Habiter l’image pour éprouver l’Histoire

Au départ de ces quelques lignes, un article paru cette semaine dans Libération[1].

« A l’arrivée, ces images très troublantes[2] ».

On pourrait, évidemment, y ajouter l’actualité et ses fanfaronnades mémorielles. On aura rarement  vu les mots « mémoire » et « historique » autant côte-à-côte ; dans la bouche des journalistes comme dans celles des politiques. L’embrouillamini si caractéristique de notre culture du passé a rarement touché un tel apogée qu’avec les commémorations du 6 juin[3].

Libération - 5 juin 2014

Au départ, donc, un article et à l’arrivée, pour reprendre les mots de la journaliste Natalie Levisalles, des « images très troublantes ». Ces images se sont des photographies prises par Adeline Keil et présentées dans les pages « Grand Angle » du journal. En couleur et en noir et blanc, ces photographies d’une professionnelle vivant « entre Utah Beach et Omaha Beach » donnent à voir des adolescents passionnés de l’histoire du Débarquement en uniformes d’époque. Les « Blue and Gray » ont entre 16 et 27 ans « rejouent le drill (entrainement) et la vie quotidienne des soldats. Ils ont une impressionnante quantité de matériel d’époque[4] ». Adeline Keil a rencontré ces jeunes de la nouvelle génération pour les prendre en photographie. A l’arrivée, donc, des « images très troublantes, note la journaliste. D’abord parce que quelque chose dans les couleurs, la lumière et la gestuelle évoquent les photos d’époque. Ensuite parce qu’on se demande ce qui se passe. Du théâtre ? Un jeu de rôle ? Une reconstitution historique ? [5]»

Pas question ici d’une remise en cause de la passion de ces jeunes gens. Rien non plus à l’encontre de la journaliste. S’intéresser, en quelque sorte, sur ce que révèle la démarche de la photographe.

Photographie Adeline Keil - Libération 5/06/2014

Une fois encore, par coutume, on peut s’interroger sur ce qui émane d’un tel article quant à cette culture visuelle de l’histoire. Il me semble, à grands traits, que beaucoup d’éléments se logent dans le creux d’un tel article : des images troublantes, de la Mémoire, de l’historique, de la commémoration, de la photographie, de la reconstitution, d’une nouvelle génération. Et surtout, dans le fond, une interrogation, certes légère de la part de la journaliste, mais pourtant si juste : d’où vient cette étrangeté, lorsque l’on regarde ces images ? Ce sont des images qui nous disent quelque chose, de la même manière que lorsque l’on se dit que quelqu’un nous dit quelque chose. « Cette personne me dit quelque chose », disons-nous lorsque nous mettons en gage un sentiment qui est de l’ordre de la reconnaissance. Mais parfois nous nous trompons, et cette personne n’était pas la bonne ; et pourtant, sur l’instant, au moment de la reconnaissance, cette personne nous disait quelque chose. Dès lors, en un sens, se joue ici quelque chose de l’ordre du discours, du discursif. Une image, comme une personne, qui me dit quelque chose – et qui produit une forme d’étrangeté – est une image dans laquelle j’ai déjà projeté un ensemble de considérations discursives. Comme pour une personne. Qu’elle soit la bonne ou non.

L’étrangeté présente et ressentie lorsque l’on voit ces images vient, dans un premier temps, de ce discours prégnant : un air de déjà-vu mêlé à une certaine dose d’appréciations. Ce sont des images qui sont de l’ordre du « je sais bien, mais quand même [6]» ; je sais bien que ce ne sont pas des soldats américains, qu’elles n’ont pas été prises en 1944, que ce sont des jeunes de 2014. Mais quand même. Mais quand même, nous y voyons autre chose. Nous voyons et cela nous dit autre chose.

Cette autre chose, d’une certaine manière, c’est la complexité contenue dans l’effervescence historique des images : par strates, par cheminement, par étagements, répétées, pleinement réappropriées (comme c’est le cas pour ces photographies d’Adeline Keil), quelque chose se passe lorsque nous regardons ces images : elles charrient un profond cortège d’affects, de considérations, de discours et de lectures qui encadrent notre regard.

L’étrangeté, en somme, vient de cette plasticité temporelle et complexe de l’image. « Qu’est-ce qui se passe ? » demande Natalie Levisalles. Il se passe que les temps des images ont passé ; un passage dans tout son sens ricoeurien[7]. Le temps est passé et est passé par là, les images ont laissé indubitablement des traces au sein de notre regard. Ce qui se passe, lorsque nous regardons ces images qui relèvent d’une congruence des temps, au travail, c’est que nous sommes incapables de les voir pour ce qu’elles sont.

