Sur la piste d'une image du Centenaire

Dans le cadre de l’atelier que j’ai animé à Sciences Po Paris au premier semestre 2014, les étudiants étaient amenés à réfléchir sur les différentes phases d’appropriations des images – notamment cinématographiques – et à leur implication dans le processus de construction et de perception de l’Histoire. L’atelier, intitulé « Regarder et écrire l’Histoire : circulations et appropriations des images au cinéma » explorait également la place de l’image dans le traitement du Centenaire de la Première Guerre Mondiale. Les étudiants étaient invités à mener une investigation théorique, artistique (par la réalisation d’un film de remploi) et scientifique sur l' »effervescence » d’une image de la Première Guerre Mondiale. Au-delà des films, les enquêtes écrites ont permis de voir combien les outils de la Culture Visuelle, pratiqués pour penser l’écriture de l’Histoire, ouvrent de nouvelles réflexions dans le champ historique et permettent de nouvelles manières d’aborder les rapports entre notre conception du passé et son élaboration visuelle.

Dans le cadre de cet exercice, Simona Logreco a proposé un travail profond et passionnant. Au regard de son travail et de son implication, je lui ai proposé de le mettre en ligne sur Culture Visuelle pour le partager et permettre une publicité de ce type d’approche – dont son devoir est un excellent exemple. Il s’agit donc ici de voir les potentialités heuristiques offertes par de telles analyses et approches et voir également combien les nouvelles générations sont sensibles à ces multiples angles d’interrogations (voir notamment la manière dont Simona Logreco commente l’apport personnel d’une telle enquête sur l’image).

On lira donc le texte qui suit avec toute la mansuétude que cette mise en ligne préconise. Cette mise en ligne est aussi pour moi l’occasion de remercier tous les étudiants de l’atelier pour leur engagement, leurs belles réalisations et leur intérêt.

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Que nous reste-il de 1914 ?

Les images d’archives de la Grande Guerre sont recherchées et remployées constamment à différents moments de l’époque moderne. Cependant, un pic de diffusion se présente lors des commémorations (par exemple lors l’armistice du 11 novembre, lorsque reportages et documentaires s’approprient de nombreuses images). L’année 2014 représente le centenaire du début de la Grande Guerre et ouvre la danse de quatre années de commémorations ; cela se caractérise par un pic historique dans l’utilisation d’archives et dans leur diffusion.

Les politiques mémorielles se manifestent cette années par de nombreuses initiatives culturelles (expositions, reportages, livres…), soutenues et subventionnées par les Etats. Ces dispositifs mémoriels visent à traiter des aspects particuliers de la guerre, proposent une certaine représentation de l’Histoire et prennent, pour certains, une claire position.

Afin de découvrir les archives visuelles de la Grande Guerre qui nous sont parvenues jusqu’à aujourd’hui, il est possible de consulter des ouvrages historiques et des collections de musée ; ou bien s’aventurer dans la multitude d’images que nous offre Internet sur cet évènement, de façon à mieux comprendre leur diffusion.

Le matériel présenté dans de nombreuses expositions est susceptible de provenir d’archives nationales ou, parfois, de collections privées. Aujourd’hui, la création des bases de données numériques gratuites sur internet (archives du gouvernement français, bases de données de musées…) démocratisent l’accès à ces images d’archives. Les organisateurs de nombreuses expositions sélectionnent donc des images parmi des centaines présentes dans ces bases de données, accessibles à tous les internautes, et s’en servent pour créer un évènement dans un espace public, fournissant ainsi une visualité de l’histoire spécifique.

L’image au sein de l’exposition

Una Guerra Epocale - Affiche de l'exposition

L’exposition gratuite Una guerra epocale a actuellement lieu à Milan (du 1er mars au 18 avril 2014), dans La Casa di Vetro, siège de l’association du même nom.

Largement promue par les médias italiens, l’exposition sous-titrée « le premier conflit mondial à travers les images des archives anglaises, françaises et allemandes gérées en Italie par Tips Images », est composée de 54 photographies recueilles en Italie par Tips Images (site de stockage de plus d’un million de photographies d’époque, www.tipsimages.it).  Elles sont notamment tirées des archives de Londres (Heritage, Topfoto, Mary Evans, Science and Society Picture Library), des archives françaises extraites des Archives Nationales et enfin du quotidien allemand Süddeutsche Zeitung.

