(re)chute – 3 –

Juin 2013. Madrid. Espagne.

La tête hors de l’eau. La sensation étrange d’une fausse prise d’air. Après avoir passé des heures dans un avion, dans un aéroport, puis dans le métro, j’éjectais mon corps des sous-sols, des tubes, des pubs criardes et ressassées, pour me retrouver, le front hurlant, au milieu de Gran Via.

Vrombissement du bitume. Chaleur des corps remuant. Réverbération du soleil contre les immeubles. Mon dernier pas porté par le flux des passants, je me sentis soudain obligé de prendre une dose de voyage. L’importance, au fond de moi, de me le dire. Me dire que j’étais à Madrid. « Te voilà à Madrid », comme un sifflement prononcé dans un couloir sombre – pour se rassurer, dans le fond, que mon corps avait subi un déplacement.

Il suffit de deux heures, aujourd’hui, pour rejoindre Madrid en partant de Paris. Deux heures passées dans un avion aux couleurs jaunes low cost, deux heures à être canardé de publicités mendiantes. Ils trouvent la force de demander aux voyageurs, dans un élan de tendance froide, un don pour-les-enfants-malades d’un pays sans touristes. Des mains se tendent, entre les sièges, saisissent une enveloppe et revêtent leurs enveloppes d’inconséquence.

Il faut deux heures pour rejoindre la capitale espagnole. Autrement dit, un saut. Une courte transition dans la vie éjectée du voyageur – l’avion comme une salle d’attente.

Une fausse prise d’air, une inspiration avortée, étouffante ; c’est ainsi que j’ai ressenti mon arrivée à Madrid. Comment expliquer cette impression profonde, qui commence à m’assaillir de plus en plus ? D’où vient cette humiliation constante qui fait de moi un voyageur du sur-place ? « Je suis à Madrid », se doit d’être dit avec certitude ; c’est une phrase que j’ai prononcé intimement, comme pour me féliciter d’être là, d’avoir bougé – d’avoir déplacé mon corps d’un point à un autre. Mais sans voyage, pas de déplacement, pas de translation : une amère sensation de téléportation en vrac, d’un corps et d’un esprit salement bringuebaler. Un corps en baluchon, sans bagage.

Mêmes odeurs, mêmes enseignes, même brouhaha. Gran Via vaut toutes les grandes rues commerçantes d’Europe et d’Occident.

Mêmes déplacements des corps, mêmes regards et mêmes comportements. Où suis-je, en fin de compte, au sortir de cette bouche de métro, qui dévore une masse compacte et semblable – que je connais si bien ?

Je me laisse rapidement avoir par la précipitation ambiante. Je ne flâne pas, je ne découvre pas, je n’écarquille pas le regard. Je suis. Je suis le mouvement, comme les autres, comme ces autres qui me ressemblent tant. « Nous autres » écrivait Zamiatine. Oui, nous autres, tellement. Je devrais pourtant lever le nez, éprouver l’espace du regard, me plonger dans le neuf. Voir une part d’inconnu visible en l’état. Il n’en est rien, je marche vite, comme les autres, comme ce matin là, à Paris, en allant chercher mon métro pour prendre l’avion. Ici, parmi nous-autres, je ne me sens aucunement étranger. Et qu’il est bon, pourtant, de l’être. Ce constat, qui n’est pas une simple remarque a posteriori, mais bien la traduction légère d’un sentiment puissant, m’attriste et m’accable.

Je croisai, à cet instant, des multiples visages, ces visages de l’autre que je cherche tant en esprit. Une fois encore, je devais prononcer en moi un effort de transformation pour m’assurer d’être en face de l’étranger.

Il y a une crainte bâtarde, presque orpheline, qui s’immisce dans ces moments de méprise avec le réel ; celle de voir qu’un espace immense n’éparse plus les cultures, mais qu’il les impacte. Et cela, sans résistance. Autrement dit, sans personnalité.

Zweig était heureux de voir que l’Europe s’épousait d’un seul et même regard dans les années dix. Cent ans plus tard, que dire du tragique de l’uniformisation des êtres, de leurs vêtements à leurs expressions. Au milieu de cela, on s’arrête à Gran Via comme on sort d’une bouche de métro quelconque – dans un espace quelconque ; et l’on reprend le même pas.

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