Percer l'oeuvre de Marc Antoine Mathieu

Marc Antoine Mathieu - 3'' - p.3

On a aujourd’hui largement souligné la virtuosité du style du bédéiste français, Marc Antoine Mathieu, tant sur la forme que sur le fond et on a souvent, depuis une dizaine d’années mis en avant certains aspects de son œuvre. Ainsi, on a pu voir, à travers quelques articles ou interviews, les multiples angles d’approches possibles dès lors que l’on tente de s’intéresser – de se plonger – dans l’œuvre protéiforme, complexe et surprenante de Marc Antoine Mathieu.

Après quelques ouvrages aujourd’hui malheureusement oubliés, Marc Antoine Mathieu s’est fait connaître en France par sa série Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves et notamment par le premier tome de la série : L’Origine, paru en 1990. Cette série, qui compte aujourd’hui 6 tomes – à L’Origine s’ajoute La Que… en 1991 ; Le Processus en 1993, Le début de la fin en 1995, La 2,333e dimension en 2004 et enfin, dernièrement, Le Décalage en 2013. D’autres bandes dessinées complètent cette série : on notera, notamment – parce qu’elles nous intéresseront également – Le Dessin en 2001, Mémoire Morte en 2000, Les sous-sols du Révolu en 2006 ou encore 3’’ en 2011. On a largement souligné, dans la presse ou dans des articles spécialisés, le caractère kafkaïen ou borgésien de l’univers de Marc Antoine Mathieu – car cette tonalité dépasse la série des Julius – comme on a tout autant mis en avant les spécificités formelles de ces bandes dessinées. En effet, à travers des intrigues absurdes et loufoques, Marc Antoine Mathieu soigne la forme et interroge largement le langage de la bande dessinée et son statut médiumnique. Avant même de commencer à rentrer – à percer – plus précisément quelques éléments de l’œuvre de Marc Antoine Mathieu, on peut voir sur les couvertures de ces différents ouvrages ci-dessous la mise en place visuelle d’une ambiguïté entre le sens de la vue – mais aussi, nous le verrons, du voir, du donner à voir etc. Le visuel apparaît comme un « sens » complexe, caché, incertain ; comme s’il s’agissait, dans le travail de Mathieu, de toujours rendre ce sens de la vue incertain, complexe ; comme si la vue, par définition, relevait de l’inquiétude en ce sens que le regard est à la fois inquiétant et mérite aussi d’être inquiété par un tiers (un artiste par exemple). On voit donc ici, des faisceaux de lumières, des rideaux, des portes entre-ouvertes, des spirales, un face à face avec l’image, un face à face avec une sorte de fantôme. Semble se profiler ici, dès le départ, un rapport complexe à la perception visuelle que nous allons, à travers quelques remarques, tenter d’explorer.

L’Origine en 1990 puis La Que… en 1991 ; Le Processus en 1993, Le début de la fin en 1995, La 2,333e dimension en 2004 et enfin, dernièrement, Le Décalage en 2013. Le Dessin en 2001, Mémoire Morte en 2000

Explorer, plonger, percer : des termes qui apparaissent dès que l’on tente d’appréhender l’œuvre de Marc Antoine Mathieu. Au-delà de la sensation que peut produire une telle œuvre au chercheur, ces termes incarnent parfaitement et formellement la sensation visuelle produite chez le lecteur par l’œuvre contemplée et lue. Dès lors que l’on s’intéresse quelque peu aux différents ouvrages de Mathieu, on voit poindre une certaine unité de ton vis-à-vis de la réflexion sur la vue – ou plus précisément sur le regard. On a souvent souligné l’alliance intrinsèque qui existe entre le fond et la forme dans l’œuvre de Mathieu : on a mis en avant l’existence d’une corrélation étroite entre le récit – le scénario, mais aussi les personnages, les péripéties, les dialogues – et la recherche formelle et sémiologique propre au travail du bédéiste.

