Souvenir décalé

Capture d'écran d'un film de famille - Février 1992

Où il est question de souvenirs, de honte et de Mary Poppins…

En guise de reprise, rien de tel qu’une petite confession personnelle en forme de surprise amusante. Ce fut, c’est le moins que l’on puisse dire, un été chargé. En plein milieu des multiples choses à faire, mon grand frère a eu la bonne idée de se marier. Le 24 août, j’assistai, en tant que témoin et frère du marié, à une belle fête de mariage, rythmée et enjouée – bien que sous un ciel gris digne de l’Est de la France où nous étions. J’avais proposé de réaliser un petit film composé essentiellement des quelques images filmées par nos parents lorsque nous étions enfants. Dès le mois de mai, je numérisai les 20 heures de rushes qui s’étalent du début des années 90 aux années 2000. J’ai toujours su où étaient ces cassettes et je m’attendais, intimement, à découvrir un continent enfoui. J’attendais depuis longtemps une occasion pour me plonger dans ces images. Je pensais y voir des centaines d’heures d’amusements et d’aventures enfantines ; je pensais y retrouver le visage de ma mère et le regard pensif de mon père. Je pensais, en définitive, revoir un film patiemment remâché dans mon esprit depuis mes infimes capacités à me souvenir. Je pensais y voir ce que j’ai toujours vu, en moi, lorsque je déroulais la pellicule intime de mes souvenirs. Étrangement, il n’en fut rien.

La numérisation enfanta d’une vingtaine d’heures. Vingt heures qui viennent donner un semblant d’image de moi-même et de ma famille pour une période d’environ dix ans. Dix ans de ma vie qui se retrouvent enserrés, compactés, en vingt petites heures de vidéo remuante, aux couleurs vives et aux cadrages approximatifs. Imperfections pleines de charme mais qui s’avèrent souvent frustrante pour un regard assoiffé. La première vision de ces images – que je n’avais, pour la grande majorité, jamais vues – est assez surprenante, presque absente. Je regardai défiler ces multiples visages que je connais aujourd’hui grisonnants, j’arpentai sans grande surprise les lieux de mon enfance ; lieux auxquels j’ajoutais ou retirais – en esprit – des objets présents ou encore manquants. Je scrutai, j’observai, plus que je ne regardai, réellement, ces images. J’essayai, avant tout, de reconnaître, de ressaisir des images manquantes, de me réapproprier certaines paroles, de revoir un visage oublié. Une vision en éclaireur. Je tentai davantage d’éclairer le manque et d’écarter, image par image, le trop plein des souvenirs. Ce qui donnait lieu, lors de mes visionnages, à des éclats de rire francs : mon père avec tel accoutrement, avec le bouc ; ma mère avec telle voix aiguë ; mon grand-père faisant telle remarque amusante à mon frère etc. Des bribes, par dizaines, capturées au vol par les panoramiques tremblotants de la caméra. Ces images sont passionnantes formellement : mes parents (qui filment majoritairement) ne tournent que de longs plans séquences – qui rendent, soit dit en passant, la vision fatigante. Comme une volonté de tout saisir, la caméra bouge de gauche à droite, puis de droite à gauche, pour revenir dans un mouvement brusque à l’extrême droite de la pièce où mon petit frère vient d’éternuer. Les plans sont dynamiques tout en étant éreintants. On ressent la sensation de liberté de prise de vue que permettaient ces caméscopes – déjà largement mis en place par les caméras Super8. Le zoom tient une place d’honneur. Le bouton étant à main droite, au niveau de l’index, l’amateur découvre le jeu du zoom. Aller de l’avant et reculer sèchement en arrière lorsque l’action ne mérite plus une telle concentration de la focale. Mes parents se servent allègrement de cette petite molette, et l’on sent, avec beaucoup d’amusement, la part ludique d’une telle pratique – qu’on retrouve tous, dorénavant, en regardant nos photos sur un Iphone ou une tablette ; la sensation de pénétrer l’image, chose impensable il y a encore une cinquantaine d’année dans un salon, un dimanche après-midi. Ce sont ces après-midi, d’ailleurs, qui sont privilégiées. Repas de familles où l’on pose la caméra dans un coin – ce qui donne des séquences en plan fixe, longues et inaudibles ; séance de cueillettes dans le jardin, séance de bronzage sous le soleil rasant de juillet… Les séquences sont largement dominées par la détente, les repas, la rigolade, les retrouvailles familiales etc. La tonalité générale est donc enjouée et ensoleillée, une sensation de douce enfance, rythmée par les éclats de rires et les retentissements des verres de vin. Une fois encore, comme je l’avais rapidement souligné dans un billet intitulé Souvenirs décadrés, la concentration du souvenir est, ici aussi, le fruit d’une sélection constante, à l’œuvre – qui performe et fabrique, irréversiblement, le récit d’une vie. Je n’ai cessé de me demander, en regardant ces vingt heures, le pourquoi de l’enregistrement. Avoir à sa disposition, un tel échantillon d’existences croisées – celles de mes parents, de mes frères, de moi-même – produit obligatoirement une volonté de comprendre le mécanisme de la sélection. Pourquoi tel instant plutôt qu’un autre. Pourquoi tel repas plutôt qu’un autre. Cette réflexion, presque primitive dans la mécanique de l’anamnèse de soi, se pose davantage aujourd’hui, lorsque l’on a la sensation – certes biaisée – de pouvoir tout retenir par l’image, à chaque instant. Ainsi, la durée de vie d’une cassette de caméscope de l’époque (environ 90 minutes) induisait nécessairement une pré-sélection de l’instant à remémorer. D’ailleurs, on entend souvent – moi le premier lorsque je suis adolescent – un tel dire à autre : « ne filme pas ça, ça ne sert à rien ». Les cuts, dans ces instants d’injonction sont nombreux et brutaux. De nombreux plans, qui auraient pu exister, se retrouvent tronquer par une sorte de nécessité de la remémoration. Telle chose mérite plus qu’une autre d’être filmée, pour le souvenir en cours de fabrication. Ce sont des plans où mon petit frère marche dans le jardin qui se retrouvent coupés sur l’instant, parce qu’à la fenêtre, on entend mon père lui dire de ne pas gâcher la pellicule. Ce sont quelques plans, furtifs et fortuits, qui résultent d’un oubli de l’opérateur : la caméra tourne toujours. On s’en rend compte et on coupe directement l’image.

