chute – 1

Il me fallait peu de temps – mais combien de fois l’ai-je fait ? – et en peu de pas mes pieds nus effleuraient la dalle de la cave. C’était, d’ailleurs, la seule pièce où le sol n’était pas terminé – la seule et unique pièce de l’habitat où l’on voyait, par transparence, l’absence totale de revêtement. Le sol, nu comme mes pieds – et c’était tout. Autour de moi, un amas, du bordel. A main gauche, des bouquins. Comme à la bibliothèque pour enfants, je prenais toujours le même livre ; un ouvrage sans couverture, lui aussi, sur la seconde guerre mondiale. La guerre suffisait.

Je feuilletais rapidement le livre, toujours dans le même sens et dans un seul et même geste franc – d’un coup. J’allais à chaque fois à la même page et à chaque fois je pensais que quelqu’un allait défoncer la porte, derrière moi. La double page ouverte, je contemplais la même image dans un énième regard : des corps entassés dans un wagon ouvert – des cadavres. Des morts. Des victimes ? Je ne me posais sans doute pas cette question. Des corps, un amas, du bordel : cela suffisait à y revenir.

Le plus étrange était que cette image me fascinait parce qu’elle était en couleur et parce que je n’arrivais pas à y croire. Devant moi, dans les mains, des centaines de corps amassés dans un wagon dessinaient un ensemble tout rose – le rose que l’on raille garçon, le rose des filles, le rose des Barbies. Tout ces corps roses, devant moi, m’effrayaient et me mettaient dans un profond embarras ; comment les corps des morts peuvent-ils être si roses ?

Je savais de je ne sais d’où que des gens étaient morts gazés pendant la guerre de ce livre – je le savais ; du moins on me l’avait dit vaguement comme cet amas immense d’informations bordéliques que l’on reçoit de toutes parts à cet âge là et qui commence à fondre des petits détours de notre culture. Je me disais, au fond de ma petite tête résonnante que s’ils étaient roses, à ce point là, comme le sac de Julie à l’école, c’était parce qu’ils avaient été dans les gaz. Le gaz rend rose et pis voilà.

Mais tout de même, j’y suis toujours revenu. À la fois parce que cette image, je ne la voyais pas partout – elle était quelque peu érotique, sans doute. Elle me montrait ce que je n’avais pas le droit de voir au quotidien. Elle était cette continuité du moment où, là haut, on m’obligeait à éteindre la télévision pour ne pas voir ça. Pas de ton âge. Trop violent. T’auras tout le temps de voir ça. Hepepepep qu’est-ce que vous regardez les garçons ? Tout cela était balisé, toutes les parties interdites, invisibles ne demandaient qu’à être vues. Si elles étaient invisibles, c’est bien parce qu’elles méritaient qu’on les voit. Alors cette image aux corps roses était décevante, à la fois morbide et m’offrant le hors champ d’un visible balisé par les autorités parentales et jouant dans le même temps avec ma crédulité d’enfant. Dans cette image pleine de la vie tumultueuse des adultes, des morts et tout ça, on avait colorié les corps avec du rose de dessin animé. Du vrai d’adulte dilué dans le sac de Julie.

C’est ce doute qui reste et qui tambourine. C’est ce retour constant d’un gamin sur le sol par très clair de la cave, pas si lisse que celui du salon – un retour qui revient, qui trace des cercles. La sensation de revenir à chaque fois sur cette ambiguïté où toute histoire produit de la croyance en la diluant dans une part enfantine ; l’histoire sérieuse avec un Mickey au coin du bois ; l’histoire en noir et blanc avec un gamin tout rouge.

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