Laurent Gerbier écrit, à ce sujet, dans le numéro 4 de 9e Art, en janvier 1999, dans un article intitulé « Les pièges de l’analogie » : « Le détournement des codes graphiques auquel Mathieu ne cesse de prendre plaisir (case vide, spirale de papier, mélange de dessin et de photo, album-miroir) se double d’un jeu analogue sur les codes narratifs (l’ordre séquentiel du récit lui-même est mis à rude épreuve, tordu, et contourné) »

En effet, nous le verrons, ce rapport intime qui tresse – pour reprendre un terme cher à Thierry Groensteen – le récit et les planches, mais aussi le dessin, le livre lui-même etc.,  produit et induit une large et profonde réflexion sur le regard et sur l’image en général. Je me propose donc ici, en quelques exemples – car il m’est impossible pour l’instant d’appréhender exhaustivement cette question dans l’œuvre de Marc Antoine Mathieu, de présenter et d’explorer des pistes qui permettront de mettre en avant un angle peu analysé dans l’œuvre de Mathieu.

Il est surprenant de voir combien la lecture concomitante de l’œuvre de Mathieu produit cet effet de percée, de pénétration dans l’histoire et dans l’œuvre. On va le voir, formellement et visuellement, cette sensation est largement « incarnée » par le dessin et par l’implication formelle : notamment par la successivité séquentielle des vignettes. Cet effet prend plusieurs formes, ou plutôt plusieurs motifs qui sont souvent réutilisés. On note par exemple la présence nombreuse de zooms ou de dézooms. Notons également les nombreuses chutes, traversées, mais aussi les nombreux passages, portes, tunnels ou autres effets de perspectives. On peut voir ci-dessous quelques exemples, qui permettent d’apprécier la manière dont Marc Antoine Mathieu a pris soin, au fil de son œuvre, de formaliser cette percée par le biais des formes propres à la bande dessinée.

La 2,333e dimension – p. 16

La première image nous montre Julius, en train de chuter dans La 2,333e dimension. On le voit, par le cadrage et la successivité des trois dernières vignettes, comment la chute est montrée mais comment aussi, par le jeu de perspective produit, cette successivité – qui suit un rythme scalaire – est aussi la matérialisation d’une invitation à chuter – à pénétrer, dans l’œuvre. La chute de Julius conduit – par la mise en page – à proprement le suivre des yeux et donc à tomber avec lui tout en invitant le lecteur à poursuivre la lecture : Julius arrivant, dans la continuité, à l’angle bas droit de la planche. On a donc, par la chute, un mouvement d’accompagnement visuel où le lecteur est tout autant en chute libre par le regard – tout cela étant accompagné et conditionné par la construction de la planche.

Mémoire morte - p.8

La deuxième image est un exemple type de zoom avant – ici extrait du one shot Mémoire morte – figure extrêmement présente dans l’œuvre de Mathieu. On remarquera d’ailleurs dès maintenant, qu’au regard de l’œuvre, les zooms avant sont plus nombreux que les dézooms. Le zoom est évidemment mis en image par la successivité des différents cadrages – en notant que la taille de la vignette, elle, ne varie pas – on a l’impression évidente de pénétrer dans un espace urbain, citadin. L’effet est appuyé par la manière dont Mathieu prend soin de varier la taille et la lisibilité des phylactères : cela produit un jeu d’échelle mais aussi un rapport visuel avec le lecteur ; celui-ci est invité, tout comme le prononce le mouvement, à se rapprocher, à pénétrer les images pour pouvoir lire et s’immiscer dans l’action. On notera donc ici, une fois encore – et cela va nous accompagner tout le long de ce billet – que le lecteur est conduit, est dirigé par ces effets de pénétrations, de percées. Notons enfin que les effets de perspectives produits approfondissent clairement la sensation de percée, de pénétration : à la fois dans l’appartement, mais aussi et surtout, dans le corps du récit.

