Quand la mémoire tourne au vinaigre

Mains de mon grand-père - Photographie personnelle - Mars 2012

C’est au bord de l’hiver, au moment où le froid tentait de résister aux percées timides du printemps qu’il a décidé de se laisser mourir ; et comme pour étendre le deuil, pour laisser planer une sensation d’inachevé, les bourgeons tardent encore à effacer les gelures de février.

Mourir à la fin de l’hiver – à cheval sur un printemps timide ; comme un ultime clin d’œil au temps de son enfance, une enfance de paysan, rythmée par l’étouffement du froid et la renaissance d’un brin de soleil. Mais comme un symbole, avant tout, me dis-je depuis près d’un mois : comme la pleine allégorie d’un passage en forme de passation, temporelle et douloureusement générationnelle.

Mon grand père, Bernard Frémion, est mort à l’âge de 90 ans, dans un écrin de sommeil et dans un soupir de soulagement en plein cœur d’une nuit quelconque. Se laisser mourir, depuis plusieurs semaines, avait été son dernier acte d’homme libre ; son extrême pari face à la mort qu’il avait tant défiée sans jamais vraiment la craindre. Il l’avait simplement apprivoisée, au cours de ses dernières années, préparant chaque jour un après où il ne sera plus ; pensant chaque jour à cette table familiale où il ne sera plus qu’un léger souvenir. Il avait tout prévu, tout, dans un silence digne d’un autre siècle – ce même silence qu’on laissait emplir les maisons paysannes, celui qui s’invitait à chaque naissance et à chaque disparition, celui que l’on perpétuait pour mieux laisser parler la terre et s’enfouir les âges et les générations, celui qui produisait, étrangement, une unité courant les années et laissant le droit impérieux de l’oubli.

En laissant glisser ce corps frêle dans ce qu’il aimait appeler sa « boîte à réflexion », je ne pu m’empêcher d’y voir toute la puissance d’un symbole. Du haut de la tombe, les pieds sur les graviers noirs, nervurés par des racines tenaces, je sentais profondément le poids d’un gouffre de temps qui ne cesse, parfois trop intensivement, de me peser sur le dos. Face à ces deux dates, gravées en chiffres dorées sur le marbre – 1922-2013 – je ne pouvais m’empêcher de me dire que j’enfouissais un siècle ; plus que mon grand père et son âme, je jetais une poignée de terre sur un écart de temps entre lui et moi, essayant vainement de boucher un abîme indépassable. Je n’ai cessé, avec lui, de tenter de colmater cet intervalle, de la rendre plus ferme pour mieux la saisir. Cette poignée de terre, dans le vide, c’est l’évidence d’un impossible ; ce fut la confirmation d’une éternelle césure entre ce temps oublié où il est né, un temps bichromé, et ce temps de pixels, complexe, migraineux, qui m’accompagne et qui clôt en chiffres d’or son ultime parenthèse de vie. 1922 et 2013.

Depuis, je griffonne en esprit des multiples différences, pour mieux tenter d’appréhender l’écart. Se met en place, comme une litanie mélodieuse, des phrases enfantines qui scandent les minutes précédant mon sommeil : « Quand papy est né, la télévision n’existait pas. Quand papy est né, le cinéma avait à peine 30 ans. Quand papy est né, il n’y avait pas de voitures dans son village. Quand papy est né, la Grande Guerre venait de s’achever… ». « Quand papy est né » est devenu un interminable jeu de vertige, ambulant, qui me suis partout. Un jeu que je ne comprends plus ; un jeu qui ne me rassure pas. Un jeu qui ne m’amuse pas tant que ça, en somme. Un jeu de comparaison entre les temps : un face à face qui m’apparaît, de plus en plus, unique. J’essaye de comprendre. J’essaye de comprendre pourquoi je ressens tant cet écart ? Pourquoi j’ai moins l’impression d’avoir enterré un homme qu’une histoire ?