Ces 54 photographies ont été choisies afin de « plonger le spectateur dans l’atmosphère de cette guerre tragique, incroyable et qui marque la fin d’une époque»[1] et ne prétendent pas délivrer une explication chronologique (et historique) des évènements survenus entre 1914 et 1918.

L’interprétation faite de ces images et le but de l’exposition sont discernables dans la description de l’évènement sur le site de l’association : l’exposition tend à insister sur le jeu d’émotions qui émane de ces images, sur les horreurs des nouvelles armes, sur la mort d’une génération. Le caractère « privé de sens » de la guerre est mis en avant, comme forme d’un suicide des grandes puissances européennes lors de leur période la plus glorieuse.

Les photographies, de bonne qualité, n’ont pour la plupart pas d’auteur : l’exposition cherche également à rendre hommage à ces « chroniqueurs anonymes »[2].

La promotion de l’évènement est assurée par de nombreux journaux et sites italiens, dont La Repubblica, Huffington Post, Panorama, National Geographic… Les sites web de ces périodiques proposent même un aperçu des images de l’exposition, par des galeries photographiques fournissant une légende par photo. Dans le cas du Huffington Post, l’intégralité des images est proposée sur le site web, suite à un article d’Alessandro Luigi Perna, directeur de l’exposition.[3]

La libre diffusion des images est un des buts principaux de History & Photography, projet-sponsor principal de l’exposition. Son but est de démocratiser l’image d’archive, de la diffuser par tous les moyens (également par la vente, par exemple, d’objets remployant les images des expositions), avec l’idée que « la photographie doit et peut être une forme d’art accessible à tous et pas uniquement aux collectionneurs »[4].

Ainsi, nous allons nous attarder sur l’image emblématique de l’exposition, celle choisie pour l’affiche.

La plupart des sites web cités auparavant la proposent dans leur galerie photographique, accompagnée du texte suivant (traduction de l’italien) : « Un pilote allemand se lance de son aéroplane Albatross en flammes après que ce dernier ait été abattu par ses ennemis. C’est ainsi que l’anonyme auteur anglais de la photographie évoque cette image :

« l’avion allemand a commencé une descente contrôlée et le pilote de mon avion a tiré en sa direction, après une course-poursuite. Je l’ai ainsi vu s’enflammer…la chaleur a dû être terrifiante. Le pilote s’est finalement jeté… »

L’image provient des archives anglaises de la SSPL (Science & Society Picture Library), d’un auteur inconnu. Curieusement, la source de la citation n’est pas mentionnée. Ainsi, il a été nécessaire de rechercher l’image parmi les archives SSPL. L’image sur le site de la SSPL présente un paratexte analogue à celui des sites cités auparavant. On remarque cependant que la citation en langue originale paraît plus précise «…and Jock (fellow pilot), nosed after it ».

Capture d'écran - Science and Society

L’image se caractérise par la singularité de l’évènement capturé en image. L’avion Albatross DIII allemand (reconnaissable par les Croix de Fer sur les ailes) semble tout juste avoir débuté sa chute et le pilote paraît flotter dans les airs : l’instant figé par le photographe a été capturé dans les airs. En effet, on comprend par le paratexte que le photographe se trouvait sur l’avion britannique qui a abattu l’Albatross. Ce dernier se serait alors situé à côté de l’avion britannique, environ au même niveau, pour permettre une telle perspective de la photographie.

Le lieu et la date précise étant inconnus, ainsi que l’identité de l’auteur (un anonyme pilote britannique), il est difficile de contextualiser l’image dans un cadre plus précis que celui de la Grande Guerre.

L’image en dehors de l’exposition

Le dispositif de recherches s’est appuyé sur l’utilisation de l’outil recherche par images de Google Images sur google.fr, google.co.uk et google.it.

Il est donc nécessaire d’analyser la diffusion de cette image en dehors de l’exposition : son utilisation dans d’autres contextes et, éventuellement, son origine. Dans un premier temps, les résultats ont été peu concluants, renvoyant principalement aux archives SSPL ou à l’exposition même. L’image est utilisée sur plusieurs sites web, pour illustrer certains récits historiques ; elle est souvent décontextualisée (plusieurs sites l’utilisent pour illustrer l’évolution du parachutisme) et les sources sont rarement citées.

