La Revue Dessinée, éclats temporels

La Revue Dessinée - Automne 2013 - #1

Il y a ainsi, parfois, des aventures éditoriales qui semblent armées pour venir incarner un instant de césure. Il y a de ces désirs qui naissent d’un groupe d’aruspices, de ceux qui lisent au cœur des trippes des petits changements et qui prennent souvent l’histoire, la grande, à contre pied. À force de clairvoyance et de pratique éclairée d’un monde en passe de devenir ce qu’il ne saurait voir, la trace aiguisée et pointue d’une mine de crayon déverse souvent bien plus qu’un insane flot de pensée sans langage. Il semble soudain que ce soit en crayonnant, en griffonnant du noir sur du papier trop blanc, en saisissant et en ressentant érotiquement l’anguleux du réel que le dessin parvient à capter un face à face avec le temps et l’espace historique. Par le jeu des ombrages longuement gribouillés et par la double sensation de pose du regard, du dessinateur et du dessiné, la suspension longue de la captation du dessin apparaît comme un des moyens fondateurs de la saisine d’une histoire accélérée. Comme en croisade face à l’invasion d’un réel migraineux, c’est le crayon entre les dents que le dessinateur part arracher les prémices d’un temps qui passe. C’est de ce déversement dessiné, en pause et pourtant tellement en vie dans la main du dessinateur, que l’ordonnancement des cases de la planche produit l’ultime étape d’une mise en rythme et d’une mise en cadre. En faisant le pari de mettre, en pleine considération et en pleine ambition, le mouvement actuel du monde et de l’histoire dans une valse contemporaine entre biffure dessinée et encadrement narratif, La Revue Dessinée pose une pierre lourde au milieu de la pile littéraire de la rentrée. Dorénavant, il faudra compter sur son poids dans le débat. Dorénavant, la bilancia polie entre bande dessinée et actualité – et histoire – a trouvé un déclencheur d’équilibre inquiet.

Et c’est bien par une certaine dose d’inquiétude que la pensée ne s’endort pas – qu’elle tonne, en constance, contre la monotonie ronflante. C’est confondu dans une certaine inquiétude que le désir de compréhension est le plus grand. Cette part d’inquiétude, les fondateurs de La Revue Dessinée l’ont bien comprise : c’est par un engagement neuf que l’on saisit pleinement l’inquiétude de l’histoire. C’est par une forme autre, ici hybride et connectée – en montage – que l’on peut tenter une approche opposée aux pensées communes. L’histoire, telle qu’elle s’écrit et qu’elle se pense aujourd’hui n’a sans doute jamais eu autant besoin d’un aussi grand nombre de bulles pour changer d’ère.

"Marins d'eaux dures" - Christian Cailleaux - La Revue Dessinée, pages 100-101

Fondée par six auteurs, Franck Bourgeron, Sylvain Ricard, Olivier Jouvray, Christophe Goret plus connu sous le pseudonyme de Kris, David Servenay et Virginie Ollagnier, La Revue Dessinée est trimestrielle et elle vient de publier son premier numéro en septembre 2013. Soutenue par Futuropolisèe (Gallimard est actionnaire), cette revue en format « mook » (contraction de magazine et de book) compte déjà un certain nombre d’auteurs et scénaristes de bande dessinée contemporains comme Gipi, Hervé Bourhis, Daniel Blancou, Jorge González (auteur du génial Chère Patagonie) ou encore l’incontournable David Vendermeulen. Le sous-titre de la couverture nous présente La Revue Dessinée comme une revue d’ « enquêtes, reportages et documentaires en bande dessinée ». Sur les 226 pages que compte le premier numéro, pas loin des neuf dixièmes sont occupés par des planches diverses. Dans un savant aller-retour entre journalisme (certains scénaristes sont aussi journalistes), actualité et bande dessinée, La Revue Dessinée réussi à produire un sentiment de cumulation de regards et de ses traductions. À travers une sorte de passation de relai, entre dessinateurs et scénaristes, entre les reportages au sein du livre, on arrive à voir naître une nouvelle forme dessinée du réel. C’est bien au cœur de cette interrelation chorale, en tissage et au travail, que La Revue Dessinée touche à un cordage de l’écriture de l’histoire du temps présent et à sa réflectivité contemporaine. En proposant un camaïeu de tracés et d’appréciations, la successivité des différents dessins et des différentes « histoires » vient dessiner à son tour les contours d’une histoire actuelle en mouvement, complexe et plurielle. À elle seule, La Revue Dessinée rebat les cartes de l’hypercadre proposé par les théoriciens de la bande dessinée : au-delà du cadre du format de la Revue, elle produit tout autant une interdépendance formelle entre les histoires qu’elle présente – nous assistons à un véritable cadre dans le cadre qui induit un discours sur l’aujourd’hui – et la tentative d’encadrer plus largement notre époque. C’est ainsi que la proposition de La Revue Dessinée dépasse et déborde de toute part, elle est à la fois une manière d’encadrer ce qu’on a pu appeler la « bande dessinée de reportage » (avec des auteurs comme Joe Sacco, Guy Delisle, Étienne Davodeau etc.) mais c’est aussi la manifestation matérielle d’une acceptation et d’une revendication pleine et entière de l’historicité de la bande dessinée elle-même et de sa performance en matière d’écriture et de pensée de l’histoire.

