Godard, ce vieil inventeur

Jean-Luc Godard sur le tournage d'Adieu au langage (2014)

« Adieu » c’est comme bonjour dans le canton de Vaud. C’est lui qui ne cesse de le répéter. Un adieu au langage en forme de salut les gars, je ne suis pas mort, ceci n’est pas mon testament. Un bonjour au langage pour mieux nous réveiller. C’est cela, son adieu, un bonjour au langage cinématographique, un bonjour prononcé au réveil.

On pourra venir dire, à l’envi, que Godard ne dit plus rien d’intéressant, que sa voix est liquide comme son art qui nous coule entre les doigts depuis vingt ans ; on pourra venir dire, à l’envi, que cet insaisissable Godard, dans le fond, a toujours agacé. Godard et Lanzmann, même combat. Sans doute. Mais avouons-le, à demi-mot si vous voulez ou à cor et à cri si vous ne voulez pas l’entendre, Godard, à 83 ans, nous donne une profonde et scandaleuse leçon de cinéma. Et pas que. À 83 ans, il se fait encore inventeur dans son dernier film, Adieu au langage.

Quelques mots, si vous le voulez bien. Et oralement, parce que ça se dit ça, ça ne s’écrit pas.

« Ils ont réuni un vieux metteur en scène qui fait un jeune film avec un jeune metteur en scène qui fait un film ancien ». Jean-Luc Godard, le cœur empli de reconnaissance et de modestie tacle la jeune garde québécoise pop qui ose partager le prix du Jury avec lui lors du dernier Festival de Cannes. Dans cet entretien « fleuve » au Monde qui confirme le penchant liquide du cinéaste, Godard n’a pourtant pas tort.

Tort, tout de même, en ce qui concerne Xavier Dolan, mais passons.

Entendons-nous bien, un « jeune film », ce n’est pas un film pour les jeunes. Un jeune film c’est un film qui vient, soudain, vous dire que vous êtes vieux et que, si vous creusez, vous ressassez ; car on dit des films anciens qu’ils radotent. Et qu’est-ce que nos écrans toussotent, qu’est-ce qu’ils semblent ronronner d’évidences ! Qu’est-ce que nos salles nous servent, à heure fixe, une bonne soupe avalée au réfectoire avec les copains. Ce n’est pas qu’un simple problème de scénario, d’acteurs, de réalisateurs, mais c’est aussi un problème de médium, de forme et de dispositif. En plus d’un revêtement identique, nombreux sont les films qui ressassent un packaging formel prêt à l’emploi. Des films prêts à porter. Les rois du pantalon vous dis-je, comme le roi Salomon de Romain Gary. Du prêt à porter, c’est du prêt à supporter et donc à être fan. Du film de suporter, voilà la soupe messieurs dames.

Et là, paf ! Vous savez ce qu’il vous dit le vieux liquide ? Que de l’eau a coulé sous les ponts, certes, depuis que Méliès inventait à tour de manivelle et que la Nouvelle Vague se demandait si elle avait de belles fesses et dans le même temps, il nous dit qu’il s’est tenu au courant le gars. Il ne s’est pas arrêté. Il n’a pas simplifié la croisière. Il est aux flots, le vieux. Il a beau être resté en terminale niveau philo, il nous met tous en primaire niveau peloche et caméras.

Sur le tournage d'Adieu au langage de Jean-Luc Godard - http://www.commeaucinema.com/

Adieu au langage, Jean-Luc Godard, 2014.

Un seul carton, à la fin, montre qu’il a tout compris. À côté des acteurs, des auteurs cités, apparaît une liste des caméras utilisées. GoPro, Iphone, Canon … Tout est bon pour cadrer, pour faire exister un film. La question, pourtant, n’est pas seulement de les utiliser, il n’est pas le premier. L’important, c’est d’être capable de monopoliser une force d’invention et de création proprement cinématographiques avec ces nouveaux moyens d’enregistrement. Godard semble parler aux jeunes, oui, et semble leur dire si justement : vous avez tous une caméra dans la poche ; vous savez vous en servir mais vous ne savez pas être, encore, inventif.