Tout, chez mon grand père, me fait penser au vinaigre ; de sa manière unique de manger les frites avec du vinaigre à sa potion magique contre les brûlures en passant par cette phrase énigmatique et chantante prononcée à la BBC pour amorcer l’insurrection de son maquis : « La mouche est dans le vinaigre ». Tout, jusqu’à ce jour, où il me semble que quelque chose, dans ce qu’il incarnait pour moi enfant – cette histoire diluée dans la mémoire – tourne clairement au vinaigre.

Cet homme, avant d’être un homme aux cheveux gris a été un résistant de la première heure pendant la seconde guerre mondiale. Fondateur du Maquis Bernard dans la Nièvre, il est à la tête de plus de 300 hommes lorsque son maquis libère Fourchambault, Vauzelle et Nevers en septembre 1944. Il suit une carrière militaire qui le mènera, pendant plus de vingt ans, en Indochine et en Algérie. Il sera fait chevalier de la légion d’honneur à la fin des années 90. Quatre lignes pour résumer une vie, quatre lignes pour voir poindre une histoire qui caractérise déjà un temps de vie révolu : vie militaire, décoration, colonialisme et guerres coloniales ou encore « Libération » constituent un bouquet de mots d’un autre siècle. Dès les premiers moments constitutifs d’une sensibilité historique, j’ai perçu mon grand père comme une certaine incarnation de l’histoire : il avait vécu à la même époque qu’Hitler et de Gaulle ; il avait fait la guerre et s’était battu contre ce qui, enfant, me faisait terriblement peur : les gens dans les fours. Tout, depuis enfant, était un mélange de canalisations, de mélanges, de confusions et d’affect. Tout, depuis enfant, était un amalgame. L’histoire était un amalgame. Une fusion confuse, incohérente, mais incarnée, présente au bout de ma table. L’histoire était un amalgame bien là, à table, mangeant avec nous et nous parlant en direct de la « guerre ». La guerre semblait se confondre avec l’histoire. Tous les livres d’histoire que je feuilletais, dans la cave de ma maison familiale, étaient parsemés de photographies de guerre : des chars, des cadavres, des fours, des barbelés, des armes, des ruines. L’histoire c’était papy, les images c’étaient ce qu’il avait dans sa tête. Un bazar indémêlable et, en un sens, traumatisant. Papy parlait de la faim alors que moi j’allais avec lui dans les rayons des supermarchés. Là où pour lui, la « guerre » incarnait le manque, j’évoluais quant à moi en plein mythe de Sisyphe. Le magasin, aux grands néons blancs, était toujours rassasié, même si je prenais deux paquets au lieu d’un seul. Là où il me parlait, les yeux fiévreux, de son enfance, où il marchait dans la forêt avec son grand père garde champêtre (qui était né au XIXe siècle, sous le second Empire ! Je n’y revenais pas !), qu’ils faisaient des kilomètres en pleine nature pour aller chercher quelques vivres qu’ils n’avaient pas dans la ferme ; et que moi, j’allais en forêt le dimanche, en voiture, dans une clairière aménagée, avec un petit lac avec d’autres enfants en casquettes. Nous rentrions en voiture, avec de la musique dans la voiture. « Quand papy est né il n’avait pas la radio. Les CDs n’existaient pas ». Moi qui n’avait jamais été à la ferme. La ferme était une « sortie » organisée par l’école, encadrée. Nous allions à la ferme comme on allait en Afrique : équipés, vaccinés, sécurisés, le goûter dans le sac pour ne pas – une fois encore – mourir de faim. Mourir de faim. On nous disait toujours cela à table en invoquant « papy » quand on ne finissait pas une assiette interminable. Mourir de faim. Mais moi, dans ma petite tête creuse, on ne pouvait que mourir de la guerre et des fours. On ne pouvait que mourir de l’histoire. Nous, l’histoire, on l’apprenait à l’école. L’histoire, c’était le mercredi, quand la sirène, à côté de l’école, hurlait sa solitude et semblait faire renaître l’angoisse. Cette sirène qui, très tôt, nous appelions la sirène du « premier mercredi du mois » ; cette sirène, une fois encore, c’était papy, c’était la guerre, c’était l’histoire. Le premier mercredi du mois, c’était l’appel, c’était le souvenir, c’était la menace de l’histoire. C’était le passé, soudain, sonnant sous nos petites ardoises. J’ai passé mon enfance à accompagner mon grand père dans des cérémonies, avec des fanfares criardes et des drapeaux qui semblaient cousus, avec des discours, avec des vieux fiers aux médailles, avec des larmes d’émotions, avec des sonneries aux morts. Et moi, dans tout ça, petit, j’avais l’impression que c’était ça l’histoire.

