Paul Jacoulet – L'empire des sens

Il y a des espaces qui semblent n’exister que par la caresse d’un regard ; comme il y a des regards seuls capables de capter la justesse d’un lieu. De cette posture naît une authenticité qui ne s’offre qu’à certains poètes. « Un artiste voyageur en Micronésie. L’univers flottant de Paul Jacoulet » au Quai Branly permet de savourer l’œuvre d’un homme ayant croqué une Asie sensible et bigarrée.

Paul Jacoulet - Guiltamag, jeune homme de l'île de Yap. Ouest Carolines. Crayon et aquarelle sur papier

C’est au contact des différentes œuvres de Paul Jacoulet réunies dans cette exposition que l’on prend conscience – comme un foudroiement – de la puissance pénétrante de son œuvre. Dessins, croquis, aquarelles et estampes réalisés en Micronésie (petites îles du Pacifique au Sud du Japon), en Corée et au Japon entre les années 1920 et 1950 composent ce magnifique florilège d’un auteur qui reste encore trop méconnu. À travers une sélection de plus de cent soixante pièces parmi les 2950 qui constituent l’incroyable donation faite par sa fille adoptive Thérèse Jacoulet-Inagaki au musée, le visiteur reste marqué par la volupté qui émane de l’ensemble. Comme autant d’efflorescences, les œuvres de Jacoulet mettent les sens en émoi, en suivant des yeux les courbes sensuelles et le tracé délicat d’un amoureux de l’Asie.

Paul Jacoulet (1896-1960) est de ces hommes qui naissent pour vivre ailleurs et pour venir s’incarner dans un ailleurs, dans un au-delà de la terre-mère, là où les sens se posent et épousent un environnement qui semble constamment s’offrir à la vue. Il fut de ces hommes artistes où seule la poésie discrète du monde, de sa force visuelle à son vitalisme fragile, est digne de composer l’essence de l’acte artistique. Né en France mais ayant passé la totalité de sa vie en Asie (à Tokyo), Jacoulet est rapidement initié aux beautés des arts asiatiques encore profondément marqués par l’ère Edo (1600-1868). Il devient rapidement un grand admirateur d’estampes et notamment celles de Kitagawa Utamaro. C’est ainsi qu’il a utilisé prioritairement la gravure sur bois ukiyo-e comme moyen d’expression, un art de l’estampe qui se traduit joliment par « images du monde flottant » et mettant en avant la représentation de la vie quotidienne et la culture de la société bourgeoise. Cet homme fasciné par la culture japonaise (il excelle en calligraphie et dans le récit chanté – gidayu) n’aura de cesse d’ajuster et de perfectionner cette emprise stylistique et esthétique propre à l’ukiyo-e. L’exposition présente un documentaire qui retrace la complexité technique de la réalisation de ce type d’estampe polychrome, obtenue par la gravure du dessin original de l’artiste sur une matrice de bois. On peut contempler lors du parcours trois de ces matrices mises en parallèle avec leurs estampes finales ; un face à face essentiel pour saisir les liens intrinsèques entre art et technique, entre éclat du beau et beauté du geste. De cette association entre l’art et l’artisanat, naît dans les années 1930 l’« Institut de gravure Jacoulet » qui produit les premières séries d’estampes ; des réalisations qui jouissent rapidement d’une profonde renommée au Japon.

Paul Jacoulet - Danse d’Okesa, Sado, Japon.

Mais c’est avant tout au cœur de ses multiples voyages et plus particulièrement en Micronésie que le contenu de l’œuvre de Paul Jacoulet exerce sa puissance de fascination. Comme saisies par une étreinte charnelle, les estampes reproduisent des corps et des espaces bercés par la tendresse colorée du ciel et de la nature. Plantes chamarrées, papillons bariolés  virevoltant au gré d’une brise que l’on devine, le tracé de l’artiste semble incarner la sensibilité fragile de l’artiste. Comme conscient de saisir un monde paradisiaque au tournant du siècle, les estampes de Jacoulet contiennent en elles ce bouleversement propre à la saisine délicate du temps qui passe, d’une mémoire colorée comme le souvenir clair d’une enfance heureuse. Jolies femmes et jeunes hommes, parures, insectes et tatouages composent une harmonie sensuelle qui s’apparente à une courbe ethnographique, où le corps saisi dans sa beauté et dans sa quotidienneté incarne une certaine exactitude de l’être au monde. À la fois intime et puissant, ces êtres des îles apparaissent comme bercés par la lancinante beauté de leur environnement ; un espace de vie comme un décor dans lequel Jacoulet faisait entièrement partie. Au détour de quelques objets exposés ayant appartenu à l’artiste, on s’éprend d’une amitié contagieuse pour cet être emprunt de douceur et d’humanisme qui aura su, en mélangeant les extrémités des cultures, produire l’inestimable témoignage des impressions synésthésiques du monde.

« Un artiste voyageur en Micronésie. L’univers flottant de Paul Jacoulet », jusqu’au 19 mai 2013 au Musée du Quai Branly, www.quaibranly.fr

Ce texte a paru dans le numéro 110 du magazine Trois Couleurs (Mk2) – Avril 2013.

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