chute – 7 –

Ce sont ses mouvements brusques et comme clos sur eux-mêmes qui m’ont directement amené à le fixer longuement. Irrésistibles et hâtifs, le geste de sa tête vers son livre me laissait pensif. Que fait-il, cet homme-là, à se pencher constamment sur son livre, tirant la tête ailleurs par réprobation. Quelques secondes suffirent pour comprendre que cet homme aux larges lunettes luttait contre lui-même. Il semblait pris de spasmes, d’obsessions : en lui ruminait un double qui tapait à la fenêtre de sa raison. D’extérieur, on aurait dit un diable vif en costume, le regard large et perdu, mais le corps tout baigné de contemporain, de rationnel. Un corps d’être-là parmi d’autres, un corps qui sent la machine à café et la cantine, un corps de bureau que l’on pose là et là. Et là, soudain, les miroitements de son impossible autre faisait surface au contact d’un livre. Dans des gestes improbables de réprobations douloureuses, la raison cédait dans des intervalles réguliers.

Toutes les trente secondes, sa tête se penchait pour venir renifler salement son livre. Le nez franc et les narines gonflées, l’homme au costard était épris d’une spirale déraisonnable : le nez plongeait pour mieux respirer l’odeur des mots. Sa main venait éventer les pages qui, dans un froissement régulier, dégageaient une odeur que lui seul pouvait saisir. Dans ces courtes secondes d’absences, le livre devenait femme entre ses mains ; au cœur de ces moments d’onanisme psychique, le nez s’emplissait d’un monde olfactif, tapi au fond de ses désirs d’ailleurs. Un coup de tête d’indécision et de culpabilité cédait vite le pas à une nouvelle prise des airs du fantasme dérobé dans le vent des pages.

Je l’ai observé longuement, avec interrogation et amitié ; avec bêtise et affection. Combien de ces gestes multiplions-nous au fond de nous-même ? En somme, j’ai toujours aimé me prendre en pleine narine le vent d’un rabat de porte de librairie : odeur de colle, de neuf et de papier. J’ai toujours feuilleté les livres avec le nez. Combien de livres qui ne sentent rien ou trop nous semblent indignes de notre intérêt : l’odeur impersonnelle du livre de bibliothèque, les senteurs sucrées du livre prêtés par une personne chère, l’érotisme du livre neuf et de sa découverte.

Ce geste de cet homme, dans un lieu public, je l’ai ressenti au profond de moi parce qu’il était à l’origine de l’intimité la plus délicate ; ces gestes qui viennent du profond de notre enfance, ces gestes qui trahissent celui ou celle qui considère le monde comme un constant espace de découvertes. Ce geste qui se traduit par le nez et par la réprobation d’un adulte incomplet – n’est-ce pas le propre de l’adulte ? – est en fin de compte un geste purement intime ; donc un geste de soi, à soi. Un geste inapropriable par l’autre, un geste qui tourne le dos à la communion. C’est un geste qui vient du dedans, qui vient d’une trame longuement échafaudée depuis les premiers pas, les premiers gestes.

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