Mais tout cela n’était pas l’histoire ; à aucun moment. C’est peut-être, quelque part, mon histoire, voilà tout. Je me rends compte, dorénavant, tardivement peut-être, après plusieurs lectures, conversations et avancées, que je suis partie prenante d’une génération qui prend seulement conscience du poids de cette histoire-Guerre, de cette histoire confondue, amalgamée, indigeste. De cette histoire-mémoire qui m’apparaît dorénavant extrêmement problématique : une sensation étrange d’avoir été percé, marqué au fer rouge, par une histoire qui ne nous appartient pas – parce qu’on ne nous a jamais laissé l’occasion de nous l’approprier. On a reçu cette histoire comme on reçoit une lettre de menace : froide et anonyme, sans signature ni marque de respect ; sans objet. Une histoire injonctive, fade, intimidante : n’oublie rien, n’oublie pas, sinon … Sinon tu revivras l’histoire. La seule histoire que l’on nous laisse, pour une acception temporelle extrêmement large du mot « génération », c’est l’horizon possible d’un remake ou d’un éternel relais, fatiguant, essoufflé.

Carton au générique - Un souffle de résistance, 2007.

Étrangement, je regarde seulement maintenant différemment le jeune lycéen que j’étais lorsque je suis allé interviewer mon grand-père. Entre 2006 et 2007, je suis allé, pendant de longues après-midis, interviewer et filmer mon grand-père. Je voulais qu’il me raconte sa « guerre », qu’il m’explique ses faits de résistance, qu’il m’explique, devant la caméra, ces multiples histoires dignes de romans qu’il nous racontait enfant. Cet homme, aux yeux bleus perçants, ce héros, qui avait sauté par la fenêtre pour s’évader ; ce terroriste qui avait fait sauter, seul, une usine entière avec des explosifs artisanaux ; ce personnage, au charisme fort qui avait, pendant de long mois, été à la tête de 300 hommes en pleine forêt ; ce papy qui avait, dans son grenier dans lequel je passais des heures, des cartouches, des fusils mitrailleurs, une vieille vareuse, qu’il avait reçu d’un parachutage américain. Papy fait de la résistance, à côté, me faisait sourire. Martin Lamotte en Super-Résistant me semblait un fade gringalet sans conviction. À la fin de ce documentaire, je concluais en écrivant, dans un carton : « Merci à toi, mon grand-père, pour m’avoir offert le plus beau présent d’une existence : celui de ta mémoire ».

Bernard Frémion dans Un souffle de résistance - réalisation A. Genoudet - 2007

L’année dernière encore, j’allais le voir, à sa demande, pour regarder avec lui quelques unes de ses archives. Après une journée épuisante pour lui, j’écrivais :

« Revenir dans la maison de mes grands-parents est toujours comme une gifle du temps, celui qu’on foule du pied pendant sa vie et qui, figé dans l’attente et dans des regards ceints de peau calleuse, devient une force, une incarnation du vrai, du destin. Depuis le documentaire que nous avons réalisé, je suis comme son récepteur. Il m’a montré les quelques lignes de son testament qui me sont destinées où il est écrit qu’il me lègue toutes ses archives. Montagne de paperasse d’un résistant puis d’un militaire de carrière, monticule de traces diverses de sa vie écrite, de sa vie matérialisée. Me montrer cette ligne le rassure, c’est pour lui l’émanation de la continuité, la preuve que le flot de la vie continue lorsqu’il sera, comme il aime tellement le dire, par cette périphrase propre à ceux qui tentent d’apprivoiser l’ineffable, dans la « boîte à réflexion ».