3’’ – p. 5 – version papier

Dans l’image ci-dessus, extraite de 3’’ on peut voir parfaitement le « zoom » visuel à l’œuvre, dans sa dimension la plus pure et la plus géométrique. Ce zoom, qui suit ici un point de fuite précis, est l’incarnation absolue de la percée visuelle propre au travail de Mathieu. A la fois plongée et interpénétration entre les différents cadres (on pénètre, dans un second temps, dans un autre cadre), on notera ici avant tout à quel point c’est la successivité, le tissage formel, qui permet cet effet de pénétration et que le point de vue (comme dans l’image précédente) utilisé est subjectif. Autrement dit, il est destiné à la plongée du regard du lecteur à l’intérieur de l’intrigue et du récit ; mais aussi, nous le verrons, de la bande dessinée elle-même. En effet, n’est-ce pas ici une manière de dessiner, proprement, un mouvement conduisant le regard du lecteur de case en case (ou de cadre en cadre) ?

La 2,333e dimension – p. 20 (détail)

On retrouve, dans cette image cet aspect scalaire : ici, tout en pénétrant dans cet espace citadin avec Julius, les effets visuels produits par un léger zoom avant, induisent et accompagnent le personnage mais aussi et avant tout, le lecteur. Ces effets ont souvent pour conséquences la matérialisation du cheminement propre au récit mais ils appuient également l’accompagnement et l’identification du lecteur au personnage. De la même manière qu’avec n’importe quel héros de bande dessinée, qui évolue de case en case, Mathieu créée, par ces effets visuels, une parenté d’action et une sorte de trompe l’œil entre l’histoire lue et l’histoire vécue par le protagoniste. On le verra, cette porosité est fondamentale dans le travail de Mathieu.

Dieu en personne – p. 10 - 2009

On peut voir sur cette planche que j’ajoute ici pour compléter cette notion d’accompagnement visuel du lecteur, un zoom avant le long de la foule. Cette planche est extraite de Dieu en personne (2009). C’est la deuxième planche du livre. Ainsi, par la situation de la planche et par cet effet visuel de percée avant, on voit combien la pénétration induite est aussi une entrée dans le récit, dans l’histoire que nous allons suivre. On remarquera par ailleurs, qu’on retrouve cette différence d’échelle induite par les phylactères qui, par leur forme, deviennent également des moyens pour visualiser ce cheminement du regard, cet accompagnement du lecteur.

La Qu… - p. 27 (détail)

Cette image, détail du deuxième tome de la série des Julius, permet de voir un autre effet de zoom, qu’on retrouvera dans Le dessin. De la même manière que dans l’exemple extrait de 3’’, on pénètre à nouveau, par un zoom avant successif, à l’intérieur d’un autre cadre, on a bel et bien une imbrication, par le mouvement produit, d’un cadre dans le cadre. Si ce procédé permet ici de matérialiser la transition entre la réalité – très relative – des aventures de Julius et celle de son rêve, elle n’en demeure pas moins une nouvelle illustration de ce procédé visuel de percée, de pénétration : dans un autre champ d’action, dans un autre espace temps mais aussi, dans une autre case, autrement dit, dans une autre vignette. Pas besoin ici de tourner la page pour passer d’une vignette à une autre, le mouvement opéré par la mise en page de Mathieu permet cette successivité, cette passation entre deux espaces.

Il semble important de souligner également à travers quelques exemples, la présence visuelle, dans l’œuvre de Mathieu, d’un motif récurrent : celui du passage. Les nombreux personnages de Mathieu – et plus particulièrement les personnages principaux, les « héros » – sont très souvent confrontés à une situation les conduisant à se déplacer et à explorer des espaces divers. Ce qui produit aisément, chez le lecteur, une sensation de suivre et de vivre l’exploration des personnages qui se retrouvent à passer d’un espace à un autre, par tous types d’embrasures : portes, escaliers, fissures etc.

