"Premier pas sur la Lune"

Image choisie par un étudiant qui, remise dans son contexte (c'est à dire celui "éditorial" du blog) sert à illustrer le "premier pas"

Dans le cadre du cours que j’anime à Sciences Po intitulé « Regarder et écrire l’Histoire : appropriations et circulations des images au cinéma », j’expérimente un moyen de sensibiliser les étudiants à l’appropriation et à la pratique des images tout en insérant la question de l’écriture de l’histoire. Si les premières séances présentent déjà des surprises et provoquent des conversations ou des réflexions étonnantes ; j’ai été particulièrement marqué par la séance de ce lundi.

L’intitulé de la séance était relativement simple : « Discuter l’image : qu’est-ce qu’une image en histoire ? ». La question était, à dessein, mal posée. L’intérêt de la séance étant de les faire réfléchir, avant tout, sur leurs expériences et leurs pratiques des images à travers le prisme de leur perception de ce qu’est « l’Histoire ». Cela fait presque deux ans que j’expérimente la surprise des étudiants – qui a été et qui est toujours la mienne – lorsque j’expose toute la dimension construite et élaborée de la chronologie ainsi que les multiples projections et appropriations qui suivent la mise en récit de l’histoire. Pour des étudiants de première année, qui sortent du bac, ce discours déconstructiviste et inquiet les met dans une position instable – parfois désagréable.

Cette manière de faire et de penser l’Histoire comme l’a remarquablement bien écrit Patrick Boucheron, en ce sens que penser l’Histoire, c’est « un sentiment, enfin, qui ne gênera vraiment que ceux qui cherchent dans l’histoire le moyen de se rassurer, et non ce qu’elle peut pourtant offrir de plus précieux : une certaine hygiène de l’inquiétude[1] »

Déconstruire le mythe de l’histoire – ou peut-être est-ce celui de l’apprentissage, du pacte de l’éducation – génère en eux la sensation, en somme, de n’avoir rien appris de juste en Histoire. Même si cela est un autre débat que je ne souhaite pas étendre ici, il me semble de plus en plus évident d’apporter un soupçon d’historiographie et d’inquiétude – le contraire de l’évidence savante, débile et indélébile – aux élèves de lycée. Servane Marzin l’évoquait encore dernièrement dans un article sur Aggiornamento.

Ce lundi, donc, je leur ai demandé un exercice extrêmement simple : qu’il partage avec moi, par mail (donc avant la séance), une image qui pour eux « est une image d’histoire, une image qui représente l’histoire, une image historique etc. ». La consigne était aussi évasive que celle-ci. Je voulais simplement qu’il produise dans leur esprit et dans leur pratique de sélection un simple rapport : image/histoire. La seule contrainte était qu’il devait me partager une image fixe.

Sélection des images choisies par les étudiants - Janvier 2014

Le résultat est assez attendu. Des images « connues » ou « marquantes ». On peut voir un échantillon ci-dessus. On pourrait faire une profonde analyse sur ces images et sur ce qu’elles indiquent et produisent sur et de la visualité de l’histoire. Mais ce n’est pas l’objet de ce billet.

Le plus surprenant, pour moi, a été ailleurs. La surprise s’est logée dans un coin de la séance, me sautant à la gorge, d’un coup. En regardant toutes ces images, partagées par mail, je leur pose la question : « vous êtes tous passés par Google Images ? »

La réponse fuse, chorale, évidente : « Oui ».

"Image" du Premier pas sur Lune diffusée par le site http://www.canalacademie.com

À partir de ce point, il suffisait de retranscrire leur geste de sélection pour voir poindre une nouvelle pratique de l’image et l’élaboration d’une nouvelle visibilité de l’Histoire. Prenons l’exemple le plus évident : l’ « image » du premier pas sur la Lune. La recherche d’une image sur Google Images implique, de fait, une entrée paratextuelle. Lorsque nous recherchons une image via Google, nous insérons une forme de légende. Je tape, par exemple « premier pas sur la lune ». Ce qui est très intéressant dans le cas de cet échantillon, c’est de voir que les images sélectionnées sont toutes, avant tout, passées par le filtre du texte, de la légende. Majoritairement, les étudiants ne sont pas passés par l’image – ils ne pensaient pas, directement, à une image – mais à un événement, un personnage historique, un « tableau » etc.

