« C’était le 11 janvier » : de quelle Histoire parlons-nous ?

« Tous ensemble à Paris pour l’Histoire » titrait Itele le 11 janvier 2015. « C’était le 11 janvier » arborait fièrement Le Monde. « Marche historique à Paris » pour BfmTV. Mais de quelle Histoire parlons-nous ? De quelle histoire sommes-nous en train de parler – quelle histoire écrivons-nous ?

Itele - 11:01

Il n’y a d’histoire que lorsqu’elle est racontée ; il n’y a d’histoire plurielle que lorsque chaque individu prend le temps d’en faire un récit, son propre récit. Ce temps du récit, j’aimerais le prendre quelques instants pour tenter d’approcher cette ambiguïté nauséeuse qui m’habite depuis une semaine, j’aimerais essayer de comprendre, intimement – sans m’étendre collectivement – sur cette étrangeté qui fait que ce nous avons vécu, ce que j’ai vécu depuis une semaine, est en train de déboucher sur un profond malaise, un sentiment paradoxal.

Non pas partagé : mais paradoxal.

J’ai vu, en une semaine, des gens pleurer, des gens se faire des accolades sublimes de fraternité, j’ai vu des gens applaudir des colonnes de CRS, j’ai vu des dizaines de personnes témoigner à visages couverts et découverts sur toutes les antennes télévisées, j’ai vu des journalistes l’écume aux lèvres de trop parler, de trop se satisfaire des événements, j’ai vu des politiques s’éteindre puis hurler la Marseillaise dans l’hémicycle, j’ai vu des gens brandir des crayons, porter des pancartes où l’on pouvait lire le désormais célèbre « Je suis Charlie », j’ai vu des centaines de français tendre des drapeaux français comme des étendards, j’ai vu et entendu des gens s’insurger, des gens comprendre, des gens ricaner, j’ai vu des forces de l’ordre exécuter des terroristes, j’ai vu des chefs d’Etats se tenir la main et défiler dans les rues de Paris désertes de sécurité, j’ai vu le premier ministre israélien devenir l’invité clef d’un mouvement qui se voulait républicain, j’ai vu des chanteurs à la télévision fredonner pour la liberté d’expression, j’ai vu mes amis et ma famille ne plus savoir quoi dire ni quoi penser, j’ai vu un « Je suis Charlie » écrit en rouge en Antarctique, j’ai vu des hommes et des femmes par centaines dans des pays du monde entier déclarer « Je suis Charlie », j’ai vu des centaines de personnes faire la queue dès 5h du matin pour acheter un journal qu’ils n’avaient jamais lu.

AFP - 20 minutes

J’ai vu – nous avons vu – en une semaine, un étrange défilé de paradoxes. Je ne peux cesser de me demander ce que j’ai vécu ; ce que d’aucuns appellent un événement « historique ». Je ne peux m’arrêter de ruminer toutes ces heures qui m’ont donné à voir un pays que je n’arrivais déjà plus à saisir et qui, soudain, croyant s’afficher dans une unité évidente, apparaît encore plus complexe, ambigu – oserais-je dire malade ?