L’Ascension et autres récits – p. III (détail)

On peut voir ici, par exemple, dans le one shot, l’Ascension et autres récits, un bon exemple de motif du passage qui, on le constate facilement, est amplifié et souligné par la successivité des vignettes et – une fois encore – la dimension scalaire de la construction : le personnage allant de bas en haut. Mais on trouve surtout ici deux éléments récurrents du passage dans l’œuvre de Mathieu : la porte, souvent accentuée par un faisceau lumineux – engendrant et matérialisant, de fait, deux espaces distincts: un lumineux, exploré et un obscur, à découvrir, à percer. L’escalier, qui, par la courbe qu’il trace dans ce strip vient souligner la démarche du personnage (l’ascension) mais aussi cet état de pénétration, de percée – qui n’est jamais loin de la découverte.

Les sous-sols du Révolu - couverture - 2006

On notera, au passage, cet exemple évident et complémentaire de la couverture de l’album Les sous-sols du Révolu, où l’on distingue ces deux motifs que sont la porte entre ouverte avec un faisceau lumineux et, en arrière plan, l’escalier en colimaçon, sur lequel on distingue un personnage descendant. On a donc bien ici, visuellement, un double motif de l’œuvre de Mathieu qui agit comme une invite au lecteur à pénétrer, à entrer dans le récit – mais aussi, dans l’œuvre.

Le début de la fin – p. 43 (détail)

Dans l’image ci-dessus, détail de la fable en miroir Le début de la fin, on peut voir un exemple typique de fissure où le personnage, une fois encore, passe un seuil, pénètre dans un espace autre. Deux espaces, de la même manière, matérialisés par la bichromie du noir et du blanc. On notera également, que cette vignette – son site – est la première de la planche : elle amorce donc un passage pour Julius et pour le lecteur (Julius est d’ailleurs, on le remarquera, orienté dans le sens de la lecture). Comme nous l’avons noté précédemment, on retrouve, visuellement, cet accompagnement qui caractérise une grande part de la mise en page dans le travail de Marc Antoine Mathieu : la percée est double. Celle du personnage, qui devient une sorte de guide, et celle du regard du lecteur.

Mémoire morte – p. 47 (détail)

Par ailleurs, l’image suivante permet de voir cette bidmensionalité dans le discours visuel – de cet entre-deux, entre l’action du personnage et l’acte de voir du lecteur. Ce détail, de la page 47 du one shot Mémoire Morte, nous montre le personnage, Houffe, découvrir une percée faite par d’étranges ouvriers. On remarque donc, une nouvelle fois, ce double accompagnement : du personnage (on est, une fois encore, en tant que lecteur, posté en amorce, derrière le personnage) et celle du regard du lecteur qui est ici invité, littéralement, à pénétrer cet espace. Percée visuelle induite, évidemment, par la perspective. Mais cette percée semble être également, dans l’histoire du personnage, l’unique accès pour continuer à faire avancer le récit. En effet, une grande partie de ces percées, de ces passages, agissent tout autant comme des transitions visuelles dans le récit, elles performent et se donnent à voir comme des clefs de voutes entre deux instants permettant de faire avancer le personnage mais aussi l’histoire. Le passage, matérialisé ainsi, et insistant de la sorte dans l’œuvre de Mathieu semble à lui seule une figure de style visuelle marquant le style de Marc Antoine Mathieu et sa manière de concevoir et de percevoir la mise en récit. Le récit – l’histoire – n’est permis que par trouées et percées successives.

Enfin, l’image suivante, extraite du bel ouvrage collectif Rupestres ! auquel a participé Marc Antoine Mathieu est un exemple d’un condensé de ces différents éléments soulevés plus haut. On retrouve ici, dans la construction, un zoom avant, une percée. Une pénétration visuelle qui est également un passage : une trouée dans une grotte, une sorte de couloir, à la fois matériel mais aussi temporel (le passage entre deux temporalités). Enfin, cet accès prend la forme d’un homme qui peut tout autant être la matérialisation du lecteur-spectateur lui-même. Bien que cette forme est aussi la silhouette de l’Homme, une manière de représenter la présence d’une certaine origine dans ce couloir temporel, dans cette grotte ancestrale qui contient les premières traces.