Mais le plus intéressant et le plus surprenant vient de ce que devient Google Images dans leurs et dans nos pratiques. Si je tape « premier pas sur la lune » nous voyons ci-dessous que la première image qui apparaît est l’image choisie par l’étudiant. C’est également le cas pour Guernica ou pour le cadavre de Kadhafi.

Ainsi, on voit combien Google Image est devenu et devient, en filigrane, une surface éditoriale. En tapant « premier pas sur la lune », l’étudiant avait une vague visibilité de l’événement, il ne cherchait pas directement et frontalement une image. C’est la hiérarchisation produite par Google Images qui a directement orienté son choix et, plus largement, qui vient produire l’image et donc la visualité de l’événement historique. De la même manière, je pose la question à une étudiante : « pourquoi avoir choisi Guernica en noir et blanc ? ». Tout simplement parce que cette image du Guernica en noir et blanc était une des premières images Google.

Recherche Google Images "Premier pas sur la lune" - Janvier 2014

Nous n’en finissons pas d’apprendre sur cette nouvelle banque d’images qu’est Google Images. Il ne faut cependant par perdre de vue, également, nos pratiques de cette interface. De la même manière que le manuel scolaire a sans doute apporté son apparat « historique » aux images (qui apparaissent dans notre sélection : le sacre de Napoléon de David ou encore les images de l' »Antiquité ») on voit se dessiner les contours d’une sorte de monopole visuel qui passe par Google Images et qui, intensément, conditionne peu à peu la visualité de l’histoire.


[1] Patrick BOUCHERON, « Les boucles du monde », dans Patrick Boucheron (dir.), Histoire du monde au XVe siècle, Paris, Fayard, 2009, page 29.

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11 réflexions sur “"Premier pas sur la Lune"

  1. Bel article, merci!

    Peut-être serait-il intéressant d’explorer l’algorithme Pagerank de Google comme le font certains anthropologues. Puisqu’il s’appuie sur le référencement des liens (donc ici des images)les plus cités,Google Images effectue comme une gigantesque revue de presse automatique. La visibilité, fonction du poids médiatique acquis par certaines images grâce aux activités personnelles de partage et de citation, influe fortement dans le résultat de la recherche (sous l’hypothèse d’une absence d’ingérence commerciale…). Finalement, pas sûr que la pratique humaine puisse être si facilement évacuée.

    • @Itaru, merci pour ce commentaire et pour cette précision tout à fait intéressante. L’algorithme PageRank est sous entendu dans les quelques lignes ci-dessus. Il me semble évident, pour pousser plus loin l’analyse et la pratique de ce types de phénomènes qu’il faudrait consulter chaque site où apparaissent ces images et les analyser eux-mêmes (notamment à travers leurs liens). C’est d’ailleurs cet ensemble réticulaire qu’il faudrait analyser – en amont – pour comprendre et avoir une vision plus précise de ces résultats. Mais encore faut-il trouver des outils adéquats ou des personnes capables de mener de telles enquêtes – enquêtes qui demandent de plus en plus d’avoir des capacités en informatique ou dans les sciences dures ; car pour atteindre une vue ou une projection sensible de cet ensemble systémique, il convient d’avoir une approche et des outils proprement mathématiques (je suppose). Capacités qui me font défaut … Donc, en effet, impossible ici, dans les deux sens, de se passer de la pratique humaine. D’ailleurs, ce petit billet évoque davantage le geste des étudiants que l’automatisme de Google Images.