Produire du langage cinématographique avec ces nouveaux outils ; voilà l’enjeu, voilà la jeunesse, voilà le pari et la beauté politique de Godard dans ce film. Quand les cinéastes des premiers temps ont pris leurs lourdes caméras et l’ont posé sur une gondole à Venise, en 1896, ils inventaient dans le même temps le travelling et induisaient un futur langage cinématographique possible. Tourner la manivelle, ils savaient. Un travelling, il fallait l’inventer. De la technique à la création.

En 1963, quand Godard réalise Le Mépris il décide de casser le langage convenu du champ-contrechamp. Dans cette fameuse séquence de discussion-dispute entre Michel Piccoli et Brigitte Bardot, Godard décide d’utiliser le travelling pour renouveler le langage du champ-contrechamp. La caméra oscillant entre les deux personnages tout en suivant leur conversation, le regard du spectateur traverse obligatoirement la lampe posée sur la table entre les deux personnages. La présence de la lampe, clignotante légèrement, casse l’irrémédiable cut du champ-contrechamp. La lampe, à la lueur intermittente ajoute un mot à la phrase du travelling et bouleverse le langage policée du champ-contrechamp d’alors : entre ces deux là, le courant ne passe plus.

Le Mépris, Jean-Luc Godard, 1963

(Vous remarquerez, comment, à mon tour, j’invente le champ-contrechamp par la magie du scrolling)

On a pu dire que Godard jouait avec la 3D. Il s’amuse, le vieux. Oui, il s’amuse et c’est aussi pour cela que tous les inventeurs bricolent. Parce que c’est marrant. Parce que c’est enfantin tout en étant complexe. Parce que, dans le fond, il est émerveillé, comme un enfant, par un Iphone – il dit « i-faune » lui –, par une GoPro, par la 3D. Avons-nous oublié d’être émerveillé, et donc d’être enfantins et bricoleurs ?

Dans la salle, hier, nous étions trois. Nous étions en 2014 et cinquante ans après Le Mépris, Godard invente, une fois encore, un nouveau champ-contrechamp. Il est presque impossible de définir et de décrire à la fois les deux séquences en question et l’émotion que l’on peut éprouver. Et, comme toute invention géniale qui vous tombe sur le coin du regard, vous vous exclamez, la joue rouge encore de la claque reçue ; mais comment n’y avons-nous pas pensé avant ? Car c’est bien sûr : si nous n’arrivons pas véritablement à renouveler le langage cinématographique – même avec ces nouvelles technologies – changeons le spectateur, changeons sa manière de regarder un film.

Car oui, Godard, dans ce film, il vous a forcé à quoi faire ? Pour ceux qui l’ont vu…

Vous avez fermé un œil, puis l’autre. Puis une fois encore, et une autre. A votre rythme. A l’envi.

Dans une séquence de discussion entre Héloïse Godet et Kamel Abdeli, Godard invente un champ-contrechamp en 3D. Bonjour au langage cinématographique vous dis-je. Sans cet acte du regard, nous percevons un maelstrom d’images, une surimpression douloureuse. Une surimpression qui fait mal aux yeux. Alors, Godard nous pousse, il nous pousse à agir, avec nos yeux, avec notre regard, là, dans la salle de cinéma. Et vous voilà en train de fermer l’œil droit pour voir un plan puis de faire l’inverse pour en voir un autre. Vous constatez, dans un sursaut de joie des origines – car c’est une origine, en quelque sorte – que vous produisez, avec vos yeux, le champ-contrechamp. Sa durée, son rythme. L’espace d’une séquence unique dans l’histoire du cinéma, vous montez, en direct, la séquence. Le cut du champ-contrechamp est produit par votre mouvement de paupière. D’un côté, oeil droit clos, vous la voyez elle, d’un autre, oeil gauche fermé, vous le voyez lui. Sur l’écran, un brouhaha esthétique, une seule et même image. Avec votre simple jeu de regard, vous êtes face à trois images que vous montez selon votre expérience de spectateur. Godard répète ce procédé dans une autre séquence, dans la dernière partie du film.

La joie d’une origine. Dans un papillonnement de paupière, on pouvait ressentir le tressaillement d’un train qui traverse l’écran. Le plaisir immense de succomber aux droits de l’invention ; ce plaisir qui vous démontre avec grandiloquence que l’outil n’est rien à côte du génie de la prise en main.

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