Rupestres ! – page 25 ; 2011

Une autre figure, récurrente, vient amplifier et complexifier ces différentes remarques. Fortement présente dans l’album Le Processus et éparse dans d’autres, la spirale ou la forme en colimaçon semble centrale dans le travail visuel de Marc Antoine Mathieu. Je relève ici, rapidement, quelques unes de ces spirales ou colimaçon qui parsèment l’œuvre. On peut voir tout d’abord, deux planches extraites de l’album Le Processus ; puis un détail du deuxième album de la série Julius – on l’on distingue aisément le colimaçon de l’escalier du phare que Julius est en train de gravir. La deuxième planche de Mémoire morte est aussi un bel exemple de figure spiralaire (on notera, une fois encore, le procédé visuel de zoom avant). Enfin, deux derniers exemples de spirales par le biais d’escaliers en colimaçon, dans Le Processus et dans Les sous-sols du Révolu. On retrouvera, à travers deux autres exemples, cette figure.

Le processus – p. 3 et p. 37

La Qu… - p.42 (détail)

Mémoire morte – p. 4 et Le processus – p. 31

Les sous-sols du révolu – p. 24

Que peut-on dire, arrivé au seuil de ce premier élagage d’éléments visuels qui caractérisent tous ou qui se caractérisent tous par cette sensation d’invitation visuelle à la pénétration, à la percée du regard. Ces différents effets de colimaçon produisent évidemment une sensation scalaire, prononcée par une sensation de descente, d’entrée à l’intérieur d’un espace autre. Il me semble que l’on peut diviser ces différentes percées, en trois ensembles précis : la percée sémiologique, la percée spectatorielle et la percée réflexive. Ces différentes invitations visuelles sont, en somme, autant de moyens pour l’auteur de servir par la forme ses différents récits qui sont avant tout des pistes pour penser le médium de la bande dessinée, la place du lecteur-spectateur et notre rapport à l’image (qui passe par une « mise en inquiétude »).

La percée sémiologique est la plus évidente. Ces multiples passages et trouées visuelles sont tout autant des invitations à pénétrer dans le langage de la bande dessinée, à aller au-delà de l’image pour comprendre et interroger son fonctionnement, son système. Toute la série de Julius est évidemment une réflexion sémiologique sur la bande dessinée elle-même et l’on voit bien combien la forme sert ici le fond. Cette dimension est largement mise en avant par Marc Antoine Mathieu dans plusieurs planches où la percée est clairement montrée comme une percée dans la matière bédéistique elle-même. On peut voir, par exemple, ces deux planches extraites respectivement de L’Origine et du Décalage (on notera, par ailleurs, que ces deux opus sont aux deux extrémités de la série : dessinant comme une parenthèse analytique). Dans les deux cas c’est la bande dessinée et le langage qu’elle infère qui est pris comme objet visuel que l’on pénètre du regard. D’un côté on peut voir une percée infinie – comme une manière d’annoncer que la pratique du langage de la bande dessinée permet une infinité d’expression – par le regard du spectateur et de Julius. Dans le second cas, la percée est aussi une percée dans l’histoire de cet album, du récit, par le protagoniste lui-même – mais aussi, une fois encore, par le regard du lecteur, qui pénètre, en même temps que le héros, dans le récit. On a donc ici, en vis-à-vis, les deux percée sémiologique qui résument, en quelque sorte, les deux aspects qui composent le 9e art : d’un côté la forme, la planche et sa construction et de l’autre le récit. Infinité que l’on retrouve également dans ces deux détails de 3’’ et du Décalage où c’est ici la réflectivité infinie des miroirs qui produit cet effet de cadres – de cases – infinis et de pénétration du regard : produit par l’effet de profondeur de la planche.