Mon grand-père en bas des escaliers de son grenier - Photographie personnelle - mars 2012

Nous passons quelques heures à parler de lui, de sa vie, de sa vision de l’après. Il ne parle jamais de l’après-vie, l’Après est pour lui tout aussi palpable que le maintenant, que son présent. L’Après, c’est lorsque je serai celui qui possède une partie de sa vie à travers ses objets. L’Après, c’est lui et moi sans lui. Au bout d’un certain temps nous allons dans son bureau et il me demande d’aller chercher une boîte dans son grenier qu’il veut aussi me montrer. Dans un éclat sourd de bois endormi, j’ouvris l’échelle qui permet de monter dans le grenier. Cette pièce, qui surplombe la totalité de la surface de la maison n’a été visitée que quelques fois, par mes cousins, mes frères et moi. Je ne me souviens que d’un amas de poussière et d’une odeur de vieille vareuse, celle-là même qui pend sur un cintre comme un fantôme de la vie passée de mon grand-père. Je cherchais dans cet amoncellement de vie, guidé par la voix fatiguée de mon ancêtre accroché un étage plus bas sur l’échelle comme rivé sur le seuil. Impossible pour lui de re- monter, l’étage mais aussi le fil de sa vie. L’Après est déjà trop prégnant, véritable langueur dans les murs, humidité déjà ruisselante. Je pris quelques clichés comme pour m’assurer que, en définitive, j’aurais accompli ce mouvement, celui qui oscille « de la cave au grenier ». Je redescendais du grenier dans un éternuement étouffé, comme irrité par les épices du temps et je déposai la boîte sur le bureau. C’était une petite boîte en métal que mon grand-père saisit comme on reçoit l’hostie. A l’intérieur, deux petites chaussures de cuir noir, des chaussures de la taille des pieds d’un petit enfant de trois ans. Il me les montra et me dit, la voix chevrotante et chantante :

– Ce sont les chaussures de ma mère, les premières chaussures de ma mère. Elle date, à mon avis d’environ 1895, quelque chose comme ça. Elle a marché avec, quand elle avait trois ou quatre ans. Ce sont ses chaussures. Je les ai récupérées il y a plusieurs années et c’est peut-être la seule chose dont je connaisse la place exacte dans le grenier. Je voulais te les montrer, parce qu’elles ont donc plus d’un siècle. On voit encore le travail du cordonnier, les petits clous…

Il passait chacun de ses doigts sur les petits clous des chaussures. Il me montrait les premières chaussures de sa mère comme on souhaite retrouver les premiers pas. Les siens ? Ceux de sa mère ? Les pas de l’origine. Les premières chaussures comme le premier instrument qui laisse des traces de nous- mêmes. Mon grand-père a gardé cette paire comme une relique inestimable, trace de sa mère enfant mais aussi trace du « monde d’hier » comme l’écrivait Stephan Zweig »

Aujourd’hui je m’interroge sur ces gestes, sur ce qui m’a conduit – presque instinctivement – à recueillir sa mémoire, à faire un film documentaire et écrire ces lignes. Il ne me l’avait jamais demandé. C’est moi, très vite, bien des années avant de faire ce film et bien des années avant de voir des films documentaires où la place du témoin était fondamentale, qui a dit à mon grand père qu’il fallait garder en mémoire sa guerre. Ça m’apparaissait une évidence. Mon grand père avait fait la seconde guerre mondiale : il fallait qu’il me raconte, qu’il m’explique, qu’il extrait de son esprit, par les mots, toutes ces images que je n’avais vu que dans des films ou dans des livres. Il devait parler. Je me devais de l’entendre. Mémoire et devoir, devoir et mémoire ; un couple comme une évidence dans l’esprit d’un jeune homme de 18 ans. Le seul moyen, apparent, de faire de l’histoire, ou du moins de lui rendre hommage.

