« On a tous 70 ans » (!)

Vous avez sans doute croisé le regard perdu de ces deux jeunes adolescents. L’air inspiré et pensifs, ces deux jeunes regardent au loin quand on peut lire en lettres rouge-hémoglobine : « On a tous 70 ans ».

C’est mon sang qui n’a fait qu’un tour lorsque j’ai vu ces deux affiches du Mémorial de Caen dans les rues de Paris. Je me suis simplement dit, légèrement en colère « ils l’ont fait ». Ils ont osé. Des jeunes, aux regards perdus, face à l’Histoire, face à un passé en noir et blanc. Des jeunes transis de mémoire de la Seconde Guerre. Ce parallèle est frontal, une véritable mise en relation directe qui saute aux yeux parce qu’elle n’est que communicationnelle ; posément injonctive. Dans tout le sens de l’image et de sa lecture directe, ce parallèle place une génération dans une position du souvenir injonctif et inspiré. Du passé, souvenez-vous et tirez-en une inspiration. Tout semble se confondre dans cette campagne pour la mémoire : exempla, souvenirs, morale …

Photographie personnelle - Avril 2014

Parce que c’est dans cette inspiration produite et espérée, encouragée, que l’on imagine fermement que le passé ne trouvera pas, à proprement parler, son expiration. Mais lorsque je vois ces images, trônant dans l’espace public, je ne peux qu’essuyer un profond malaise. Ces deux jeunes adolescents, cette puissance générationnelle ainsi représentée, le pile et la face de l’Eden contemporain (un garçon, une fille … ça fait des enfants tout ça… et ça perpétue…) me semblent comme instrumentalisés et enfermés dans un format historique et historiographique sans fin.

La commémoration du Débarquement est annoncée comme une forme nouvelle de la participation au devoir de mémoire. On se targue de destiner ce 70e anniversaire du Débarquement à la jeunesse, à grands coups de réseaux sociaux et de personnalisations. On nous propose de suivre la vie de Louis Castel sur Twitter et Facebook comme nous avons pu suivre celle de Léon Vivien pour la Première Guerre Mondiale. Pour mieux rendre « jeune » la Mémoire, on diffuse des morts fictifs et leurs fausses angoisses sur les réseaux sociaux pour mieux nous dire qu’hier, c’était pire.

Oublions, dans le même temps, que cette idée est tout aussi étrange que celle de parrainer un enfant juif disparu à l’école primaire.

En regardant cette affiche qui n’est que l’énième reflet d’une politique mémorielle nationale qui tourne à vide, je commence à me demander ce qu’ils attendent de ces nouvelles générations ? Au regard de cette affiche et de ce joli programme de commémoration il semble que nos générations n’aient le seul choix du spectateur, de celui qui regarde le passé les bras croisés, qui contemple un passé héroïque de milliers de soldats. Nous devons, en somme, envier une position confortable de jeunes dans une société apaisée et pacifique tout en revêtant une posture révérencieuse.

Jeune ! Souviens-toi ! Et tais-toi.

Et pour se souvenir convenablement encore vaut-il mieux oublier sa propre identité temporelle, celle de l’âge. Marc Augé nous démontrait dernièrement encore toute la relativité de l’âge vis-à-vis du temps qui passe et du temps historique[1]. Cette campagne démontre quant à elle, une fois encore, que ces générations de la post-mémoire et de la dernière catastrophe[2] doivent assimiler un âge qui n’est pas le leur. 70 ans, vous dis-je ! Pas 15 ou 25, 70 ! A-t-on déjà demandé à une génération de vivre avec 70 ans dans les pattes, avant même de grandir ? Quelle génération attend-on lorsqu’on ne lui offre qu’une injonction malhabile et disons-le, malsaine, au souvenir ?

Ces affiches sont symptomatiques d’une nouvelle trouille de l’histoire et d’un manque profond de confiance dans les nouvelles générations. Ces adolescents qui regardent le hors champ de l’affiche regardent un avenir à travers une vitre recouverte d’images du passé. Quand permettrons-nous aux nouvelles générations de s’approprier l’avenir en lui laissant toute la force de l’âge ?

Je ne pense pas nécessairement qu’il faille tordre le cou au devoir de mémoire ni à la « mémoire » telle que nous la considérons. Peut-être faut-il simplement permettre dorénavant aux nouvelles générations de s’approprier pleinement le passé à travers leur propre lecture de leur contemporain. Cette démesure de la mémoire, telle qu’elle est donnée à voir ici appelle une certaine forme de mesure de l’oubli pour mieux permettre une juste appropriation générationnelle.