Nous pourrions lister tout ce que ces images produisent en nous et par devers elles – cela nous permettrait d’ailleurs d’approcher plus précisément la problématique de la culture visuelle de l’Histoire. J’aimerais simplement soulever un des éléments qui me paraît le plus troublant, qui m’amène à ressentir profondément cet étrangement au regard de ces images. En interviewant les jeunes qui habitent ces photographies, la journaliste nous permet de découvrir que derrière leurs atours guerriers et passionnés se cachent, en fin de compte, un groupe fortement marqué par le discours mémoriel – voire mémorialiste (ça sonne toujours un peu comme « moraliste »…)

Photographie Adeline Keil - Libération 5/06/2014

« Pendant leurs entraînements, ils transportent des mitrailleuses de 15 kilos, creusent des trous de combat et disent : « On y vit comme à l’époque, on est presque des historiens » Ils lisent pourtant très peu sur le sujet, les seules images qui les intéressent sont les vidéos d’archives sur la bataille de Normandie, « pas les films, c’est Hollywood ». Chris et Briac expliquent qu’ils veulent « représenter pour montrer aux gens, on est un musée vivant ». Antoine veut « transmettre l’histoire, ne pas oublier ceux qui se sont sacrifiés pour notre liberté ». Valentin, qui veut faire un mastère d’histoire, dit se mettre « dans leur peau pour ressentir ce qu’ils ressentaient. Il ne faut pas oublier, l’oubli, c’est la répétition[8] »

Tout semble condensé dans ces quelques mots. Toute l’étrangeté que je ressens face à ces images prises par Adeline Keil apparaît tambours battants dans ces lignes. Tout est question de visuel dans leurs déclarations, tout, de leurs motivations à leur « idéologie » en passant par leur action. Dès lors, ce qui me paraît actuellement vertigineux, c’est que les historiens – peut-être faut-il plus d’historiens du visuel ? – ne se sont pas encore penchés sur la performance du visuel dans l’élaboration, la diffusion et l’uniformisation du discours mémoriel ; de la Mémoire, en somme, de cette notion d’historien et de cette réalité du citoyen.  Il est évident et nécessaire d’essayer de comprendre cette performance du visuel dans la compréhension de l’essor de la Mémoire dans l’espace public depuis une bonne vingtaine d’années.

C’est en cela que le travail photographique d’Adeline Keil me paraît passionnant et troublant, c’est comme si, au sein de ce geste photographique, elle avait pu reconstituer une partie de ce chantier analytique qu’est la performance du visuel dans l’élaboration d’une certaine culture du passé ; ici celle du culte de la Mémoire. En somme, Adeline Keil place cette génération là où elle est : dans une image. Les images du Débarquement, par leur complexe effervescence, ont permis de construire un tel discours mémoriel où l’image devient le seul lieu où il faut être pour éprouver l’Histoire. C’est comme si ces nouvelles générations, ainsi encadrées dans le champ défini d’une image, incarnaient à elles seules, au sein de ce dispositif, l’étriquage du discours mémoriel actuel mais aussi sa fabrique.

Se replacer dans l’image comme l’on se re-place dans le temps. Cette simple phrase, qui pourrait être une sorte de maxime générationnelle, en dit long sur la nouvelle culture du passé des générations montantes et à venir. En nous mettant face à ces générations qui débarquent dans des images du passé et qui les habitent comme seul lieu saint de l’Histoire – locus sanctus – et en nous démontrant que ces images nous disent quelque chose, la photographe Adeline Keil nous invite peut-être à nous intéresser à cette complexe élaboration du discours mémorialiste qui, il faut bien le dire, habite et est habité par le visuel.


[1] « Dans la pose des soldats du D-Day », par Natalie Levisalles, photographies d’Adeline Keil, Libération, jeudi 5 juin 2014.

[2] Ibid.

[3] Je renvoie ici à l’article de Patrick Peccatte sur son blog Déjà-vu: « La commémoration du D-Day ou le « devoir de mémoire » rabâché » et à celui de Lyonel Kaufmann, « D-Day : les commémorations, les médias sociaux et l’enseignement de l’histoire »

[4] Natalie Levisalles, art cité.

[5] Ibid.

[6] Octave Mannoni, Clefs pour l’imaginaire ou L’Autre Scène, Paris, Seuil, 1985.

[7] Paul Ricœur, Temps et récit, III, Le temps raconté, Paris, Editions du Seuil, 1985, page 219. « Dans l’usage même de la langue, le vestige, la marque indiquent le passé du passage, l’antériorité de la rayure, de l’entaille, sans montrer, sans faire apparaître, ce qui est passé par là. On remarquera l’heureuse homonymie entre « être passé », au sens d’être passé à un certain endroit, et « être passé », au sens d’être révolu »

[8] Natalie Levisalles, art cité.