Car enfin, qu’avons-nous vécu ? Comprenons-nous qu’il n’y aura que de vécu ce qui a été décrété comme « historique », c’est-à-dire ce qui sera racontable ? C’est à travers ce que l’on appelle franchement le « récit des événements » que l’histoire s’écrit et que le vécu s’estompe. Dès lors, n’est-il pas temps, dès maintenant, de recueillir, de préserver et de garder les éclats de ce vécu d’alors pour mieux contrecarrer le récit – l’Histoire – qui commence déjà à s’imposer de toutes parts ? Se demander ce que nous avons vécu et tenter de l’écrire, de le dire, de le photographier, de le filmer, c’est déjà s’insurger contre l’écriture immédiate d’un récit lisse qui se veut partagé par tous. Ecrire l’histoire d’un événement est toujours, dans le même temps, un événement politique et nous ne savons que trop bien les intérêts combinés qui gravitent autour d’une telle tragédie. Ainsi, raconter intimement, individuellement, ces jours ambigus, c’est une forme de résistance à l’Histoire en train de s’écrire, en train d’engranger et de diffuser des nouvelles formes du politique. N’avons-nous pas vu, dès les premières heures, ces reportages chroniques et chronologiques qui « revenaient » (le récit revient toujours sur) sur les événements ; nous revivions, dès lors, à coups de musique et de storytelling les heures des attentats, des prises d’otages et des différents recueillements et manifestations. Ce sont au sein de ces simples écritures visuelles que l’histoire convenue et conventionnelle était en train de s’écrire et de s’étendre sous nos yeux. En elle et par elle préexistaient déjà les émois populaires et les queues dignes des soupes populaires devant les kiosques, le mercredi 14 janvier. C’est à travers et à partir de ces histoires racontées et diffusées, de ces émois en images que l’on nous conte une certaine histoire des événements – loin du vécu de chacun, loin des paradoxes et des questions qu’une telle semaine pose à la France, loin d’une histoire certaine…

Du passé reconstitué, raconté autrement par des organes de l’orchestration ; car sur BFMtv comme sur France 2 et dans les diaporamas de chaque journal, l’histoire racontée est digne d’une mélodie ressassée. Le summum de cette histoire que l’on nous raconte et que l’on nous impose s’est incarné dans la photographie de Martin Argyroglo prise place de la Nation et diffusée en masse sur les réseaux sociaux et en Une du Nouvel Obs. Cette image, Delacroix et peinture d’histoire au carré, démontre à elle seule l’imminence d’un récit national en train de s’écrire. Or, dans toute démarche d’écriture couve une marche à suivre, une histoire en sens direct, la flèche convenue de nos chronologies de troisième. À travers la diffusion d’une telle image, de son apparition à sa réappropriation massive, se manifeste le désir plénier et sans doute collectif d’écrire une même histoire nationale. Oui, disons une grossièreté : un roman national.

Nouvel Obs

 

Article du Huffington Post : Photo de la place de la Nation à Paris: qui est à l'origine de l'image symbole du rassemblement du 11 janvier

Article du Huffington Post : Photo de la place de la Nation à Paris: qui est à l’origine de l’image symbole du rassemblement du 11 janvier

Extrait de l'article ci-dessus du Huffington Post.

Extrait de l’article ci-dessus du Huffington Post.

N’oublions pas, en effet, que derrière tous ces événements se cache l’absence d’une écriture collective et que le roman national – celui-là même que Nicolas Sarkozy voulait ériger et sanctifier en créant le Musée de l’Histoire de France – est l’apanage d’un vide du politique. Raconter aux gens une histoire – par l’image et par le récit, aujourd’hui largement télévisuel – est une marque profonde de pouvoir et il est urgent de s’insurger, avant tout, contre l’éminence d’une histoire conventionnelle en train de s’écrire.
Car enfin, oui, j’ai manifesté. Oui, je suis allé, en citoyen, dans les rues de Paris. Je n’ai appris que le soir, en regardant les journaux télévisés, que j’avais manifesté contre le terrorisme. Dès lors que l’on marche contre un ennemi commun, on marche d’une certaine manière pour la guerre. Ce n’est que le soir même, les pieds endoloris, que j’appris le pourquoi de mes pas et de mes cris. Je m’attendais, dès la veille, à ce que cette marche dite républicaine soit « instrumentalisée » ou « rattrapée » politiquement. Nous le savions tous. Nous n’étions pas dupes pour autant. Mais nous avons tous expérimenté, ce jour du 11 janvier, l’écriture froide d’une histoire nationale en direct. Le soir même de cette manifestation, nous avons compris que le vécu et que l’impulsion individuelle étaient déjà, de fait, perdus et dilués dans le roman national en train de s’écrire par le pouvoir. Autrement dit, avant même de sombrer dans la masse joyeuse du 11 janvier, les ors de la République savaient déjà le fin mot de l’histoire : le titre, les trois parties, la problématique, l’image qui ornerait les futurs livres d’Histoire. Avant même de descendre en masse dans les rues de Paris, les scribes nationaux écrivaient déjà en coulisse le récit d’un jour sans hommes.