L’origine – p.33 (détail) et Le décalage – p.9

Haut : 3’’ – planche finale (détail) Bas : Le décalage – p.11 (détail)

Le second exemple permet de voir un autre type de percée sémiologique extraite du Décalage. Ici, c’est le phylactère qui est interrogé et on est invité à aller vers un au-delà du phylactère : on pénètre, par un élargissement de la bulle, dans le phylactère. Le zoom sur la ville dessinée, permet de voir, d’une certaine manière, « l’envers du décor », l’inspiration visuelle de l’auteur : à savoir ici Francis Masse (Les Deux du Balcons). Ainsi, par la percée visuelle, par l’invitation à percer le phylactère, à aller au-delà de l’image, Marc Antoine Mathieu tisse une réflexion sur les parentés visuelles et stylistiques, mais aussi scénaristiques entre les artistes. Ce saut, que l’on peut faire entre les deux images, qui est prononcé par la mise en cadre du strip de Mathieu est une véritable percée sémiologique : on va au-delà du langage de la bande dessinée – le phylactère – et on le transcende pour atteindre d’autres surfaces qui conditionnent tout autant le langage imagée : l’inspiration, la référence, la citation. Tous ces éléments bâtissent le langage de la bande dessinée.

Le décalage – p. 29 (détail)

Le dernier exemple de percée sémiologique qui est par là même un autre exemple du motif de la spirale est extrait du Processus. C’est ici, une fois encore, un moyen visuel pour signifier la percée dans l’univers propre de la bande dessinée – dans le récit, c’est aussi un moyen, avant tout, de signifier, par le visuel, la répétition du processus, du récit proprement dit. Mais la forme de la planche agit, une nouvelle fois, comme moyen de pénétration du regard, à l’intérieur du corps de la bande dessinée et du récit.

Le processus – p.48 (détail)

Ce qui nous amène à évoquer les deux autres types de percées. Elles sont, par ailleurs, complémentaires : elles tissent ensembles un rapport avec le lecteur, élément fondamental dans le travail de Marc Antoine Mathieu. Dans le deuxième album de la série de Julius, Julius est perdu en plein désert – dans le Rien – et tente de rejoindre une gare à l’horizon (gare qui se déplace). Il rencontre un aveugle et leur discussion permet un bon résumé théorique du discours de Mathieu sur l’image, la vue et la place du spectateur-lecteur. Julius assure à l’aveugle qu’il voit la gare et ajoute : « Si la voir ne vous suffit pas pour y croire, que vous faut-il de plus ? » – et l’aveugle de lui répondre « la foi ». L’aveugle retire ses lunettes où l’on peut voir deux orifices blancs à la place des yeux. Tout le rapport à l’image est ici mis en place et vient soudain justifier ces multiples percées visuelles : l’incertitude du regard, l’inquiétude du voir, la croyance en ce que l’on voit et ce qui est donné à voir. Tout est en somme une réflexion sur le regard et sur la vue : entre ce que l’on croit voir et ce que la croyance – la foi – en ce que l’on est capable de voir. Ainsi, une grande partie de l’œuvre de Mathieu est une invitation à voir au-delà de l’image, au-delà du langage, de percer, au plus profond ce que l’on nous donne à voir. La place du lecteur-spectateur est essentielle – si ce n’est originelle – dans le travail de Mathieu. C’est pourquoi il y a un tel rapport entre la percée spectatorielle qui met le regard du lecteur en position d’inquiétude et la percée réflexive, qui est une matérialisation visuelle, par le dessin, pour transcender l’image.

