Quand l'image se la raconte

Je me suis retrouvé fier comme un pape (enfin si on veut) en regardant Le port d’Espérance, documentaire de Magnus Gertten diffusé dernièrement sur Arte. Comme tout bon film traitant de la Shoah, on trouve un grand nombres d’images d’archive en noir et blanc. Soudain, au moment où le film évoque la « déportation », des images filmées à Westerbork de Rudolf Breslauer apparaissent[1], couplées de cette image non documentée et tant utilisée depuis, montée pour la première fois dans Nuit et Brouillard d’Alain Resnais. Bêtement, je me dis : « mésemploi ». Je me dis : « manipulation ». « Montage ».

Alain Resnais, Nuit et Brouillard, 1955 - cette image d'archive a été insérée par Resnais dans la séquence filmée par Rudolf Breslauer

Plus le temps passe, et plus je me dis que le problème n’est pas là. Que la question, en somme, est mal posée.

Parce que je ne peux m’empêcher de me dire « et alors ? ». Nous n’utilisons pas les bonnes images pour évoquer les événements, pour constituer notre vision de l’histoire. Nous n’utilisons pas les bonnes images – soit. Depuis que je suis enfant, en Lorraine, il y a comme dans de nombreux journaux le jeu des 8 ou des 7 erreurs. Dans l‘Est Républicain il est réalisé par un certain Laplace. J’y jouais beaucoup.

Un de nos rapports contemporain à l’image – et notamment dans une approche historienne – semble comme conditionné par ce jeu d’enfance. De la même manière qu’un historien va aller chercher les erreurs dans les films de fiction qui traitent d’une période historique ; nous sommes en train, de plus en plus, de chercher les erreurs d’emplois des images d’archives dans les documentaires, les reportages etc. Cet effet méthodologique produit le même jeu de regard que celui que l’on pratique dans le jeu des 8 erreurs. On va produire un aller retour sur une image qui – nous le savons – est différente mais qui, dans tous les cas, nous donne à voir la même chose. Le jeu des erreurs – autrement dit des mésemplois –, produit ce jeu inlassable d’un encloisonnement du regard, qui va-et-vient entre les mêmes images. Or, il me semble que si cette recherche et ce pointage sont essentiels, ils ne constituent que le premier pas d’une réflexion plus large sur l’écriture de l’histoire par l’image.

Bastien Vivès, Le jeu vidéo, Delcourt, 2012

Dans cette planche de Bastien Vivès, l’auteur répète la même image. En répétant la même image, Vivès nous invite à nous pencher sur le paratexte qui l’accompagne, mais pas seulement. En lisant la continuité narrative de ces quatre vignettes qui accompagnent quatre fois la même image, cette planche nous invite à nous pencher directement sur la performance de la séquentialité. C’est par la successivité – et, à la rigueur nous n’avons même pas forcément besoin du texte – qu’un récit se met en place, qu’une histoire s’écrit, que l’on nous raconte une histoire. Dès lors, le jeu des 7 erreurs bloque le regard là où la question historienne serait de se placer là où vit le récit, là où coule, d’une certaine manière, la séquentialité de l’histoire. Il convient de voir l’écriture visuelle du XXe siècle comme une mise en récit constante, inscrite dans une interminable production de séquentialité qu’il faut interroger et qu’il faut percevoir. En effet nous ne faisons, en fin de compte, que nous raconter des histoires en images. Que cela soit du cinéma ou des images gravées dans la pierre, nos images découlent d’une mise en récit constante – à la fois dirigée et influencée. Il n’y a sans doute pas plus de vérité historique dans un récit hiéroglyphique que dans un reportage aujourd’hui.

L’image séquentielle serait celle qui, comme toute personne, se la raconte

Dès lors, en regardant et en analysant toutes les images qui constituent notre espace visuel et notre mémoire visuelle, la question n’est peut-être pas de savoir quelle vision nous avons de l’histoire du XXe siècle mais bien celle de savoir comment sa mise en récit induit sa visualité – et comment ces deux ordres d’idées s’entre appartiennent ?

Toute écriture de l’histoire découle d’une mise en récit du temps ; d’une réélaboration, a posteriori, d’une temporalité passée. Toute histoire – et nombreux sont les historiens à avoir déjà souligné l’homonymie entre ces deux termes dans notre langue française – est une mise en récit et une mise en scène du temps. C’est une part fondamentale de l’assise philosophique de l’approche ricoeurienne dans son ouvrage Temps et récits lorsqu’il écrit :

« Le problème de la refiguration du temps par le récit se trouve porté au niveau d’une vaste confrontation entre une aporétique de la temporalité et une poétique de la narrativité [2]»

Ces quelques réflexions doivent beaucoup à la lecture de la philosophie ricoeurienne et à cette approche croisée : à savoir que l’histoire conditionne nécessairement notre relation au temps – l’histoire a le temps comme base immuable. Dès lors – et c’est ce qu’avance Ricoeur – la traduction de ce rapport au temps induit immanquablement le filtre du récit. Il y aurait donc, en creux, cet embarras constant face à la temporalité – ce que Ricoeur, dans la droite ligne d’Aristote, nomme l’aporétique de la temporalité – et sa nécessaire mise en récit, son essentielle narrativité – le temps, lui aussi, se la raconte. Chez Ricoeur, comme nous le rappelle François Hartog dans son dernier ouvrage, Croire en l’histoire, « il n’y a de temps pensé que narré [3]».

