En deux temps, faux mouvements

Mise en parallèle de Michael Sohn (en bas) et Luca Bruno (en haut)

Difficile de passer à côté de cette proposition visuelle faîte par NBC News dans un diaporama datant du 15 mars 2013 et reprise dans la journée par Rue89 et les réseaux sociaux. Tout part d’une photographie dont on commence à avoir l’habitude : une foule compacte tachetée par de multiples écrans de téléphones portables et autres tablettes brandis, fixant un même objectif, cadrant un même objet. Cette photographie, prise par Michael Sohn le 13 mars illustre l’actualité du Pape François : un de ses premiers discours au balcon de la basilique Saint Pierre. Un moment important pour la communauté catholique qui est venue en nombre au Vatican pour apercevoir le nouveau pontife.

Ces diaporamas, qui composent aujourd’hui une des nombreuses propositions interactives faites par les journaux en ligne permettent au lecteur un défilement imagée d’une sélection d’événements ou micro événements ayant marqué une journée ou une semaine. On parle souvent d’« actualité en images » : on invite le lecteur à parcourir en images le monde dont il fait partie en quelques dizaines de photographies de presse. Libération et Le Monde pour ne prendre que ces deux journaux en ligne, proposent un tel service depuis un certain temps maintenant et nous avons pris l’habitude, nous lecteurs, de parcourir l’actualité à coup d’images sans liens entres elles si ce n’est leur inscription commune dans une chronologie convenue, acceptée. On regarde, en somme, ce défilement d’ « actualité » (on remarquera que le plus souvent ce sont ces images, dans ces diaporamas, qui font l’actualité) comme on feuillèterait, quelques instants, l’album photo d’une journée ou d’une semaine de vie des hommes. Au-delà d’une unité souvent esthétique de ces images (elles sont souvent « belles », spectaculaires, surprenantes etc.), ces diaporamas jouent une certaine carte propre à l’écriture contemporaine de l’histoire, il y a comme une volonté de pouvoir épouser, dans un même ensemble d’images, événements heureux ou malheureux, spectacles (des hommes ou de la nature), sciences, cultures etc. On ressent un soin certain à vouloir « figer » le monde et notre époque, pour mieux la contempler ou la dénigrer – c’est selon. Ainsi, il me semble que ces diaporamas permettent une saisine intéressante du désir d’écriture de l’histoire contemporaine (ou on pourrait parler de mise en narrativité du temps contemporain) propre aux organes de presse ; en passant par l’image.

Photographie de Michael Sohn (13 mars 2013)

Mais, la proposition faite par NBC News va encore plus loin et me semble en ce sens presque paradigmatique. En complément de cette photographie prise le 13 mars, on voit apparaître dans un encart, à côté du diaporama, une entrée invitant à une comparaison en image. C’est cette mise en parallèle qui a été quelque peu reprise par les réseaux sociaux (partagée par 95 000 personnes selon le Nouvel Obs) et par Rue89 essentiellement. On peut voir deux photographies mises l’une sur l’autre : la première date du 4 avril 2005, elle a été prise par Luca Bruno. Il s’agit du jour de l’entrée du corps de Jean-Paul II dans la basilique Saint Pierre afin d’être exposé aux fidèles. On y a voit une foule compacte, le regard tourné vers ce qu’on devine être la basilique. La deuxième photographie est celle de Michael Sohn prise le 13 mars 2013. Lorsque l’on clique sur cette invite faite par NBC News, on tombe sur une page nous mettant en parallèle ces deux images accompagnées d’un titre évocateur : « Witnessing papal history changes with digital age ». Le titre invite à faire directement, en esprit et en image, une mise en opposition temporelle entre 2005 et 2013 : la conclusion semble évidente et presque spectaculaire, en huit ans les Smartphones ont envahi le marché et la vie quotidienne. Le commentaire qui accompagne cette mise en parallèle va encore un peu plus loin en concluant : « The two, taken together, reflect a world changing, even as some ancient traditions stay the same ». Ainsi, en plus d’opposer deux dates relativement proches, le commentaire permet un grand écart temporel en opposant ces deux images et les « anciennes traditions » qui restent les mêmes de la monarchie papale. Le tweet de Michael Arrington, de Techcrunch, est dans la même tonalité : « NBC News in St. Peters’ Square, how our world has changed in one picture. Pretty unbelievable ».

