Cut Up – la culture visuelle au musée

Cliquez sur l'image pour accéder au site du musée

Pénétrer dans le Museum of the Moving Image de New York, à Astoria, c’est une manière de gonfler ses espérances en matière de culture de l’image. Réaménagé dans un bâtiment exceptionnel en Janvier 2011, il a été présenté comme un haut lieu de la culture visuelle, mêlant expositions, rencontres, projections et autres événements autour du cinéma, de la télévision, des arts numériques, du jeu vidéo etc. Il est très plaisant de voir essaimer ces espaces – dont le Forum des Images ou la Gaîté Lyrique, à Paris, font entièrement partie – où l’on peut assister, à travers diverses manifestations, à la volonté de faire naître une dynamique générationnelle, analytique et artistique, en rapport direct avec les évolutions visuelles et intellectuelles de notre époque. Décider de prendre à bras les corps, par des pratiques curatoriales ou des événements divers et surprenants (on peut penser aux différentes démonstrations de VJing par exemple) ces essors complexes de la culture me semblent toujours être un signe de santé dans notre manière d’épandre, de plus en plus, la notion de Culture et de ne plus la cantonner à une vision homogène et préférentielle.

C’est pourquoi pénétrer dans un tel musée me procure toujours une sensation de plaisir mêlé d’appréhension ; comme une manière de m’interroger en amont et en pratique sur l’état des lieux de cette notion joyeusement large de la culture. Car, en effet, il n’est évidemment pas certain de considérer que cette culture mouvante et diluée se doit de trouver sa place, dès aujourd’hui, au musée – n’est-elle pas, au contraire, pleinement elle-même dans les lieux qu’elle occupe, à savoir Internet prioritairement ? Il est aujourd’hui très complexe de répondre à cette question et il est d’autant plus difficile d’y répondre au regard de l’exposition Cut Up, petit essai curatorial de la culture du remploi (ou réappropriations) d’images numériques.

Le Museum of the Moving Image (Momi), se présente comme une sorte de cinémathèque française : deux grandes expositions spectacles sans grand intérêt (là où l’on voit combien la scénographie des expositions américaines – clairement basée sur l’entertainment – s’est immiscée outre-Atlantique) et un cinéma projetant des films mille fois présentés : le jour où j’ai visité le musée, on pouvait voir La Jetée de Chris Marker. Le reste est composé d’un bar design, d’un restaurant et d’une librairie.

Rolling in the Beats. Image courtesy of Ithaca Audio - Visuel de l'exposition

C’est en haut de l’escalier principal, dans un petit couloir – comme pour incarner la timidité des commissaires, comme une forme de désir non assumé – qu’on pouvait voir l’exposition Cut Up. L’exposition célèbre la culture de la réappropriation des médias sur internet et la capacité d’une nouvelle génération à faire œuvre à partir de cette banque d’images que sont devenues des plateformes comme Youtube ou Dailymotion. La scénographie est en somme extrêmement banale : le visiteur passe d’un écran à l’autre, s’équipe d’un casque qui pendouille au plafond et regarde quelques instants le montage anthologique proposé. Les différents cartons de présentations nous exposent les quelques « genres » exposés, on peut donc y voir du Recut Trailer (remontage ou détournement à partir de trailer trouvé sur Youtube ou autre), du Trackjacking (utiliser une autre bande son sur une vidéo) ou encore des Music video mashups (composer des musiques à partir du son des vidéos par montage – le Vjing est une des pratique les plus connue aujourd’hui). Cliquez sur les liens pour voir des exemples.

Trois éléments ont retenu particulièrement mon attention. Le premier concerne cet aspect « catalogue » de l’exposition, qui résume sa scénographie à un cheminement en sauts de puce entre un « genre » et un autre. Cette manière d’aborder une nouvelle dimension culturelle me paraît symptomatique d’une impossibilité à la considérer et à l’épouser pleinement. Le catalogage brut est souvent un aveu d’impuissance vis-à-vis de l’objet que l’on souhaite appréhender. Avoir réduit l’exposition à une sorte de préface didactique aux réappropriations visuelles est une manière d’avouer l’inconnaissance et la déconsidération ambiante sur ce type d’objet culturel. C’est aussi une façon d’appréhender historiquement cette vague culturelle et artistique : le catalogue est une forme curatoriale rassurante qui permet de donner à voir un champ que l’on croit, soudain, enceint. Par un processus d’inclusion et d’exclusion, ce type d’exposition-catalogue prend comme point nodal la volonté de dessiner un genre plus large ; mais par cet aspect sans engagement formel et, d’une certaine manière, politique, l’exposition est un premier pas vers un cantonnement culturel d’une pratique artistique et générationnelle qui se base, avant tout, sur sa dimension nébuleuse.

Le deuxième élément concerne l’atmosphère qui régnait dans l’espace d’exposition. Je n’avais encore pas assisté à une exposition où tout le monde riait. Bien que les américains soient connus pour leur expansivité, nous arborions tous un sourire franc et un rire d’enfant. En effet, pris dans leur ensemble, toutes ses vidéos de réappropriation composent une véritable symphonie visuelle parodique. Les gens rient, de bon cœur, parce que ces vidéos sont majoritairement drôles, amusantes, parodiques etc. Ce qui confirme ici, d’une certaine façon, nombreux éléments pointés par André Gunthert mais qui démontre aussi la définition tonale d’un certain « genre ». Bien que, de nombreux auteurs de ces types de vidéos de réappropriation ne soient pas tous des comiques endurcis. C’est pourquoi, une fois encore, on pourrait regretter cette volonté de cantonnement produite par cette exposition et son désir – sans aucun doute – une fois encore, d’entertainment.

Photographie d'un carton de l'exposition. La dimension d'auteurisation produit des ensembles amusants comme on peut le voir ici : "Shinning" de Robert Ryang

J’ai utilisé le mot auteur… Voilà ici le troisième élément qui m’a beaucoup surpris : la dimension « auteuriale » de l’exposition. Chaque carton présentait en quelques lignes les vidéos présentées et listait, en-dessous de ce texte, les vidéos. On pouvait y lire le titre, l’année, la durée et le nom de l’auteur. Ce dernier point me paraît symptomatique, une fois encore, du comportement muséal et historique, vis-à-vis de ces nouvelles productions. Une fois n’est pas coutume, il semble que la légitimation artistique et institutionnelle passe par l’auteurisation. Derrière une œuvre, quelle qu’elle soit, même aujourd’hui « virale » ; il convient de lui trouver une appartenance humaine. Evidemment, et c’est ici tout l’enjeu passionnant des nouveaux usages de ces images, qui ont été largement présentés dans une grande conférence-manifeste lors du dernier MashUp Film Festival, « Demain, l’Art sera libre et généreux ! » – à savoir, peut-on encore parler d’œuvre et, a fortiori, d’auteurs, dans ce bouquet de réappropriations en chaîne ?

« Cut Up », au Museum of the Moving Image, New York, du 29 juin au 14 octobre 2013.

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