L’art en maintenance de Séra

Visuel de l'exposition consacrée à l'oeuvre de Séra à la Galerie Oblique (Paris)

On ne termine jamais un tableau, on l’abandonne. Giorgio Agamben attribue cette maxime pleine de sens à Giacometti. Il y a toujours une forme de latence, artistique et temporelle, au moment où la main de l’artiste plane au-dessus de l’œuvre. Comme vivante, en attente ; « parfois on dirait qu’elle pense[1] » écrivait si joliment Henri Focillon.

A quel moment et à quel degré, la main cesse, s’étire quelques secondes pour sombrer définitivement – à quel moment l’artiste se dégage pleinement de l’œuvre ? En somme, à quel instant décisif l’œuvre s’émancipe pleinement ?

C’est comme si le travail de l’artiste Séra, déjà évoqué ici, repoussait constamment les limites de ces questions ancestrales. Une grande partie de son travail de plasticien et d’auteur et dessinateur de bandes dessinées est de déchirer avec un acharnement inquiet les impossibles et improbables définitions de l’image et de l’œuvre. Rechercher l’origine d’une image produite par les gestes volcaniques de Séra c’est tout autant reconstituer le fil complexe d’une généalogie visuelle au chaînon inlassablement manquant. Les mains pensent chez Séra parce qu’elles sont éducatrices de l’artiste, ce sont elles qui multiplient l’homme « dans l’espace et dans le temps ». Focillon nous l’apprend avec finesse lorsqu’il note que « l’esprit fait la main [et que] la main fait l’esprit [2]». Séra manipule – prend en main et par la main – toutes les images qu’il trouve, il les modifie, les tire vers lui et contre lui. Les mains de l’artiste peuvent trouver toutes les définitions possibles pour venir caractériser sa démarche : outils autant qu’amies, mediums autant que moyens, fins autant que finesse d’esprit.

Si les images manipulées trouvent toutes une zone franche – dans tout le sens d’émancipation : emancipare, c’est prendre quelqu’un ou quelque chose par la main, pour l’emmener dans une zone franche[3] – un espace de liberté où elles éclosent différemment, Séra semble toujours à la recherche de cet espace franc. Laisser fuiter les images, c’est comme perdre une dose de sens. Ainsi, Séra reprend, pourfend, re-manipule. Il n’abandonne pas une peinture, il la réinvestit, la recycle. Pour lui, abandonner est une fuite, de l’artiste et de sa pensée.

Bâches de Séra en préparation dans l'atelier de l'artiste - Photographies privées

Dès lors, Séra remâche et rabâche. Ce sont d’ailleurs sur des bâches aux dimensions insolites (jusqu’à 4 mètres de hauteur) que l’artiste vient de réinvestir ses images dans le cadre d’une exposition à la galerie Oblique à Paris. Que l’on saisisse bien l’ampleur complexe et baroque de sa démarche ; les images sont des couches. L’art tel que le pratique Séra est une constante sédimentation intime, une maintenance inlassable. L’art est patrilinéaire tout en penchant vers une totale émancipation de la part féminine de l’image. Avant ces bâches, si l’on retisse le long court généalogique – les liens de parentés de l’image – il y a l’Action et le Verbe. Avant les images agrandies sur ces bâches, Séra a utilisé des images photographiques, par couches successives. Des éléments épars et éparpillés viennent composer l’image qui devient bâtarde. Chaque image est déjà une lente et profonde appropriation, un recyclage-collage où la main de l’artiste vient agencer et dessiner ou re-dessiner d’autres formes, d’autres contours. De cette image sans origine claire, l’artiste en fait des dessins. Ce sont ces dessins qui se sont retrouvés être agrandis sur des bâches immenses.

Nouvelle naissance, nouveaux possibles. Pas d’abandon : une généalogie. Mais cet agrandissement ne suffit pas. La main revient à la charge, elle a besoin, une fois de plus, de manipuler la matière et l’image. Ces bâches d’images agrandies se transforment peu à peu en toiles peintes. En ajoutant de la couleur, de la matière, de la peinture, Séra reprend en main, une fois encore, sa création.

Indéfinissable mais aussi, en somme, infinissable. On aurait tort, à mon sens, de prendre les œuvres picturales de Séra dans leur dimension « événementielle » ; dans cet instant où l’on pense être devant une œuvre finie. Parce qu’il y a une forme d’insatisfaction joyeuse dans le travail de Séra, cette rigueur toute puissante de ne jamais se contenter d’un abandon. C’est peut-être parce que l’artiste a subi la brutalité froide de l’abandon lors du génocide Khmers Rouges qu’il s’interdit de lâcher prise. C’est lorsque toutes ces images sont prises en main que les mains de l’artiste pulsent et recherchent une voie de l’émancipation – pour lui, comme pour elles.

C’est bien parce que l’image, pour Séra, n’existe que lorsqu’elle est main-tenue qu’il ne cesse de reprendre ces propres images et d’autres ; qu’il les replace, les retouche, les agrandit etc. C’est en changeant constamment de supports – ici avec les bâches – qu’il se permet de les regarder à nouveau au présent. Changer de support pour Séra, c’est un moyen de voir autrement ses images et de les supporter différemment. Plus largement, dans cet acharnement de la reprise, dans cette archéologie inverse, Séra ne cherche qu’à regarder ses images dans un éternel présent. Seul moyen pour l’artiste de réinvestir le passé et donner toute sa prégnance à sa démarche de fossoyeur d’un vide d’images – celles du génocide.

C’est en pensant par la main, en saisissant au présent dans une forme de consolation oblique des supports que Séra donne tout son sens à la présence de l’image. Une image main-tenue c’est aussi, en définitive, une œuvre vue main-tenant. L’art de la maintenance tout autant qu’un art en maintenance.

Exposition Séra, à la Galerie Oblique du 18 avril au 3 mai – 17 rue Saint Paul (75004) Paris.


[1] Henri Focillon, Éloge de la main, Paris, PUF, 1943.

[2] Ibid., page finale.

[3] « L’émancipation serait donc un geste capable d’assumer deux « inévidences » conjointes. Premièrement, assumer l’inestimable d’un certain lien temporel, lien à une histoire présente, à une mémoire, à une généalogie, supposant à la fois une rupture et une survivance. Deuxièmement, assumer le déplacement vers une zone de possibilités ouvertes, une zone franche, une zone où peuvent fleurir des formes et des actes jusque-là impensés : remontage du temps et de l’espace échus » – Georges Didi-Huberman, Remontages du temps subi, L’œil de l’Histoire, 2, Paris, Les Editions de Minuit, 2010, page 131.

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Une réflexion sur “L’art en maintenance de Séra

  1. …rabâcher quand le deuil d’une nation déchirée est impossible, douleurs encore trop vives, quand les images vous envahissent comme des fantômes… se superposent dans la mémoire collective…

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