Non, ne vous en déplaise, je n’ai pas manifesté contre le terrorisme. Au-delà d’une évidente condamnation des actes de ces hommes, je ne suis pas belliciste. Je ne suis pas, au fond de moi, un guerrier, je ne suis pas en guerre. Je ne suis pas d’accord avec cette lecture va-t’en- guerre de cette journée de soulèvement national. Non, je n’ai pas dit oui à la « guerre contre le terrorisme » comme vous aimez tant la nommer ; je n’ai pas manifesté pour cela. La plupart de mes concitoyens, dans la rue, n’étaient pas là pour hurler leur soif de guerre, de lutte, de bombardements, d’exactions, de haine, d’exécutions, de déplacements de populations, de renseignements généraux, de drones et je ne sais quoi d’autres encore. Je ne me targue pas d’être un citoyen dont le pays est en guerre, quelle qu’en soit la cause. Je n’en suis pas fier et je ne le serai jamais. Des guerres, soit dit en passant, dont on ne m’a pas demandé mon avis. Non, je n’étais pas dans la rue pour défendre votre cause, celle qui arrange vos placements financiers, votre néocolonialisme, votre capitalisme désuet. Nous le savons bien, tous autant que nous sommes, que le capitalisme que vous pratiquez a besoin du terrorisme pour exister, que sans la terreur et sans la peur produite par ces fantômes d’un monde dont nous avons organisé la perdition, le capitalisme mondialisé ne serait pas le même – il ne détiendrait pas les masses qui consomment de la même façon. N’oublions jamais qu’un centre commercial, bondé d’hommes et de femmes, est un symptôme de notre peur collective. Non, je n’ai pas manifesté à vos côtés et pour vous – j’ai encore moins manifesté derrière un homme, Benjamin Netanyahou qui est le symbole puissant d’un occident souffrant d’une maladie auto-immunitaire. J’ai eu honte, oui, de savoir que devant moi se tenait ce Macbeth des temps modernes, préservant la bande de Gaza comme les rois catholiques préservaient le Royaume de Grenade pour mieux attaquer un ennemi parqué et ainsi recueillir les fruits politiques de massacres aisés.

J’ai surtout pleuré de voir combien, le soir venu, je ne comprenais pas ce que je venais de vivre. Je ne comprenais pas avec qui j’avais manifesté. Je frissonnais, le soir venu, en constatant que certains déclaraient la victoire du best seller d’Eric Zemmour. En effet, n’étais-je pas au milieu d’un peuple qui avait érigé une chiure éditoriale au rang de meilleure vente ? Qui étaient ces hommes et ces femmes qui ont défilé par centaines de milliers dans les rues de Paris ? Le pourquoi a toujours sonné en moi comme une évidence. J’ai appris ces massacres alors que j’étais en tournage à Phnom Penh le 7 janvier. Loin de mon pays, de mes amis, de ma compagne, de ma famille, j’ai pleuré, longuement. J’ai été choqué, traumatisé. Comme de nombreux français, j’ai passé le jour à regarder les chaînes d’infos – ces redondances dignes des Teletubbies (« Encore ! ») qui ont le don, très rapidement, de vous dégoûter de ce que vous voyez et de ce que vous entendez ; cette sensation étrange de siroter sans avoir soif. Loin de mon pays, j’ai surtout ressenti un profond patriotisme latent, le désir ardent d’être auprès des autres citoyens, de les voir, d’être avec eux, près d’eux. En tournage avec un dessinateur connu et reconnu au Cambodge et en France, Séra, j’ai eu l’envie d’ériger une pancarte « Je suis Charlie » à l’Ambassade de France ; avec lui. Puis, déjà, je sentais que ce slogan sonnait faux, était empreint d’une humidité qui suinte, celle qui une fois encore, ne dit pas le paradoxe de votre sentiment. « Je suis Charlie », comme une marque indélébile au même titre qu’un saut d’eau glacée balancé sur la gueule, m’apparaissait comme un contre sens, comme un dangereux fédérateur d’une simplification idéologique en cours. De retour en France, le pourquoi manifester a été une évidence, disais-je. Être là pour être avec, être ensemble pour participer. Je n’avais aucune pancarte, aucune marque. J’étais simplement là, parmi d’autres. Disons-le aussi, j’avais aussi le désir d’être là pour voir : voir ce rassemblement, voir ces gens, les sentir et les entendre. Génération souvent décrite comme apolitique, notre génération née dans les années 80 est en effet un drôle d’amalgame de considérations faussement politiques et de désir de vivre une histoire en cours. Oui, ce jour-là, ce 11 janvier, une part de moi voulait vivre un événement historique. C’est sans doute pour cela, pour revenir à mes premiers mots, que j’ai le désir de le raconter.
Sans récit, pas d’histoire.

