chute – 5 –

C’est aussi proche qu’une insomnie. C’est aussi proche que l’agacement d’une insomnie – c’est du « dors et tais-toi », arrête de gesticuler tes pensées, de les envoyer paître ici puis là. Parce qu’ici et là elles se nourrissent sans se rassasier, elles broutent une par une les différentes racines mais songent ailleurs, rapidement. Elles replantent. Pas de jachère, pas d’attentes, pas de répits. La même sensation qu’une insomnie. Du « dors et tais-toi » chaque temps qui se fait.

C’est comme cela, une insomnie. D’abord le regard clos, le corps étendu, l’œil contre le noir et l’oreiller. Les pensées qui vaquent et qui fusent, l’encens de l’instant qui se dilue dans les narines. Le noir café, peu à peu, au creux des paupières. La pensée s’élastique, tend à devenir insaisissable et elle prend plaisir à tracer ses courbes, ses rebonds, ses filets. Le sommeil, en  somme, comme chaque soir, étend ses cordes. Mais l’insomnie veille, d’un seul trait ; la pensée semble remonter la pente, s’accrocher à chaque strates du puits – elle n’a pas voulu se mouiller les pieds. Le sec du réel l’attire, l’agrippe, ne la lâche pas. Et soudain, la parole revient. On se retourne, une fois. On reprend, regard clos, corps étendu, œil noir, odeur de café. Moi, je pense toujours à des coups d’épées. Je ne sais pourquoi. Des coups d’épées. Une bataille, mais tout seul. Un coup d’épée. Puis dans l’eau ; un coup d’épée dans l’eau. Je pense aux épées mais la pensée ne glisse plus d’elle-même, c’est moi qui la pousse au fond. « Dors ! et tais-toi ». Du côté gauche, le corps. Regard étendu, corps clos, café brûlé. Je fronce les yeux, je fronce mes pensées, je laisse des plis dans les draps et sur l’oreiller. Sur le dos. La pensée ne glisse plus, elle ne descendra plus. Elle restera là, une nuit de plus.

Ils disent que l’on dort une moitié de vie. L’insomnie, quand on y songe éveillé, est bienveillante – elle offre une tranche en plus, un moment de plus, les yeux ouverts, la tête active. Et pourtant, je la sens comme une trahison, comme une folle menace qui pèse sur le dos, qui gratte l’intérieur, qui ne laisse jamais apaisé. J’aimerais la prendre de face et lui cracher à la gueule ; lui dire qu’elle n’a pas le droit, que c’est le mien. Mon droit de stopper la machinerie, d’étendre mon corps brûlé, de laisser l’odeur de café m’étreindre, le noir m’absenter. Qui est-elle, l’autre, aux regards rouge de ne pas dormir, pour se permettre une telle insolence sur le temps de ma vie ? Elle me désaccorde, elle casse l’harmonie – j’en viens à m’engueuler tout seul : « Ta gueule et dors ! ». Parce que ça fuse là-dedans, ça passe d’un côté puis de l’autre, ça pense à cela puis à celle-là alors que je n’ai pas terminé avec cela. Ça produit des couches, des ensembles, des blocs, des spirales, des renversements. Cela et celle-là se brouillent avec la nouvelle venue, celle de l’après-midi, celle de 14h47, dans le métro, quand j’ai vu cette dame coudre toute seule. Toutes ces pensées jouent une mélodie crevante, celle du début des opérettes ; celle d’un orchestre en désaccord qui cherche la bonne clef. Elles discutent et ne se laissent pas interrompre. Elles jasent et moi j’écoute, insomniaque, leur brouhaha qui crache.

Parce que je veux bien dormir une moitié, ça m’est égal. Pas d’objection. Une moitié pour une autre, noire et sans bavure, je prends, j’achète. Je comprends, maintenant, pourquoi j’aime tant les arts de la séquence, pourquoi j’aime m’assombrir au cinéma ou jouer au ruissellement dans une bande dessinée. Parce que ça saute, ça ellipse, ça cut et ça tourne. Il y a ce manque profond dans le temps d’une vie : l’aisance de la séquence, d’une nuit devenant jour l’espace d’un clignement d’œil. L’art de l’ellipse, tout un monde sectionné, comme celui de l’enfance et du souvenir. Du temps en sauts de géants. Combien de fois me suis-je levé en attendant d’être déjà devant un café : cut de la douche, de l’habillement, des treize bâillements de trop ? Et là, devant cette personne, le plaisir de l’ellipse de quelques minutes, le corps ailleurs. Et ici, que la nuit tombe comme on tourne une page – que la douceur de l’aube éructe dans une ouverture en iris.

Non que le temps s’accélère. Non que je veuille être déjà vieux ou que vite passe la vie. Le simple désir d’être traversé par l’ellipse, mon ellipse – celle qui m’absentera du balbutiement du temps plein. Parce que c’est cela, mon insomnie, celle de vivre à temps-plein, d’être à temps-plein ce magma de pensée qui file dans chaque nervure du corps et de l’esprit. Le temps-plein ce sont toutes ces minutes qui m’entre appartiennent, qui s’ennuient de solitude, qui ne sont ni rêveries ni délices de l’attente ; rien qu’un plein plat très vide. Un plat froid que rien ne réchauffe. Un plein qui fuite.

Ce plein qui fuite, c’est ce que l’on ne peut atteindre chez l’Autre, c’est ce que l’on ne peut espérer effleurer dans celui ou celle chez qui on se plonge. C’est ce qui me traverse aux regards des vieux : ce regard face au temps-plein, le sien – son insomnie à lui. Une insomnie qui reste insondable, jardin sans secrets et pourtant sans clefs, sans gardien, sans culture. Un champ aride où souffle le vent de la nostalgie et du désir. Lorsque l’on croise ou que l’on entrecroise dans une relation des pensées, des idées, des langues ou des sexes, on sait que l’insomnie ne se partage pas. Le temps-plein est la part la plus intime.

Lorsqu’elle regarde dans le vide, on parle d’absence. Parce qu’elle regarde son insomnie, elle comprend tout le temps de solitude qui lui reste à vivre. Mieux vaut, parfois, sentir l’odeur noir du café et clore le regard au fond d’un puits.

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