Dans cette continuité, Paul Ricoeur a développé une réflexion sur la construction du récit à travers différentes étapes relatives au temps et à notre manière de le re-prendre, de le re-construire constamment – dans la droite ligne de la notion de mimesis d’Aristote : de la configuration à l’appropriation par le lecteur, en passant par la refiguration. Notre perception du temps, à travers sa mise en récit s’inscrit dans un réseau circulaire où du temps ressenti et vécu nous nous l’approprions par le récit – c’est le « il était une fois » – puis nous le diffusons à notre tour etc. Ce système construit un des jalons fondamentaux de l’écriture de l’histoire et c’est cette constante écriture et affection temporelle et narrative qui peut nous intéresser avec l’image.

Je me demande donc, de plus en plus (mais ce ne sont ici que des pistes) comment, au fil de l’effervescence des images qui compose notre appréhension et notre perception de l’histoire, nous  construisons des récits – des histoires. Plus largement, je m’interroge sur la performance de la séquentialité de l’histoire sur notre propre perception du temps – mais aussi de notre contemporain et de notre histoire.

Dernièrement, je préparai une séance qui évoquait, entre autres choses, la place de l’image des attentats du 11 septembre 2001. Je me suis retrouvé face à une question toute simple, qui m’a amené à quelques réflexions : quelle image montrer, tout simplement, pour « illustrer » l’événement ? Question bête, « quelle image je peux montrer dans mon Power Point pour introduire le 11 septembre ? »

J’ai donc choisi, à dessein, une recherche Google Images pour « illustrer » mon propos. En effet, toute la question est là. La visualité du 11 septembre nous pose de profondes questions. Il me semble que les attentats du 11 septembre apparaissent, nécessairement, comme une image séquentielle – séquentialisée – et donc elle-même connotée narrativement. Un petit « montage » d’images revient d’ailleurs souvent dans la recherche Google Image – qui fait écho aux premiers mots sur la bande dessinée de Bastien Vivès.

Montage d'images du 11 septembre - http://sboisse.free.fr/

Ce qui fait que l’événement « 11 septembre » a bouleversé notre perception c’est bien parce que c’est le premier événement qui a été vécu et raconté en direct. Dès la première heure de l’attentat, les télévisions racontaient l’événement par de nombreux montages qui étaient complétés heure par heure et qui devinrent, finalement, l’histoire que nous connaissons. On peut voir sur Youtube, la plupart des prises de direct des chaînes de télévisions au moment de l’attentat le 11 septembre. Il est intéressant de voir que toutes les chaînes braquent le même angle. Plus la journée passe, plus les « angles » se diversifient et plus, petit à petit, l’histoire de l’événement se tisse, se raconte.

Il n’est pas possible d’avoir une image du 11 septembre parce que l’événement est et a été inscrit dans une mise en récit constante et immédiate. L’image et la visualité de l’événement ont de fait une performance séquentielle et donc narrative.

Il n’est donc pas surprenant de voir les centaines de petits films de montages sur Youtube qui retissent – à grand coup de storytelling – l’événement visuel. Ils racontent, par l’image, l’histoire des attentats.

Voir également : le mythe du « Survivor Tree » au Mémorial du 11 septembre en cliquant ici.


[1]On peut également voir, à ce sujet, le film d’Harun Farocki, Respite (2007).

[2]Paul RICOEUR, Temps et récit. III. Le temps raconté, Paris, Editions du Seuil, 1985.

[3] François Hartog, Croire en l’histoire, Paris, Flammarion, 2013, page 136.

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4 réflexions sur “Quand l'image se la raconte

    • @Rémy, merci beaucoup ! Je ne connaissais pas cet article. Les photos de fin d’article recoupent d’ailleurs beaucoup ce que l’on peut voir à la boutique du Mémorial … à croire que la séquentialité de ces images se joue aussi, dans leurs mobilités et appropriations. C’est une piste vraiment engageante !

  1. Je me demande si « la vérité historique » existe… racontée avec des mots ou des images elle est de toutes les manières, reconstituée. Elle est réinterprétée en permanence, « au fil du temps » par les témoignages, les mises en perspective qui lui redonnent sens. Que des images ou montages viennent illustrer un moment de l’histoire auquel elles ne se rapportent pas très précisément n’est pas gênant en soit, si elles sont les seuls moyens d’illustration visuelle et qu’elles sont pertinentes.D’autant que « Nuit et brouillard » a beaucoup contribué à sensibiliser sur le sujet de la déportation.Ce qui me semble important c’est le sens que les récits et images vont donner à notre capacité à penser l’avenir, à ne pas le répéter.

    • @Elisabeth Boy – je suis tout à fait d’accord avec vous en ce qui concerne la « vérité historique », merci de votre commentaire. Je me pose également de plus en plus la question, de la même manière que je me demande de plus en plus ce qu’est, plus largement, la place de l’historien (comme nous le considérons) dans notre société aujourd’hui (c’est un débat très actuel… voir à ce sujet mon billet Quand la mémoire tourne au vinaigre) Ce qui m’amène à la fin de votre commentaire. De la même manière, je me demande à quel point nous sommes revenus, avec notre « devoir mémoire » (et il suffit de voir une grande part de la tonalité de ce début de Centenaire de 14), à une histoire digne des exempla du Moyen Age – même avec les images. A quel degré sommes-nous en train de voir le récit historique comme un moyen de prévention, comme quelque chose qu’il faut assimiler pour ne pas, comme vous le dîtes, le répéter. Mais il me semble que ce type d’histoire-mémoire est extrêmement problématique et qu’elle empêche, d’une certaine manière, une écriture de l’histoire « juste » (pour ne pas dire « véritable »)… Encore une fois, je reviens à Apocalypse de Clarke et Costelle : que pensez du premier carton et de la voix off :  » Ceci est la véritable histoire de la Seconde guerre mondiale. Pour que les générations se souviennent » (c’est en substance, ce que l’on entend) …

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