Mon père ne sait pas quoi répondre à cette sélection empirique, qui donne cette tonalité aux vingt heures de films. Il allumait la caméra aux moments qui lui paraissaient « importants », presque dignes de mémoire. Il serait intéressant de savoir combien notre pratique de la remémoration, par le film, par l’image, a été modifiée avec l’arrivée des Smartphones.

Puis vint l’immanquable face à face avec moi-même, enfant. Physiquement, le choc ne fut pas brutal. Je connaissais de nombreuses photographies de moi enfant. Je fus plus surpris de me voir bouger, de voir mes déplacements, d’entendre mes intonations de voix etc. Se dessinait une petite déception narcissique, accompagnée des multiples modifications de ma mémoire : « je me pensais moins timide », « moins souriant », « plus courageux »… Des petites remarques, intimes, qui n’ont en soi aucune efficience, mais qui viennent souligner la manière dont l’image animée vient modifier profondément notre rapport au souvenir personnel et que ce sont les images, dans leur diversité – biaisée par une certaine sélection, rappelons-le – qui induisent un véritable rapport de force entre le souvenir-mémoire (ce dont on se souvient) et une réalité encadrée. Cette réalité encadrée, que l’on se prend brutalement au visage, produit un profond décalage entre ce dont on se souvient – dans notre esprit – et ce qui a été saisi, visuellement, dans toute sa complexité (couleur, sons, intonations, comportements etc.).

Je me suis retrouvé, face à face, avec un de ces « souvenirs décalés », qui ne sont possibles que lorsque ces deux sensations – visuelle et mémorielle – se télescopent. Avant de profiter de la vidéo quelques mots sur le souvenir en tant que tel.

J’ai toujours dit, lors de ces nombreuses conversations sur les films vus pendant l’enfance, que je détestais, par dessus tout, Mary Poppins de Robert Stevenson. L’histoire de cette nourrice au grand sourire m’a toujours ennuyé, insupporté. L’ambiance du film, les musiques, les personnages m’ont toujours laissé un souvenir extrêmement désagréable de ce film. Je me souviens, de plus, que je regardais toujours ce film chez ma tante. Il était devenu, dans ma mémoire, le film de l’attente, de l’ennui, de la répétition. En bref, Mary Poppins et moi, dans mon souvenir, ce n’était pas une grande histoire d’amour – ça a même été, longtemps, un souvenir presque désagréable. Il suffisait de me mettre un extrait pour que je retrouve cette sensation de gêne, de déplaisir. Mary Poppins, pour moi, c’était plutôt ça :

C’était sans compter le contre-souvenir, celui de la vidéo. Je fus sidéré, en regardant ces heures de films, de tomber sur une scène chez ma tante à Noël où je regarde Mary Poppins, avec mon grand-frère et mon oncle. La séquence, courte, est pour moi surréaliste tellement elle est en décalage avec ma propre mémoire. J’ai dû regarder plusieurs fois les images – parce qu’elles sont, par ailleurs, extrêmement drôles. J’apparais, à l’âge de trois ans, devant la télévision, manifestant ostensiblement un grand plaisir devant le film. Je ris, j’imite les mouvements. J’en viens même à sauter de joie.

La vidéo est malheureusement sans son. Pour me reconnaître et se moquer – c’est largement autorisé – je suis le petit bonhomme debout, au gilet clair.

Que ce souvenir détonne ! Comment les émotions ont-elles pu être à ce point inversées ? Un tel souvenir décalé m’interroge davantage sur la performance de ces images d’enfances, sur ces films familiaux. Ma mère demandait, il y a quelques mois, à sa mère, aujourd’hui âgée de 93 ans, comment elle était lorsqu’elle était enfant. Ma mère souffre aujourd’hui, à la cinquantaine, de ne pas pouvoir se voir enfant, de ne pas approcher, autrement que par quelques photographies, son être-enfant, ses mimiques, ses comportements etc. Elle se doit donc, comme les hommes l’on fait pendant des siècles, de passer par le récit oral. Elle se doit de demander puis d’écouter le récit d’une ancienne, qui, elle aussi, raconte avec le filtre de ses propres souvenirs de mère. La brutalité du souvenir filmé rebat les cartes de la remémoration individuelle, mais elle bouleverse également, fondamentalement, notre histoire intime, notre récit en perpétuelle élaboration. Mais ces souvenirs et leur mécanique se compliquent radicalement par la même occasion. Beaucoup de mes souvenirs sont dépendants d’un certain visuel – je me souviens de telle chose parce que je l’ai vu en photographie ; je me souviens de telle autre parce que je l’ai aperçu dans un film de famille. Dès lors, à quel niveau les souvenirs se retrouvent-ils décalés ; à quel degré, dorénavant, brodons-nous un récit autour d’un souvenir primitivement visuel – et inversement ?

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s