"Allende, le dernier combat", Olivier Bras et Jorge González, La Revue Dessinée, pages 186-187

Car, dans le fond, au regard d’un tel premier numéro, quel est l’intime lien entre de beaux reportages dessinés comme ceux de Christian Cailleaux, « Marins d’eaux dures », Sylvain Lapoix et Daniel Blancou, « Les pionniers du gaz de schiste » et un récit dans la droite ligne de la bande dessinée d’histoire d’Olivier Bras et Jorge González, « Allende, le dernier combat » ? Cette attache invisible et pourtant si palpable qui unit viscéralement ces récits est la prise en considération du potentiel narratif de la bande dessinée dans toute sa dimension historicisante : écrire et mettre en case est une performance historique. Dans toute production bédéistique coule le temps de l’histoire et le temps du récit ruisselle dans chaque « gouttière » de chaque planche – là où le récit est Histoire. La Revue Dessinée semble brandir cette évidence avec la force et la vigueur d’un nouveau né ; l’éclat de sens qu’apporte une telle édition est aussi douce qu’un première expiration bien inspirée. C’est dans l’engouement de tels souffles que l’on peut déceler un espoir scientifique et artistique. On regrettera peut-être les pages « écrites », intitulées « En savoir + », qui font davantage penser à un magazine pour adolescent qu’à une Revue pleine d’ambition didactique ; des contributions de professionnels, de spécialistes, de scientifiques, d’écrivains et autres permettraient peut-être de donner encore plus d’épaisseur à un projet déjà lourd de sens.

“La Revue Dessinée est née de la volonté de six auteurs. Six auteurs qui ont ressenti, dans cette époque d’abattement et de conformisme, un impérieux besoin de liberté, de vitalité. Six auteurs animés par la double passion de la bande dessinée et de l’information” écrivent les fondateurs dans leur éditorial. Tout est dit, ou presque, de cette pulsion de sang neuf. Ils poursuivent en écrivant “Nous voulions, parce qu’il nous passionne, parler du réel, et seulement du réel, le dessiner tel qu’il est et de redonner à nos métiers une dimension collective.” Transcrire le réel c’est saisir une dose d’histoire. Sans aucun doute, cloîtré depuis longtemps, le réel attend qu’on le saisisse, en concordance et en commun, par la bande dessinée. Bravo aux auteurs, le réel vous attend – moi, dans mon coin, j’attends ma prochaine dose.

Advertisements

2 réflexions sur “La Revue Dessinée, éclats temporels

  1. Merci beaucoup d’avoir attiré mon attention sur la revue.
    C’est effectivement une publication passionnante à plus d’un titre, que ce soit pour l’enthousiasme manifeste qui anime les différentes contributions ou de façon plus abstraite par la variété des approches choisies, dont la juxtaposition révèle les qualités et les impasses.
    Je serai également là pour la suite.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s