  2. Mes remarques s’adressent à tous ceux qui ont tendance à conspuer ou tout au moins critiquer Google et son monopole 😉 Rien n’interdit en effet d’utiliser d’autres moteurs de recherche, il en existe plein. Et râler sur le fait que nous ne savons rien sur la manière dont Google classe et hiérarchise ses résultats ne mène pas à grand chose. Après tout, ceux qui ne sont pas content peuvent toujours développer leurs propres outils de recherche, non ? (je plaisante, mais à peine). Google conditionne la visualité de l’histoire, c’est certain, et c’est un sujet passionnant. J’ai bien compris je pense que c’est surtout ce point qui t’intéresse. Mais on doit aussi apprendre aux étudiants à s’en servir, à ce qu’il aient toujours conscience de ce biais qui existe avec tous les outils – même les catalogues de la BnF (par exemple), et que la recherche d’images est comme toute recherche (en histoire ou en physique par ex.): un travail.

  3. Merci Adrien pour cet article fort intéressant.
    On ne doit jamais se satisfaire du degré zéro de la recherche avec Google images, c’est-à-dire lancer deux ou trois mots au moteur et se contenter d’observer les premières pages de résultats. Rechercher des images, avec Google images comme d’ailleurs avec toutes les bases de données, doit être considéré comme un véritable travail; c’est toujours long et fastidieux, et cela exige de la méthode. Toutes les recherches doivent être réalisées en rebondissant et reformulant les requêtes continuellement. Pour prendre un exemple élémentaire, cela ne coûte pas grand chose de lancer 3 ou 4 requêtes différentes dans les langues que l’on connaît un peu, les résultats sont alors très différents… La « sérendipité » ou le « coup de bol », je n’y crois pas vraiment en recherche iconographique. Par contre je crois beaucoup au travail, à l’obstination, à la méthodologie, à l’organisation des résultats obtenus sous forme de bases de données locales, etc. Si cela t’intéresse, j’ai traité ce sujet dans deux articles:
    Heuristique et sérendipité : un exemple en images
    Les méthodes d’accès aux images du Web
    A titre indicatif et sur un exemple que je connais bien, depuis plus de 7 ans maintenant, nous utilisons tous les jours Google pour notre projet PhotosNormandie, et nous découvrons toujours de nouvelles petites informations et, parfois (plus souvent qu’on ne l’aurait imaginé), des images que nous ne connaissions pas. Cent fois sur le métier, etc. La surface éditoriale, c’est un peu comme les gros titres, ça doit juste donner envie d’aller plus loin et de se plonger sous la surface, se perdre dans une recherche, insister, obstinément.

    • Merci Patrick pour ces remarques – je n’arrive pas d’ailleurs à comprendre si elles me sont destinées ou si elles commentent la pratique des étudiants dans le cas que j’expose ici 😉 Je suis évidemment entièrement d’accord avec toi. Si je m’arrête ici à une première entrée Google c’est pour retranscrire l’entrée faite par l’étudiant et pour essayer de mettre en perspective critique un trait d’une pratique. Si ce billet s’intitule « Premier pas sur la lune », c’est bien parce qu’il s’agit de l’entrée saisie dans Google (après confirmation de l’intéressé) par l’étudiant. C’est bien de cette seule entrée, précise – et sans autre recherche – qui m’intéresse ici, parce qu’elle en dit long sur la capacité éditoriale du moteur de recherche qu’est Google Images. La plupart des personnes, nous le savons bien, s’arrêtent aux gros titres ; et l’influence de ces gros titres est fort intéressante – et notamment en histoire visuelle (autrement dit cette « surface éditoriale ») … En fait, tu mets en avant deux pratiques : celle du chercheur (que tu définis parfaitement) et celle du praticien actuel de l’image sur internet ; qui ne pense pas au « coup de bol », qui prend ce qui vient. Et lorsqu’il s’agit de visuel, la question devient très complexe … Enfin, c’est une forme de préjugé, mais que se confirme dans ce tout petit échantillon.