Bernard Frémion dans Un souffle de résistance - réalisation A. Genoudet - 2007

Lorsque je pense à cette évidence, aujourd’hui, je suis réellement troublé ; confus. Ma mère, fille de mon grand-père, n’a jamais trop voulu savoir ce que son grand-père (mon arrière grand-père) avait vécu à Verdun. J’ai compris qu’il était parti sans parler et j’ai eu la sensation d’un manque – presque d’une faute. Il n’a rien dit et personne ne lui a jamais rien demandé : une équation qui me semblait impensable parce que contraire à l’histoire. Puis j’ai remonté le temps, en esprit, et j’ai compris aisément que cet arrière grand père n’avait jamais rien demandé à son propre grand père. Ou si c’est le cas nous ne disposons d’aucun reçu : pas de carnet, de notes éparses … J’ai été, sans aucun doute, le premier sur l’arbre familial à ressentir cette évidence de besoin de mémoire vis-à-vis de mon grand père. Lors de la projection du film, toute ma famille était présente : écouter la mémoire de mon grand-père était une évidence, une fois encore, presque un devoir en forme d’hommage. En somme, quoi que je puisse dire aujourd’hui, à ce moment là du temps, incontestablement, la mémoire s’était substituée à l’histoire : la confusion était totale – voire la confusion n’en était même pas une. L’histoire, pour moi, ce n’était pas Napoléon, c’était papy, son histoire, sa parole, sa vie et ses traces. Il me semble évident que le rapport au passé, pour des personnes de ma génération, a largement changé. Mais il me paraît encore plus difficile, aujourd’hui, de savoir de quel sujet l’on parle dès lors qu’on se penche sur une forme du passé : parle-t-on d’ « histoire », de « mémoire », de « passé » ; des trois ?

Il est toujours surprenant et agréable de saisir des coïncidences ; d’assister à l’émerveillement d’un hasard. Il y a des œuvres qui semblent parfois saisir mieux que nous les hasards d’une rencontre. Au moment où ces questions m’accompagnent depuis un certain temps et au moment où mon grand-père quitte la scène pour ne pas dire l’histoire ; trois ouvrages, de deux historiens et d’une historienne du cinéma mettent en avant le même constat d’interrogation – si ce n’est d’impuissance.

Ces trois ouvrages, mis côte à côte, et lus de concert, permettent à mon sens de dessiner une réflexion historiographique commune, complexe et multi angulaire. Il s’agit de La dernière catastrophe d’Henry Rousso, de Croire en l’histoire de François Hartog et de La voie des images de Sylvie Lindeperg. Ces trois livres, sortis à quelques mois d’intervalle en ce début d’année 2013, posent une multitude de questions éclairantes et enthousiasmantes et se retrouvent sur trois interrogations centrales : qu’est-ce que l’Histoire aujourd’hui et qu’est-ce qu’être historien en 2013 ? Que faire de la mémoire et du devoir de mémoire dans notre société contemporaine ? Comment faire de l’histoire aujourd’hui dans une société dominée par différents moyens de médiations ?