Mais le soir venu, le malaise était intense. J’assistai, perdu, à ce défilé d’auteurs d’une histoire nationale – celle que je n’avais pas l’impression d’avoir vécu. Le premier ministre et les médias m’assuraient que j’étais belliqueux, que je venais de marcher pour éradiquer le fondamentalisme, les terroristes, les musulmans perdus. On m’assurait, fièrement, que j’avais démontré au monde entier ma fierté d’être français, d’appartenir à une grande Nation engagée sur de nombreux fronts et que, seul et sans pancarte, sans idée politique derrière le crâne, je venais de dire un oui franc et solennel à la politique belliciste et sécuritaire de mon pays. Oui, disons-le, le soir même, je me suis sentis con, défait, pas fier, dégoûté – et disons-le, violé dans mes convictions. Car enfin, si je suis descendu dans la rue ce 11 janvier, c’était pour dire qu’au-delà de mon profond humanisme, j’avais envie de dire aux musulmans et aux juifs de France et d’ailleurs que mon esprit est étranger à tout amalgame, que la France avec laquelle j’ai défilé, je souhaite la voir s’emparer de cette liesse et la laisser produire désormais ses propres espaces politiques. Si j’ai défilé le 11 janvier, c’était pour approcher l’évidence que le corps, assemblé, pouvait aller au-delà de ses préjugés collectifs. Si j’ai défilé, le 11 janvier, c’est surtout pour condamner fermement notre peur qui mène à la guerre et à des comportements étatiques néocoloniaux. Si j’ai défilé, c’est pour dire, avant tout, qu’en tant que citoyen français, je ne me permettrais jamais de remettre en question ce que nous avons appelé et statufié comme étant la liberté d’expression et que je ne permettrais jamais, en aucun cas, de juger l’Autre à travers et par sa religion.

 

Autrement dit, ce 11 janvier, j’ai manifesté pour des raisons opposées à celles du récit national en train de s’écrire. Disons-le simplement : je suis contre « la guerre contre le terrorisme » ; du simple fait que c’est une guerre qui n’a aucun sens et aucune portée à long terme et aucune puissance collective. C’est une guerre de la peur et de la crainte : donc de la connerie. Si mes dirigeants ont décidé à ma place du pourquoi de mes pas, qu’ils sachent que celui qu’ils appellent tous désormais « Charlie » – qui est donc par là même devenu le nom d’un soldat international se battant contre le terrorisme – est loin de ressentir une fade union nationale fardée. Elle ne m’intéresse aucunement ; je ne suis en aucun cas d’accord avec vous comme je ne suis en aucun cas d’accord avec votre écriture et votre lecture de l’Histoire que nous avons tenté, nous, d’écrire.

N’avons-nous pas, par centaines de milliers, arboré un crayon, un feutre, un stylo ? Au-delà du symbole du dessinateur libre, ces centaines de milliers d’armes d’écriture massive tendues étaient aussi la manifestation de notre désir d’écrire notre page d’histoire. Avec notre style. Ne vous en déplaise.

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