Un remploi singulier de cette image comme couverture de disque est à noter : « Down In Flames » (2009), de Steve Forbert, chanteur américain ; il s’agit d’un recueil des chansons les plus importantes de sa carrière. Le lien avec la Première Guerre Mondiale semble inexistant. En effet, peu de matériel est disponible sur Internet concernant cet album et, notamment, le choix de cette image. Elle semble avoir été choisie par sa correspondance avec le titre que l’artiste a voulu attribuer à son recueil, retraçant sa carrière et son histoire personnelle : « Down in Flames ».

Comme on peut le voir, la couverture de l’album offre un jeu de perspectives : le titre écrit sur le côté suggère de saisir l’image horizontalement, tandis que l’album est généralement présenté verticalement. En effet, tourner l’image à 90° vers la droite modifie notre perception de l’image et son sens. L’avion est alors en chute libre, rapide, tout comme le pilote. Les difficultés de saisir photographiquement un tel instant paraissent évidentes, par le double mouvement décrit dans le paratexte ; la descente verticale de l’avion en flammes et du pilote allemand et le mouvement de l’avion anglais qui suit l’Albatross (« and followed it down »).

Comment percevoir l’image ? Comment le photographe a-t-il réussi à saisir un instant aussi précis avec les technologies de l’époque, en une image aussi nette ? En quoi la position de l’image (positionnée verticalement ou horizontalement) change-t-elle sa perception et sa compréhension ?

La diffusion d’une histoire à travers l’Histoire

La recherche de l’image désormais tournée à 90° vers la droite a livré plusieurs nouvelles pistes d’analyse. Tout d’abord, il est nécessaire de préciser que même dans le premier temps de recherches, des commentaires dans des forums ou sur Facebook accusaient cette photographie d’être une fausse image, un montage.

Les résultats diffèrent radicalement lors des recherches de l’image verticale : les références aux archives SSPL ou à l’exposition sont plus rares. Il y a de plus en plus d’assimilations de l’image à un montage, avec le renvoi systématique à un certain livre publié en 1933 « Death in the Air. The War diary and Photographs of a Flying Corps Pilot ». Le livre présente de nombreuses photographies et récits d’époque, extraits du journal d’un pilote britannique. Cependant, ce livre ne contiendrait que de fausses images et de faux récits.

Death in the air - Source : http://www.earlyaeronautica.com

En effet, suite à plusieurs recherches, la version (selon différentes sources) est toujours la même : Gladys Maud Cockburne-Lange, prétendant être la veuve du pilote photographe, révèle au début des années 30 l’existence de plusieurs photographies de la Grande Guerre capturées par son mari.

Dans l’entre-deux-guerres, les images d’archive de la Grande Guerre sont extrêmement recherchées ; ainsi, les photos commencent à être publiées par de prestigieux journaux, dans plusieurs pays. La collection entière est finalement achetée à Londres par Heinemann, maison d’édition britannique.

La collection sera publiée par Heinemann dans un livre anonyme en 1933 : Death in the Air. The War diary and Photographs of a Flying Corps Pilot. Les photographies sont accompagnées des présumés récits de guerre du journal du mari de Madame Cockburne-Lange où l’on peut lire les aventures de Jock, Mick, etc. La fascination de ces images se mélange cependant à un certain scepticisme sur leur origine. En effet, personne ne connait Madame Cockburne-Lange, qui ne donne à l’époque aucune interview. De nombreuses interrogations sont soulevées à ce moment sur les techniques utilisées par le pilote, et le TIME Magazine de 1933 publie même un article sur cette controverse[5]. Cependant, le livre en lui-même n’est pas radicalement remis en cause.