Les trois introductions reviennent, à leur manière, sur la position historiographique contemporaine et sur les questions qui s’engagent en ce début de siècle qui se voit regarder le XXe. François Hartog écrit, par exemple : « Dans nos sociétés, la montée de la mémoire, au cours des années 1980, a été un indice fort de ces déplacements. À Clio a succédé sa mère, Mnêmosunêî : Mémoire, la mère des Muses. La « vague mémorielle » a peu à peu envahi, recouvert le territoire de l’histoire. Du moins est-ce ainsi qu’on a cherché à rendre compte de ce qui était en train de se passer : on va de l’histoire à la mémoire, puis la mémoire bouscule l’histoire, avant que l’histoire ne cherche à reprendre la main en se présentant comme histoire de la mémoire[1] »

Henry Rousso écrit quant à lui à la fin de son introduction : « Les sociétés contemporaines semblent ainsi entretenir avec l’histoire, et singulièrement l’histoire récente, une relation profondément marquée par la conflictualité : conflits intimes ou collectifs nés de traumatismes indépassables, guerres de mémoires, polémiques publiques et controverses scientifiques, souvent mêlées. L’histoire ne se décline plus de prime abord sous la forme de tradition à respecter, d’héritages à transmettre, de connaissance à élaborer ou de morts à commémorer, mais plutôt de problèmes à « gérer », d’un constant « travail » de deuil ou de mémoire à entreprendre, tant s’est enracinée l’idée que le passé doit être arraché des limbes de l’oubli [2]»

Sylvie Lindeperg, dans son souci d’analyse des images cinématographiques conclue quant à elle son exposé sur l’hypervisibilité du XXe siècle (en prenant pour exemple probant le film Apocalypse d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle) : « Cette confusion des genres est, elle aussi, parfaitement de son temps ; elle invite les historiens à repenser à cette aune la mutation et les usages des notions de mémoire et de témoignage tout en méditant sur cette hyperéalité qui nous fait basculer de l’autre côté du miroir[3] »

Il y aurait beaucoup à dire sur ces trois auteurs et sur ces trois ouvrages – qui sont, à plus d’un titre, discutables – mais il me semble intéressant de noter cette parenté de ton et de constat. Dans les trois cas, les auteurs se posent en véritable contemporain de l’objet « histoire » ; ils affectionnent la même posture du constat panoramique sur un champ d’étude, aujourd’hui universitaire et populaire, qui mérite un coup d’arrêt pour mieux penser. Il serait d’ailleurs captivant de relever les parentés formelles ou référentielles qui se dégagent des trois ouvrages où l’on voit apparaître à plusieurs reprises des auteurs comme Sebald (et notamment de son superbe roman Austerlitz) ou Walter Benjamin ou encore Paul Valéry. Mais aussi de voir que la métaphore de l’ange de l’histoire et ses appropriations artistiques, notamment celle de Paul Klee ou d’Anselm Kiefer trouvent des échos certains et appuyés dans les différents argumentaires.

Là où deux historiens se posent clairement et intensivement des questions relatives à l’historiographie et notamment à la place de l’historien dans la société contemporaine (Hartog et Rousso rejettent la figure de l’« expert ») et au faire de l’histoire ; Rousso passe par l’histoire de l’Institut de l’Histoire du temps présent quand Hartog renoue avec la Poétique d’Aristote et avec les interrogations et avancées de Ricoeur et Ginzburg ; Sylvie Lindeperg, en passant par l’image et ses emplois, s’interrogent de la même manière sur l’écriture de l’histoire et la place de l’historien aujourd’hui face à des productions comme Apocalypse. Car, en effet, ce qui jaillit à la lecture parallèle de ces trois ouvrages, c’est le constat d’une discipline inquiète, soucieuse de se comprendre elle-même (par l’historiographie) et envieuse d’échapper au « tout-événement » dont parle Hartog. Il n’est pas étonnant de voir que ces trois ouvrages soient complétés par des discussions et notamment celle du 6 avril 2013 qui s’est déroulée à la Sorbonne et diffusée par France Culture ou encore celle entre Fabrice d’Almeida et Michel Winock intitulée « Quelle est la place de l’histoire dans notre société ? » (lien podcast). On peut noter également la sortie remarquée de l’ouvrage Les Historiens de garde que j’ai eu le plaisir de relire et dont un des auteurs – William Blanc – avait posté un article sur ce blog ; qui revient sur les problèmes que pose une histoire « vulgarisée » comme celle de Lauránt Deutsch et son Métronome.