  4. Votre billet est passionnant !
    En donnant des cours d’anthropologie, j’ai pu aborder des questions un peu similaires autour de l’image. Et c’est l’utilisation du film Opération Lune de William Karel qui m’a souvent servi de point de départ pour animer les débats.
    Ce film est très particulier (c’est un « documenteur » pour reprendre les termes d’Agnès Varda), et je vous invite à le regarder de bout en bout (c’est important de voir la fin). Il questionne cette fois les rapports aux images télévisuelles…

  5. oui, et je vous invite à lire, si vous ne le connaissez pas, dans l’interview de Fontcuberta du numéro 2 de « tête à tête », automne 2011 ( http://www.editionsbdl.com/fr/books/tmoigner/368/ )le passage sur Google image:

    [« avant nous pouvions dire « la réalité n’existe pas, il existe des modèles de connaissances » et de nos jours, avec Google, nous corrigerions: « la réalité n’existe pas, il existe des moteurs de recherche »]J.F. P38

  6. Excellent! En préparant une communication pour vendredi (cf. billet sur Cinémadoc, mis en ligne il y a cinq minutes), je viens de travailler une question très proche de la tienne. Ce qui m’a intéressé plus précisément, c’est de voir en quoi la « surface éditorial » (je reprends ton expression) Google orientait (en même temps qu’elle rendait compte) de la perception d’un ensemble de faits passés (dans mon cas le camp de Ravensbrück). Au-delà du seul Google images tes observations sont évidemment aussi valables pour Google web, livres, vidéos, etc. la manière de classer les résultats (dont nous savons que nous ne savons rien) influent donc sur la représentation du passé dans ces dimensions non seulement visuelles, mais aussi audiovisuelles et scripturaires. Je ne crois pas que j’utiliserai le terme de monopole concernant l’ensemble de ces dimensions, mais celui de facteur décisif c’est certain 😉

    • @Rémy : ta communication à l’air vraiment passionnante et complémentaire de ces petites réflexions. Tes dernières diapos m’intriguent beaucoup – notamment ce que tu appelles la « performativité historiographique » : notion qui me paraît vraiment engageante pour repenser l' »écriture de l’histoire ». Mais tout ce que tu déploies (j’ai hâte d’entendre ou de lire le texte) touche de nouveaux axes qu’il faut de plus en plus analyser. En effet, il n’y a pas que Google Images, il faut analyser un ensemble – mais ce qui devient compliqué c’est qu’il faudrait analyser l’ensemble, plus les pratiques (donc plurielles), plus la notion de visualité de l’histoire (que je préfère à représentation du passé ;)) En ce qui concerne le terme de monopole, j’avoue qu’il ne me convient pas non plus – c’est d’ailleurs ces « facteurs décisifs » qui peuvent être une excellente entrée …

      @Victor : Merci de votre commentaire et de ces remarques. Ce que vous appelez un outil « immédiatement efficace » m’interroge … et je trouve cette idée intéressante. Est-ce qu’ils utilisent (et nous aussi) cette interface pour son efficacité ou pour une autre raison ? Ce que vous notez par la suite confirme cette idée que nous utilisons, prioritairement, Google Images, dans nos recherches « visuelles »… Je ne sais pas si c’est moins l’efficacité que le fait que Google Images « répond » à nos attentes visuelles qui fait de cet outil une priorité. Je crois que nous ne sommes pas véritablement « aventureux » sur Google – on lui pose toujours des questions dans les moteurs de recherches ; mais nous attendons toujours une forme de réponse qui nous convient … enfin, ce n’est qu’une réflexion à haute voix 😉

  7. Les étudiants ont répondu à une sélection d’icônes, en exploitant un outil immédiatement efficace. L’image de Canalacadémie a la composition et la netteté d’une accroche publicitaire pour un site payant. http://tinyurl.com/nyrkcfa

    La planche contact de Wikimedia Commons (category Apollo 11) n’a pas d’image instantanément efficace, mais elle permet d’élargir le sujet
    http://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Apollo_11
    Il serait sans doute intéressant de faire travailler sur les compositions présentes dans cette sélection, de lister les sites (sortiraparis, gala, 20min …) qui servent de source à Google (quel lien de gala avec la conquête spatiale ?).

    Sur la Révolution, Stanford exploite une base de données élaborée en 1989 et diffusée sur vidéodisque(une étape du cimetière des technologies). Les concepteurs du site web ont multiplié les catégories, mais il est parfois plus simple et plus rapide de passer par Google images, Gallica ou Commons pour repérer une image.
    http://frda.stanford.edu/fr/
    http://clioweb.canalblog.com/tag/FRDA

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