L'Apocalypse chez vous

Hasard du calendrier et retour des temps ; je commençais un billet, en décembre 2012 par cette petite phrase : « on n’aura de cesse de contempler la belle étrangeté des anciennes photographies » … Le site Tuto.com où « chacun peut (…) apprendre à utiliser un logiciel ou bien partager ou vendre un savoir-faire informatique » proposait dernièrement une formation Photoshop pour apprendre à coloriser soi-même ses anciennes photographies privées en noir et blanc. La proposition est simple : choisissez une photographie « ancienne » et redonnez lui un petit coup de jeune comme bon vous semble. Au fil des étapes proposées, on vous apprend à jouer aux apprentis coloristes du passé, à vous réapproprier la couleur du gilet de grand mère et grand père …

Tuto Restauration et Colorisation de vos photos avec Photoshop CS5 - Tuto.com

Cette pratique rappelle celle bien connue des reportages télévisés et documentaires historiques de type Apocalypse d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle (2009) ou encore celle déployée pour la première fois dans 14-18, le bruit et la fureur de Jean-François Delassus (2008). Intéressant de voir, par ailleurs et soit dit en passant, que la Grande Guerre devient, à son tour, « apocalypsisée » dans le titre proposé dernièrement par GéoHistoire et par sa couverture. La Grande Guerre se donne à voir, dorénavant, en couleur et comme la première étape du nouveau chrononyme « l’Apocalypse », alias la « Seconde Guerre mondiale ». GéoHistoire nous parle de « La marche vers l’Apocalypse ». Claude Lanzman aura utilisé le nom « Shoah » pour parler du génocide des juifs pendant la seconde guerre mondiale et aura fait naître ce chrononyme largement diffusé et assimilé (on parle, depuis les années 90, de la « Shoah ») – qui sait, dans quelques années, nous parlerons peut-être de « L’Apocalypse », pour parler de la deuxième guerre mondiale comme les personnages de Huxley parlent de « La Chose » pour parler de la Troisième guerre mondiale … La Grande Guerre devenant la première étape, la « première marche » ; marche qui se doit, pour s’inscrire dans une même continuité, s’inscrire elle-aussi en couleur.

Géo HistoireN° 12 du 19 Novembre 2013

Avant l’Apocalyse donc, il y a ces multitudes de photographies qui gisent dans nos cartons de famille. Dorénavant, si vous avez le temps et l’envie, vous pouvez les coloriser chez vous. Au-delà de la remarque convenue de dire qu’en colorisant ces images nous les replaçons dans notre contemporain, que nous les rendons plus présentes – il me semble que cette petite formation en ligne en dit long sur la manière dont nous avons un besoin intime de nous approprier la photographie privée, quelle qu’elle soit. Bien qu’il faille avoir envie de passer du temps pour recoloriser ces images, je m’interroge sur le besoin d’une telle opération. Une fois encore, à mon avis, cette pratique nous amène à penser les démarches appropriatives mais aussi, plus largement, notre rapport intime à l’histoire et à l’image. Ces photographies que l’on va recoloriser vont également faire l’objet d’une pré-selection – on va coloriser certaines d’entre elles – puis d’une pure démarche d’appropriation. Seuls devant l’image, nous allons coloriser pour mieux l’assimiler individuellement : elle devient, de fait, notre image, notre photographie.

Plus largement, cette pratique – qui ne connaîtra peut-être aucune généralisation – donne du sens à une réflexion plus large sur nos rapports entre l’image et notre perception du passé. Pour mieux le connaître – pour mieux le voir ou le lire – il semble que nous ayons de plus en plus besoin de ce double filtre appropriatif : d’un côté la colorisation ; car le noir et blanc apparaît de plus en plus comme un cache, comme une couche de distance vis-à-vis du passé. D’autre part un filtre purement individuel de manipulation – dans tout son sens de « prendre en main » : il faut saisir ces images, se les approprier pleinement pour ajouter une dose de lisibilité à l’histoire en noir et blanc.

Après Hitler, au tour de grand-père …

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7 réflexions sur “L'Apocalypse chez vous

  1. Adrien: d’après la FAQ, c’est un groupe de « colorisateurs » cooptés mais qui ne cherche plus à s’agrandir. Reddit est aussi un réseau social, les quelques discussions parcourues (très vite) montrent qu’ils s’entraident, mais pour les sources et discussions éventuelles avec des historiens, je ne sais pas. Certains travaux sont payants, et il y a visiblement des professionnels dans le groupe.

  2. Pour aller dans le sens de la remarque de Thierry, l’une des démarches les plus convaincantes à mon sens est celle proposée par le groupe Reddit Colorized History, purement ludique et qui compte quelques réussites assez spectaculaires.

    • Merci Patrick, je ne connaissais pas ce site – je viens d’avoir un choc avec la photographie colorisée de Chaplin en 1916 – c’est assez bluffant à voir ce site. Nombreuses images pourraient tout à fait circuler sous cette forme, ça doit d’ailleurs déjà être le cas … Tu sais quelles sont les personnes qui colorient ces images ? Est-ce qu’il y a une sorte de comité, de discussions avec des historiens, des consultations de sources etc. ou il s’agit de passionnés qui s’amusent avec les images ?

  3. Est-ce que que l’on ne retrouve pas ici les joies des coloriages enfantins, un peu comme dans les brocantes on joue à la marchande?
    Appropriation, certainement, mieux voir ou lire le passé au travers d’un coloriage approximatif, je suis plus dubitatif.

  4. A noter qu’après avoir diffusé en 2009 une version colorisée (peu convaincante) des Tontons Flingueurs, la télévision est revenue à la version noir et blanc originale lors de la dernière rediffusion…

    • @André Gunthert – Je ne savais pas, merci beaucoup. Le fait de coloriser la fiction est tout aussi symptomatique et je me demande en quoi Les Tontons Flingueurs a fait l’objet de cette pratique plutôt qu’un autre film … Je me dis tout de même qu’il y a une grande part de phénomène de mode et que cet exemple montre bien que l’on reste attaché au produit culturel tel qu’on l’a reçu la première fois. C’est pourquoi je m’interroge plus largement sur les générations qui arrivent et qui commencent à voir la « guerre en couleur » – est-ce qu’elles seront sensibles à l’opération inverse, comme celle des Tontons Flingueurs – voir ou revoir ces images en noir et blanc … (?)

      @Thierry Dehesdin, je suis tout autant dubitatif 😉 J’aime beaucoup l’idée de « coloriage » qui me paraît d’ailleurs plus juste que colorisation. Oui, je suis tout à fait d’accord, c’est du coloriage qui cherche à recomposer un plaisir tout enfantin. Le coloriage des films en noir et blanc est d’ailleurs, je trouve, une pratique très infantilisante… Ce que je voulais dire par rapport à la question de la « lisibilité » et que je n’ai pas dit, c’est que tout est ici une question de croyance à mon sens. On croit – ou on veut nous faire croire – que la couleur nous rapproche du passé, qu’il nous le rend plus lisible et visible. C’est cette croyance qui est de plus en plus problématique, parce qu’elle nous interroge directement sur la pratique de ces images et sur notre regard que l’on porte sur elles. Dans le fond, tu le dis très bien, je me dis que plus on colorie plus on croit comme des enfants …

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