Les guillemets qu’apposait Gérard Noiriel[4] au mot crise dans son ouvrage paru en 1996 mériteraient peut-être, du moins pour un temps, de disparaître pour mieux assumer le terme. Cette sensation de crise est ressentie au premier plan par de jeunes chercheurs de notre génération et d’autant plus lorsque nous sommes quelques uns à vouloir nous aventurer dans une histoire où l’image, la culture visuelle dans son ensemble, a une place dorénavant fondamentale.

Ces questions posées par ces auteurs sont des questions essentielles à mon sens et doivent être posées plus généralement. Car en effet, que faire de la mémoire, du devoir de mémoire, de l’essor d’une histoire imagée incontrôlée et largement diffusée ?

Je n’aurais pas pensé que la disparition de mon grand-père me dépose si proche d’un inconfort intime qui me poursuit depuis mes premiers rapports avec la discipline historique. Le devoir de mémoire, contre mon gré, s’est installé dans ma conscience – en tant que jeune lycéen – comme une évidence, comme un synonyme de l’histoire. Des années après, je mesure la joie profonde d’avoir recueilli une part de la vie de mon grand-père mais je ne savoure pas la dépendance émotionnelle que cela a produit dans ma pratique de l’histoire. Loin de moi l’idée qu’il faille être froid face à ses objets d’étude ; mais j’ai la forte impression de ne pas entretenir un rapport apaisé avec l’histoire, parce qu’elle est gangrénée par tout un système complexe – qui va de la mémoire à l’emploi de l’image – qui reste largement à appréhender et à définir (on notera d’ailleurs la frilosité de Rousso et Hartog à immiscer l’image dans leurs enquêtes – Hartog analysant longuement la littérature).

Peut-être, pour conclure ces multiples questions qui ne demandent pas de conclusion immédiate, puis-je simplement comprendre l’ordre des mots proposé par Ricoeur comme un ordre chronologique propre à l’histoire – à savoir que tout objet se doit de passer par la mémoire, puis par l’histoire, pour laisser la place à l’oubli. Peut-être qu’en accompagnant mon grand-père au bord de « sa résidence secondaire » comme il aimait à le dire, se dessine en moi le désir profond de laisser ce XXe siècle partir en retraite pour mieux saisir, au sein de notre génération complexe, ma propre jeunesse et ma propre histoire.


[1] François Hartog, Croire en l’histoire, Paris, Flammarion, 2013, page 31.

[2] Henry Rousso, La dernière catastrophe. L’histoire, le présent, le contemporain, Paris, Gallimard, 2012, page 25.

[3] Sylvie Lindeperg, La voie des images. Quatre histoires de tournage au printemps-été 1944, Paris, Verdier, 2013, page 50.

[4] Gérard Noiriel, Sur la « crise » de l’histoire, Paris, Belin, 1996.

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Une réflexion sur “Quand la mémoire tourne au vinaigre

  1. « Mais il s’étonna aussi de lui-même, parce qu’il ne pouvait pas apprendre à oublier et qu’il restait sans cesse accroché au passé. Quoi qu’il fasse, qu’il s’en aille courir au loin, qu’il hâte le pas, toujours la chaîne court avec lui. C’est une merveille : le moment est là en un clin d’œil, en un clin d’œil il disparaît. Avant c’est le néant, après c’est le néant, mais le moment revient pour troubler le repos du moment à venir. Sans cesse une page se détache du rôle du temps, elle s’abat, va flotter au loin, pour revenir, poussée sur les genoux de l’homme. Alors l’homme dit : « Je me souviens. » » Nietzsche, Seconde considération inactuelle, De l’utilité et de l’inconvénient des études historiques pour la vie

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