La qu… - p.25 (détail)

C’est, par exemple, cette première planche de Mémoire Morte, qui invite le spectateur à inquiéter son regard : que voit-on ? Et voyons nous toujours la même image ? Cette planche, qui est la vision verticale d’une ville – une vue aérienne – permet d’y voir, tout autant, une sorte de circuit imprimé (notion fondamentale dans le récit : qui raconte la perte de mémoire d’une ville entière comme si la mémoire était monopolisée et centralisée dans un seul disque dur). Mais c’est aussi, d’une autre manière, toute l’histoire tissée dans Le dessin. Le récit déploie l’histoire d’un homme se plongeant littéralement dans un dessin réalisé par son meilleur ami défunt. Une fois encore, la percée dans l’image est à la fois réflexive (elle produit un discours sur l’image) mais elle est aussi spectatorielle : le lecteur entre, lui aussi, peu à peu, dans l’image. Le personnage d’Emile utilise, successivement, une loupe, un compte-fils puis un microscope ; et notre regard, en tant que lecteur, de se resserrer également. Evidemment, dans ce conte en image, la question de la percée individuelle n’est jamais loin : entrer dans l’image plus profondément, c’est aussi fouiller en soi-même à l’instar de Blow Up d’Antonioni.

Mémoire morte – 1ère planche

Le dessin – p.17

Cette mise en inquiétude du regard vis-à-vis de l’image par la réflexivité et par la pénétration du regard du spectateur est aussi bel et bien matérialisée par différents procédés. Marc Antoine Mathieu fait partie de ces bédéistes qui tentent constamment de transcender la matière livresque elle-même. Mais il n’est pas surprenant de voir que cette matérialisation est au service de ces jeux de pénétrations et de mise en inquiétude du regard du lecteur. Une fois encore, cette percée matérialisée sert tout autant le fond du récit et permet de ne jamais perdre de vue l’objet livre que l’on tient en main.

La 2,333e dimension – p.45 (détail)

L’utilisation de la trois dimensions (3D) dans la 2,333e dimension est une manière de venir inquiéter le regard du lecteur et de l’immiscer davantage dans la bande dessinée elle-même. Comme si, enfin, le regard rentrait pour de bon dans l’ouvrage. On notera par ailleurs, une nouvelle fois, la figure de la spirale pour initier le mouvement de percée visuelle dans l’œuvre.

On peut également relever les multiples altérations des planches : trous ou pages déchirées. On notera surtout ici la spirale matérialisée dans Le Processus que l’on peut voir sur la photographie ci-dessous. Cela permet, ultimement, de faire entrer le regard du spectateur à l’intérieur de l’œuvre.

Le processus – p. 37. Photographie

Enfin, il serait difficile de ne pas mentionner l’expérience numérique de 3’’ qui apparaît comme la forme la plus ultime de cette percée multiple du regard – spectatorielle, réflexive et sémiologique. Avec la réalisation de ce que Marc Antoine Mathieu a appelé une bande dessinée numérique, intitulée 3’’, on peut vivre un zoom avant dématérialisé mais soudain matérialisé par le mouvement, absent en bande dessinée papier. En utilisant cette possibilité tierce, Marc Antoine Mathieu explore à nouveau un au-delà de la bande dessinée classique et invite, une fois encore, son lecteur qui devient tout autant spectateur, à inquiéter son sens de la vue.

Ce billet a été la base d’une communication donnée à Montréal le 30 mai 2013 au premier Colloque de Recherche en Arts Séquentiels dans le cadre du Festival de Bande Dessinée de Montréal.

On peut voir, notamment :

« Julius Corentin et moi. Entretien avec Marc-Antoine Mathieu », entretien mené par Thierry Groensteen, 9e Art, Les Cahiers de la Bande Dessinée, N°4, janvier 1999.

Laurent Gerbier, « Les pièges de l’analogie », 9e Art, Les Cahiers de la Bande Dessinée, N°4, janvier 1999.

Pierre Fresnault-Deruelle, « Les couloirs du récit, variations scénariographiques », dans Boris Eizykman (dir.), Plates bandes à part. Esthétique de la bande dessinée, La Lettre volée, coll. Essais, Amiens, 2012.

Voir également l’article de Sylvain Lemay dans l’ouvrage dirigé par Pierre Fresnault-Deruelle, Poétiques de la bande dessinée, MEI, L’Harmattan, 2007.

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