Jacques Le Goff – pour me permettre un discret hommage – avait écrit cette phrase citée par Tzvetan Todorov dans son petit ouvrage, Les abus de la mémoire :

« La mémoire ne cherche à sauver le passé que pour servir au présent et à l’avenir. Faisons en sorte que la mémoire collective serve à la libération et non à l’asservissement des hommes »

Il y a, sans aucun doute, un asservissement générationnel, une forme d’enchaînement – du moins un enfermement complexe et extrêmement discutable. C’est bien lorsque l’on est trop pris par la main, manipulés, que l’on se portera vers toutes les formes d’émancipation. À 70 ans, je pense, on a notre mot à dire si on veut encore pouvoir penser à l’avenir. Nous n’avons peut-être plus besoin d’être tant pris par la main …


[1] Marc Augé, Une ethnologie de soi. Le temps sans âge, Paris, Seuil, 2014.

[2] Henry Rousso, La dernière catastrophe. L’Histoire, le présent, le contemporain, Paris, Gallimard, 2013.

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8 réflexions sur “« On a tous 70 ans » (!)

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  5. Bonsoir,

    Pour moi cette affiche a tout son sens, la jeunesse ne connaissant pas forcément cette période et l’image à mon avis laisse transmettre l’héritage de liberté malgré le nombre de perte pour cette liberté et tout le monde ou presque a perdu un membre de ça famille lors de ce conflit insensé et pervers pour un seul homme. Je suis un passionné de cette partie de la vie car ma famille a été touchée profondément. Je n’ai que 33 ans. Et je continuerais à transmettre et j’irais au mémorial avec mes enfants.

  6. « Quand permettrons-nous aux nouvelles générations de s’approprier l’avenir en lui laissant toute la force de l’âge ?… Peut-être faut-il simplement permettre dorénavant aux nouvelles générations de s’approprier pleinement le passé à travers leur propre lecture de leur contemporain. »

    Bravo de le dire, tout simplement.

  7. J’ai du mal à partager ton indignation, sans doute parce que cette pub me semble surtout étrange, pour ne pas dire mal foutue.

    Déjà je ne comprends pas le titre de l’expo. « 70 ans d’histoire au mémorial de Caen ». C’est une exposition consacrée à ce qui s’est passé du débarquement à aujourd’hui?
    « On a tous 70 ans lorsque l’on visite le mémorial de Caen. »
    Si c’est pour attirer les jeunes, ce n’est pas très vendeur comme accroche. Mais bon ça semblerait indiquer que le titre de l’expo fait référence à une histoire vieille de 70 ans.
    Ensuite ces jeunes je trouve que leur posture évoque plus le romantisme amoureux que le bruit et la fureur. L’association avec le débarquement, même en noir & blanc, ça fonctionne très mal. Autant je pourrais imaginer que la jeune fille pense au jeune homme et inversement, autant je les imagine mal se remémorer le débarquement dans cette posture.
    Ou alors, ils n’ont pas 70 ans mais 90 ans. Et la jeune fille, c’est une vieille dame qui se rappelle quand elle était jeune et que son premier amoureux se faisait trouer la peau sur une plage normande et le jeune homme… Bon là je ne sais plus trop. 🙂

    En fait ces photos de jeunes me semblent n’avoir qu’une fonction illustrative. L’histoire c’est aussi pour les jeunes, la preuve il y a un jeune sur l’affiche. 🙂 Aujourd’hui le jeune: c’est en couleur, hier l’histoire: c’est en noir & blanc. Et ils font une drôle de tête parce qu’il fallait qu’ils n’aient pas l’air ravi comme s’ils allaient à EuroDisney et qu’ils n’aient pas l’air de s’ennuyer non plus.

    • Bonjour Thierry, désolé de répondre si tardivement. Ce n’est pas vraiment le titre d’une exposition mais le titre générique des événements qui vont se dérouler dans le cadre des 70 ans du Débarquement au mémorial (http://www.memorial-caen.fr/expositions-%C3%A9v%C3%A8nements/%C3%A9v%C3%A8nements/70e-anniversaire)
      Je suis tout à fait d’accord avec toi, cette campagne publicitaire est clairement ratée ; toujours est-il que ce qu’elle donne à voir en dit long sur ce rapport mémoriel que l’on accole aux nouvelles générations. Ce que tu dis au sujet des « protagonistes » rentrent parfaitement dans mon premier ressentiment au regard de ces affiches : ces postures, mises en scènes, ne m’inspirent pas la jeunesse et sont à mille lieu de la représentation de la jeunesse et de son possible rapport au passé. Une manière de dire et de voir que cette « représentation » de la jeunesse est instrumentalisée par une vieille idée de l’histoire ; la mémoire, telle qu’elle est souhaitée ici et montrée ici, prouve à quel point elle devient une idée de plus en plus éloignée des considérations et des pratiques des nouvelles générations…

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