chute – 2 –

J’avais décidé d’attendre parce qu’on était le 13 septembre et que j’étais là – et c’est en attendant que le récit a filé, d’un trait. D’une flèche, décochée de là-haut, le contemporain, ferme, est tombé là, à mes pieds. Le récit a filé, d’un coup sec ; coup de fouet. On dit bien file d’attente. J’avais décidé d’attendre parce que laisser filer les minutes d’attentes c’était tout autant laisser leur histoire, leur récit, se tisser devant mes yeux. Ce jour-là, j’attendais d’entrer au Mémorial du 11 septembre, à New York. 

 

On a beau dire ce que l’on veut, on a beau prendre de la distance à coup de sourcils froncés – le 11 septembre, il est bien là ; agrafé dans notre tête, bloc note d’images, litanie visuelle. L’événement est graphique, imprimé, agraphé dans notre tête. À voir tous ces visages dans la file d’attente, tous ces regards qui étaient haut perchés, là-haut, dans le ciel vide, j’avais l’intime sensation qu’ils ne regardaient pas le ciel mais qu’ils le transcendaient. Ils laissaient défiler, en même temps que leurs pas dans la file, les images d’une tour en flamme. Dans le ciel, les nuages avaient tous la forme d’un avion. De l’imaginaire au graphisme de la mémoire.

 

Dans nos files d’attentes, aujourd’hui, on se revoit plusieurs fois les uns les autres. Je ne sais pas qui a inventé le cordon qui tourne et retourne, qui donne la sensation de faire du sur-place. Nos files d’attentes miment le rythme et la coquille de l’escargot. Que l’on soit au Mémorial du 11 septembre ou à l’aéroport, on a toujours l’impression d’être à Disneyland, voyant réapparaître le même inlassable gamin qui bouffe une glace. Le temps se compte à travers son cornet qui rapetisse à force de le revoir passer. Sauf qu’il a toujours la même gueule satisfaite. Au Mémorial, je voyais les gens défiler, les mêmes, des américains sérieux, endeuillés, endimanchés, engrossés de patriotisme, gras de peur. Pendant que je laissais défiler leur temps et le mien, j’ai eu la sensation d’être parmi eux, comprenant leur sentiment. Moi aussi, au fond, j’avais les mêmes images agraphées dans la tête. Chez moi, je me suis dit aussi, dans le fond de mon canapé, en rentrant d’une plate journée de rentrée de quatrième, que le 11 septembre ce n’était pas tous les jours. En attendant et en les revoyant passer, au fil de la coquille d’escargot, avec toujours la même face sérieuse, je me suis dit que le 11 septembre, c’était là, bien là, bien présent dans nos trippes à nous tous. C’est là. Ils disent Ground Zero, mais derrière les caches misère du chantier, je voyais surtout un faux point zéro de notre histoire mondialisée. Ground Zéro. Tout était là, tout est là.

 

Devant moi, des vieilles dames. Des américaines comme on les voit dans les vieux films des années 70 avec quarante ans de plus. Une Amérique fripée mais touchante. Il y a surtout et avant tout, cette femme froissée au cheveux blancs, le visage calleux, creusé. Ces yeux sont à l’intérieur d’elle-même, elle ne voulais pas être là, elle ne voulais pas regarder – elle en avait assez vu, dit-elle. Ses amies – ses sœurs ? – l’accompagnent, la tiennent par le bras. On lui fait parcourir la file comme l’histoire. Et soudain, une femme raconte.

 

Une femme raconte. Tout est là – l’histoire et le mythe, l’événement et la croyance. L’avénement de la croyance. Soudain j’ai compris la place du 11 septembre dans notre histoire commune ; nous avons façonné un véritable mythe des origines et il commençait là, à mes pieds, avec cette femme qui raconte à cette vieille femme à la peau en parchemin. Transmission. Ecriture. Conte. Ra-conte. Tout était-là.

Elle dit : « Vous connaissez l’histoire du Survivor Tree ? Il paraît qu’il y avait un arbre entre les deux tours jumelles. Au moment où les tours se sont effondrées et qu’elles ont tout anéanti dans leur chute, l’arbre a été carbonisé mais est resté debout. C’était le seul qui était resté debout. Le lendemain matin, un pompier a vu une pousse sur une des branches de l’arbre »

 

Les femmes acquiescèrent en silence. Religieusement. Elles y croyaient. Profondément.  Moi, j’écoutais comme un gamin. J’attendais la fin de l’histoire. J’aurais pu dire, avec mon anglais de film d’horreur « Really ? ». J’aurais dit cela pour qu’on me dise yes. Bien sûre que yes, c’est vrai, vu qu’il est là, derrière, là, au Mémorial. Le tree qu’est survivor il est là, derrière. Tu peux même le toucher, ça porte bonheur et santé.

 

Je me suis dit que je vivais l’histoire. Que c’était cela l’histoire. Des hommes qui attendent derrière des murs, sans rien voir tout en ayant tout vu dans leur mémoire visuelle et qui, pour passer le temps, se racontent des histoires. Elle était touchante cette vieille dame. Le Survivor Tree il lui était destiné. Il était destiné à cette Amérique du rêve américain, cette Amérique d’avant la guerre contre l’ennemi invisible, une Amérique qui renaît constamment, l’Amérique des contes pour enfants. Je la retrouvais, une petite heure plus tard, une vieille dame dans un corps de petite fille – elle touchait l’arbre. Elle y croyait au plus profond de son ventre de vieille dame. En elle, elle enfantait le mythe, elle se laissait emplir de toute la beauté du mythe de la renaissance.

 

À la boutique du Mémorial, au milieu des t-shirts, je tombais sur le Petit Chaperon Rouge moderne. Sur le Prométhée américain. Entourant une pile d’objet, tendant les bras aux générations de l’après 11 septembre, un livre pour enfant, bien illustré : The Survivor Tree. 

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