Ce n’est qu’en 1984 que des spécialistes se penchent sur la question. En effet, à cette date, le Smithsonian National Air and Space Museum de Washington DC reçoit des archives de la collection de Wesley David Archer, ancien pilote de la Royal Flying Corps (dont l’identité est vérifiée) et réalisateur d’effets spéciaux à Hollywood au lendemain de la guerre. On y découvre le matériel original, les maquettes, les avions en miniature qui ont servi à créer les fausses photographies. Madame Cockburne-Lange n’étant en réalité que Betty Archer, femme de Mr Archer. Le couple aurait mis au point cette fraude pour en tirer d’importants profits en période de crise, durant la Grande Dépression aux Etats-Unis. Les images répondent à la demande américaine des années 30 : la recherche d’images marquantes et spectaculaires de la guerre.

En 2005, Joe Nickell (auteur connu pour son scepticisme vis-à-vis du paranormal) décrit la même histoire et dénonce la diffusion de cette collection comme symbole de la Grande Guerre malgré son caractère complètement artificiel.[6]

La collection Cockburne-Lange (nom fictif) est aujourd’hui classée comme fausse par le site officiel du Smithsonian National Air and Space Museum[7].

L’appartenance effective de l’image que nous analysons à cette collection se justifie par sa présence dans de nombreux sites qui relatent l’histoire du livre de 1933, par la recherche Google qui associe le titre du livre à cette image (ci-dessous) mais aussi par la présence dans la citation des archives SSPL du personnage de « Jock (fellow pilot) », personnage effectivement décrit dans les récits du livre Death in the Air. The War diary and Photographs of a Flying Corps Pilot.

La collection « Cockburne-Lange » a été mise aux enchères en Australie en 2013 par Noble Numismatics, et de par son caractère artificiel, le prix des images est descendu à 1.250 $. Un article de 2013 de The Sydney Morning Herald[9], important quotidien australien, relate l’épisode et utilise même, comme illustration, notre image.

The Sydney Morning Herald - capture d'écran

L’exposition et l’Histoire ?

A la suite de ces recherches, plusieurs questions se posent sur la légitimité de l’exposition, son interprétation de l’Histoire, son rôle en 2014…

Le choix de l’image comme symbole de l’exposition

Tout d’abord, en décontextualisant l’image de l’histoire que nous lui avons attribuée dans la deuxième partie, on pourrait formuler comme hypothèse qu’elle a été choisie par les organisateurs de l’exposition pour son caractère extrêmement marquant. L’observateur/lecteur est capturé par cette image simple, directe : elle ne présente que deux objets de deux proportions inverses. L’opposition visuelle entre la puissante machine de guerre qui s’abat en flammes et l’homme, piégé par sa création technique et contraint au suicide, représentent bien l’aspect tragique que l’exposition cherche à mettre en valeur.

De plus, cette image peut être lue de différentes manières : les nouvelles machines de guerre et leur puissance face à l’homme ; l’impossibilité pour l’Homme de dominer l’air, la mort spectaculaire et tragique, ou encore, plus simplement, la défaite allemande.

Dans tous les cas, cette image est diffusée comme étant le symbole de cette exposition. Mais si l’image n’était qu’une invention des années 30 comme nous avons essayé de le montrer ? Où reposerait donc la légitimité de cette exposition célébrant le Centenaire de 1914 ?

Nous n’avons pas analysé l’origine de toutes les photographies : qu’en est-il si d’autres se révélaient être fausses ? Quelle est la responsabilité de cette exposition dans la vision et dans l’élaboration de la mémoire visuelle de la Grande Guerre ?

L’arrivée parmi les commémorations de la Première Guerre Mondiale d’images d’archives fausses ou de reconstitutions dans l’ignorance du spectateur conditionne grandement notre perception de l’Histoire. Le phénomène n’est pas nouveau ; de nos jours, de nombreuses reconstitutions d’évènements de la guerre circulent comme étant des images d’archive de la Grande Guerre (comme certaines séquences du film Verdun, visions d’histoire[10] utilisées dans une grande quantité de documentaires comme étant des images originales).

Concernant l’exposition, il semblerait que les organisateurs de « Una guerra epocale » n’aient pas été informés des débats autour de l’image qu’ils ont choisi comme affiche. En effet, il est précisé que les photographies (ainsi que les légendes) sont tirées de Tips Images qui stocke à son tour des images d’archives européennes. Ayant vérifié le parcours de cette image sur le site de Tips Images et sur celui de SSPL, la description se révèle être la même, ainsi que la citation des sources. La responsabilité de l’authenticité de l’image appartient ainsi à la base centrale, dans ce cas, la SSPL[11].