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5 réflexions sur “Habiter l’image pour éprouver l’Histoire

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  2. Merci pour la réponse et la référence. J. D. Urbain est sans doute plus qu’un simple introducteur de la et à la question. « Le touriste » comme tout membre d’un groupe sociologique provisoire ou participant à une sorte de jeu de rôle bien dans l’air du temps, évolue à toute allure et ne peut évidemment pas être considéré comme membre d’un groupe homogène. Peut-être les multiples instruments dont il dispose aujourd’hui le pousseront-ils vers une attitude à la fois plus « distanciée » et réflexive et aussi plus ludique et participative dans son appropriation des lieux et de leur histoire.

  3. Très bel article. Question : cette façon d’habiter, de s’approprier, de rejouer le passé l’espace d’un instant – et pour eux, sans moyens sophistiqués de reconstitution -, n’est-elle pas aussi devenue fréquemment(je généralise peut-être trop) celle du « touriste » qui s’approprie les lieux qu’il « visite » en prenant des poses souvent évocatrices de héros de ce passé qu’il essaie d’imaginer en les fixant sur ses selfies ( j’ai vu souvent des Espagnols, des Japonais se mettre dans la pose des statues d’Auguste ou d’Antonin ou de Nimeno devant les arènes à Nîmes)?

    • @Thierry, concernant les anciens combattants, je n’en sais rien ; mais en effet, ce serait très intéressant de savoir comment leur « image » a été traitée depuis leur apparition dans les différents événements de commémoration. La manière dont les anciens combattants ont été montrés et mis en scène ces derniers jours montrent bien qu’il y a une analyse visuelle à faire. Patrick Peccatte peut peut-être nous éclairer à ce sujet …

      @ David Duquerroigt – merci de votre commentaire ; c’est une question que je trouve passionnante. Je vous renvoie d’ailleurs à ce sujet au dernier numéro du Débat de novembre, « La culture du passé » et à l’article de Jean-Didier Urbain, « Le touriste et l’Histoire. Voyages d’agrément et envies du passé ». Je cite cet article parce qu’il me semble que pour parler de cette question (très délicate), il ne faut pas se tromper de « touriste ». De quel touriste on parle.
      Cet article ne traite pas directement de votre question mais avance de nouvelles pistes engageantes … Je me demande en effet comment on peut s’interroger sur le geste photographique du touriste d’histoire ou « de mémoire ». Autrement dit, le touriste qui se déplace, qui voyage, pour vivre, ressentir etc. une certaine forme du passé. De la même manière que ces jeunes passionnés, certains touristes s’intègrent-ils dans une image pour éprouver un certain « espace historique » ? Et donc une certaine temporalité, un certain passé. Je dis un certain passé parce que de quels types d’images, ces touristes veulent habiter ? Une fois encore, ils cherchent sans doute à habiter une image qui a été construite par une longue appropriation visuelle et un conditionnement visuel (donc purement culturel) de l’image du passé (de sa visualité).
      Pour le dire grossièrement, lorsque je me prends en photo au Colisée, à Rome, quelle image du passé j’essaye d’habiter ? Dans tous les cas, je pense que je suis marqué (mais le mot n’est pas juste…) par un ensemble visuel de ce que j’imagine être l’antiquité.
      En ce qui concerne ces personnes qui posent avant de se prendre en photo, je pense qu’il y aussi ici un jeu culturel et visuel qui est de l’ordre du mimétisme et du partage (comme faire semblant de s’adosser contre la pyramide du Louvre). C’est pourquoi, avant tout, la question est de savoir si l’on peut typologiser les touristes. Est-ce que le touriste d’histoire et « de la mémoire » va prendre ce type de photo ? Pas si sûr, c’est pourquoi leur pratique de l’image (et donc la manière dont il vont chercher à habiter l’image) en dit long aussi sur leur perception du passé et de l’histoire visuelle. Mais il faudrait réfléchir plus intensément à tout ça … 😉

  4. Bonjour Adrien,
    Est-ce qu’il y a eu un travail de fait sur les anciens combattants qui participent à toutes les cérémonies, même et surtout celles de leur village, années après années?
    Un petit peu comme si après avoir été l’histoire, ils voulaient continuer à l’habiter.
    Non sans être l’objet de railleries plus ou moins accentuées selon les époques. (Là j’ai l’impression que les derniers survivants sont surtout content de sortir une dernière fois de leur maison de retraite pour s’éclater avec leurs potes.) 🙂

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