chute – 4 –

On dit que l’on peut saisir du regard – de la même manière que l’on dit qu’on le maintient. Dans la rue, cette femme à l’âge incertain a saisi mon regard puis l’a maintenu – elle le tenait, fermement, en pleine main. Un regard franc, blanc et ouvert, qui devint, en l’espace d’une seconde, une main tendue. Non, une main pleine de tension, tremblante. Un regard main-tenue de mendiante qui semblait être n’importe quelle femme.

Elle, dans son manteau de tous les jours, elle avait passé le pas. Avec moi. Ce jour. Elle a demandé. Elle a demandé parce qu’elle a vu, dans mon regard, qui a foudroyé le sien, que je pouvais peut-être lui tenir main forte.

Elle m’a demandé, presque dans un silence mi-cuit, la bouche toute crue de honte, rouge de peur si j’avais cinquante centimes. Ses yeux sont passés de là à là-bas, où les gens montaient dans le bus. De là, elle espérait ne pas être entendue. De là-bas, d’être jugée par son regard qui hurlait ses mains vides.

Je n’arrive pas à me sortir de l’esprit ce qu’elle a ajouté, dans un désert de pensées folles, que je ne pourrais jamais reconstituer, effleurer. Elle a précipité une phrase brève qu’elle n’avait sans doute pas préparée. Il y a avait cette phrase, celle de la demande, retournée des centaines de fois avant de la dire, avant qu’elle ne s’accorde avec son regard apeuré. Elle s’était regardé, ce matin-là, dans les vitrines, dans des miroirs et elle avait tracé les contours de la demande avec ses lèvres rouges. Cette phrase de la mendiante qu’elle devenait – de la mendiante qui passait le pas – elle la connaissait par cœur. Mais cette phrase de plus, de trop pour elle, qui est sortie sans crier gare, sans rien dire, qui l’a trahit comme ça, brutalement ; je n’arrive pas à l’oublier. À ce point.

Elle a dit « À ce point ». Autrement dit, dans tout ça, il y avait tout ce qu’elle voulait crier à tout le monde – et tout, parmi les milliers de pensées qu’elle avait formulé, tout ce qu’elle se disait, au fond d’elle. Elle faisait le point, justement ; elle venait de synthétiser toute sa souffrance dans le creux de mon regard. À ce point : elle me disait – elle se disait – à ce point là, à ce moment là, à cet endroit là, dans le plus profond de ton regard de passant, à cet exact instant, j’ai perdu toute espérance. À partir de ce point, s’en est fini. J’ai poussé, repoussé. J’ai craint, au plus profond de mon ventre, cet instant où je te verrai, toi ; toi, celui dont je deviens dépendante, celui qui devient l’exact opposé de la vie, celui qui devient l’exact opposé de ma vie : tu es celui de trop. J’étais, en somme, l’équivalent de celui qui vous annonce un cancer. Celui à qui vous dîtes, tiens, j’ai fumé à ce point. Et celui que vous avez toujours craint de voir. Celui qu’il ne faut pas voir.

Et moi, en écoutant cela – en quelques secondes – je suis resté con. J’ai continué mon chemin, voyant dans son regard l’effondrement d’un empire. Je me suis arrêté, quelques mètres plus loin. Je me suis retourné et elle était revenue, parmi les autres. Elle faisait comme si de rien n’était. Elle regardait les horaires de bus.

 

Je regarde dans ma poche, j’ai les cinquante centimes. Je me retourne à nouveau. Maintenant, je n’ose pas. Je n’ose plus. J’ai peur de l’embarrasser. A ce point, c’est moi qui cherche son regard. Mais il est déjà parti – l’encre levé, ivre et sans boussole. 

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