Bien sûr, émettre un avis tranché sur l’authenticité de cette photographie serait ici inadapté : nous ne sommes pas en mesure d’inculper l’image, mais il est évident que des études et qu’une polémique assez conséquente se cachent derrière.

Dans ces conditions, quel est le risque de diffuser, au sein d’une exposition et sur une affiche (destinée à circuler dans la ville, sur internet, etc.) une image qui représente faussement l’objet de l’exposition ? Plus largement, comment concevoir sa présence sur des bases de données reconnues ? Comme nous avons pu le voir, l’emprunt de ces images de la base de données ne se limite pas à une utilisation personnelle (sur les réseaux sociaux par exemple) mais à une utilisation à grande échelle, au sein d’une exposition publique.

Pourquoi l’image continue-t-elle à être diffusée ?

Le fait que l’image soit présente dans les archives de la SSPL lui accorde une légitimité sûre : c’est pour cela que ni Tips Images, ni les organisateurs de l’exposition, ni tous les quotidiens qui ont publié l’image n’ont remis en question la véracité de l’image, se contentant de citer les sources.

Ainsi, le risque majeur est que cette image, proposée par des bases de données reconnues, continue de circuler librement avec la version de la SSPL dans des milieux reconnus, alors que (dans les années 80) certains intellectuels ont travaillé pour la délégitimer[12]. Il est difficile de trouver une raison à la présence de cette image dans les archives SSPL sans aucune référence directe au livre Death in the Air ; peut-être s’agit-il d’une négligence de la part de la SSPL dans la recherche des sources. Cependant, il se pourrait également que l’hypothèse des études américaines ait été rejetée, non reconnue par les archivistes anglais et donc ignorée.

Il semblerait que la confrontation de ces deux points de vue (réelle image d’archive/montage) n’ait jamais eu publiquement lieu. Cela empêche une mise en perspective des images de la part des observateurs et des spectateurs et la formation d’un jugement personnel, d’une réflexion. Ils ne sont pas informés du contexte complet ; on limite l’interprétation de l’image à son paratexte (délivré par la SSPL).

L’étude de la diffusion de cette image est singulière : il semblerait qu’il y ait une ligne de fracture en fonction de la position qu’elle adopte. En effet, l’image ne présente pas les mêmes résultats lorsqu’elle est positionnée horizontalement ou verticalement, comme s’il s’agissait de deux images distinctes. En effet, les résultats de l’image placée horizontalement font principalement référence aux archives SSPL et à la fameuse citation du pilote anglais.

Dans le deuxième cas, la particularité des résultats de l’image placée verticalement est le renvoi à de nombreux sites associant la photographie à une fausse image d’archive.

Recherche Google

Pourquoi l’image a-t-elle été tournée ? Ce choix sert-il à éviter les polémiques ? Il est difficile d’interpréter les raisons qui ont poussé à la diffusion de l’image horizontale par la SSPL, étant peut être un choix sans calcul préalable.

Le spectateur et le Centenaire

Ainsi, le spectateur de l’exposition est saisi par cette image censée être un témoignage de la guerre, doutant rarement de sa légitimité. Quel rapport entretient-il avec l’image ? D’un côté la photographie nous parait authentique, ancienne, d’archive : présentée au sein de l’exposition, elle nous transmet des informations sur les évènements ; on y perçoit les difficultés de la guerre, le désespoir, les nouveautés techniques et leurs risques.

Cependant, qu’en est-il de l’exposition s’il s’agit d’une forme de désinformation ? En effet, si l’image n’est qu’un montage, le spectateur croyant avoir devant lui un témoignage direct de la Grande Guerre est manipulé. De plus, le paratexte toujours présent avec l’image fourni une interprétation bien précise : l’avion allemand touché par les anglais, la chaleur horrible, le suicide désespéré du pilote. La citation continue d’être transmise au sein du paratexte (par les sites officiels) malgré les polémiques inconnues des spectateurs sur le livre duquel elle est probablement tirée. L’extrait ferait en effet partie d’un mécanisme émotionnel que les auteurs du faux témoignage auraient mis en place au sein du livre Death in The Air, par la création d’un récit historique sensationnel : la citation dans le paratexte nous en fournit un avant-goût, (notamment dans la version originale), où le prénom du pilote anglais est même précisé, pour familiariser les lecteurs.

Cependant, il ne faut évidemment pas décrédibiliser et délégitimer l’image en elle-même : le montage et son histoire pourraient apporter beaucoup d’informations sur l’étude de la diffusion d’images de guerre durant les années 30. Le problème, c’est son utilisation au sein de l’exposition ainsi que sa présence dans les archives anglaises comme représentation authentique de l’époque, sans remise en cause, qui risque de tromper le spectateur. Ce dernier a le droit d’être informé du parcours de l’image ; ne serait-ce que par la référence bibliographique de la citation.

Le Centenaire de 1914 appelle à un devoir de mémoire de la part des citoyens, qui accompagne en fait de nombreux autres enjeux. La plupart des images sont utilisées comme étant des images d’archives par les dispositifs mémoriels au-delà de leur authenticité, dans la mesure où elles répondent aux objectifs politiques fixés. Le spectateur est alors emporté dans une interprétation imposée et univoque de l’Histoire, de laquelle il est difficile de s’éloigner, comme, implicitement, dans le cadre de cette exposition.

Expérience personnelle

J’ai été très surprise par les résultats de mes recherches, étant donné que je ne m’attendant pas à trouver autant de matériel. Le simple fait de tourner l’image vers la droite m’a ouvert une nouvelle voie dans l’analyse tout en révélant certaines limites des outils de recherche tels Google Images.

Mon rapport à l’image a traversé plusieurs étapes : premièrement, j’ai été fascinée par elle, ce qui m’a conduit à son choix ; son caractère simple et marquant, représentait parfaitement à mes yeux la Grande Guerre. Puis, au fur et à mesure des recherches, l’image a perdu toute son authenticité suite à une sorte de déception par la découverte de sa possible fausseté.

Cependant, au final j’ai perçu cette image avec intérêt, car elle livre un patrimoine historiographique important ; elle est porteuse d’une histoire qui continue de s’écrire jusqu’à nos jours, dont la diffusion se perpétue. Si son histoire est confirmée, le parcours qu’elle a accompli est incroyable, gagnant le statut d’archive de la Grande Guerre pendant plus de 40 ans avant que quelqu’un ne la remette en cause. C’est un sujet passionnant qui mériterait une étude plus approfondie.

La diffusion libre d’images, même avec le respect de sources légitimes, présente toujours un risque de désinformation important, malgré les nouveaux moyens sophistiqués à notre disposition.

Simona LOGRECO


[1] Site de La Casa di Vetro, http://www.lacasadivetro.com/2014/02/11/una-guerra-epocale-1-marzo-18-aprile-2024/

[2] Ibid.

[3] PERNA Alessandro Luigi, « Una Guerra epocale: la mostra fotografica per il centenario dalla Prima Guerra Mondiale”, L’Huffington Post, 10 avril 2014

[4] Site de La Casa di Vetro, http://www.lacasadivetro.com/2014/02/11/una-guerra-epocale-1-marzo-18-aprile-2024/

[5] « Aeronautics: Cockburn-Lange Controversy Monday », TIME Magazine |Vol. XXI No. 3, Jan. 16, 1933

[6] NICKELL Joe, Camera Clues: A Handbook for Photographic Investigation, The University Press of Kentucky, 2005, p.63

[7] Site SNASP : http://airandspace.si.edu/collections/artifact.cfm?object=siris_arc_226874

Site SIRIS: http://siris-archives.si.edu/ipac20/ipac.jsp?uri=full=3100001~!226874!0

[9] BARLASS Tim, “Stunning WWI pics shot down in flames”, The Sydney Morning Herald, 28 juillet 2013.

[10] POIRIER Léon, Verdun, visions d’histoire, 1928.

[11] Nous supposons, en effet, que la source principale de cette image soit la SSPL ; celle-ci accorde sur son site les droits aux Daily Herald Archive du National Media Museum, mais l’image n’est malheureusement pas présente dans leur base de données numériques en ligne.

[12] Il s’agit de Peter M. Grosz, écrivain (et ancien aviateur allemand) et de Karl S. Schneide, responsable du département d’aéronautique du National Air and Space Museum

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