Photographie de Luca Bruno (4 avril 2005)

Rue89 reprend donc cette mise en parallèle assez rapidement (on notera que Rue89 reprend la mise en parallèle et non pas l’image première du diaporama). Pour amplifier l’effet d’opposition temporelle, Rue89 ajoute au-dessus de chaque photographie la date – mais sur la photographie ; il ne s’agit pas à proprement parler d’une légende, la date semble faire partie intégrante de l’image, comme une sorte de sceau. Ces deux images, frappées de ce sceau « temporel » et historicisant (la photographie ne se définit plus que par son ancrage temporel) ne performent plus que par leurs datations. On entre dans un langage autre : dorénavant, c’est 2005 versus 2013, c’est une temporalité contre une autre. D’ailleurs, Rue89 titre « 2005-2013, place Saint-Pierre : cherchez la différence entre ces deux photos ». La temporalité s’est immiscée dans ces images et elle les définit totalement. La construction de l’article est simple : en plus de cette opposition formelle, elle se retrouve appuyée par le texte qui influence le regard et la prise d’information : « en haut », « en bas ». On se retrouve à jouer à un jeu, trouver les différences. Le constat est rapide, presque autoguidé.

Dès lors, cette opposition fait son chemin. Les messages sur les réseaux sociaux ont souvent la même tonalité (de ce que j’ai vu). On parle le plus souvent de photos permettant de voir l’ « avant » et l’ « après ». On peut lire des tweets comme « NBC News captures St. Peter’s Square, then and now » ou encore « What a difference 8 years makes: St. Peter’s Square in 2005 and in 2013 ». Ainsi, la conversation tourne rapidement au jeu d’opposition entre les temps ; autrement dit la performance induite par la juxtaposition et la mise en contexte a fabuleusement bien fonctionné. Les temps s’opposent radicalement. Je le confesse, j’ai été aussi, au premier regard, pris dans ce jeu du contraste, qui semble tellement évident et qui paraît, en fin de compte, tellement plaisant ; voire complaisant.

Photographie originale de Luca Bruno

Quelques recherches permettent rapidement de voir que cette mise en parallèle est caduque, ou du moins qu’elle n’a, en somme, aucun sens. On sait bien que toute comparaison se base sur une sorte de pacte intime : on ne compare en général que ce qui peut l’être. En effet, le Huffington Post (Canada) a réagi à ces deux images en publiant un petit article intitulé « Viral Pope Election Photos Tweeted By NBC News Are Misleading » de Lauren Strapagiel. Une tromperie donc ? L’article invite à élargir le cadre tronqué de la photographie de 2005 pour se rendre compte de la différence de « contexte » de la scène et de la position du photographe. On comprend ainsi que la foule compacte de 2005 est à une centaine de mètres de la basilique Saint Pierre où la dépouille de Jean Paul II va être exposée. Autrement dit et dit simplement, ces gens là ne voyaient strictement rien à la scène : portables, tablettes ou pas, ils n’auraient pas pu prendre en photographie une scène qu’ils ne voyaient pas (les appareils photos numériques existaient à cette date par ailleurs). L’image de 2013 est, en ce sens, complétement opposée : la foule photographiée est aux premières loges, à quelques mètres de la basilique et l’objectif (le Pape François), est en hauteur, sur le balcon. L’injonction à la prise d’image n’est graduellement pas comparable du simple fait de la différence fondamentale entre les deux positionnements de la foule et de son objet de réunion (d’un côté un corps mort, allongé, de l’autre un corps vivant, en hauteur sur un balcon).

Ceci étant dit, je m’interroge grandement sur la prosécogénie de cette mise en parallèle. Pourquoi une telle reprise (qui reste tout de même relative), pourquoi un tel engouement et un tel plaisir partagé à s’émerveiller de telles oppositions temporelles ? Une fois encore, il me semble qu’une partie de cette attrait pour de telles comparaisons visuelles (ou l’image semble prouver d’elle-même le passage du temps) peut s’expliquer par notre perception du temps historique et plus particulièrement de notre manière de percevoir l’époque dite « contemporaine ». Une telle mise en parallèle joue avant tout sur un plan d’analyse : la mise en récit insidieuse d’un temps historique « en accélération ». La plupart des articles cités infèrent tous cette lecture historicisante de cette comparaison. « Entre les deux derniers conclaves de 2005 et de 2013, les Romains se sont équipés en iPhone et iPad. Les téléphones portables à clapet ont quasiment disparu. Les Italiens regardent le pape à travers un écran, et la prochaine fois ? » s’interroge Rue89. « Et la prochaine fois ? » comme une manière d’élargir le sens induit par ces deux images ; comme une manière de laisser planer une interrogation sur le temps lui-même, sous-entendu un temps que l’on ne maîtrise plus, que l’on ne comprend plus vraiment et qui nous réserve des surprises encore plus surprenantes. Et cela, plus rapidement que prévu. Le temps, comme sujet principal de ces deux images, comme acteur principal de la mise en récit proposée par ces deux images. Dès lors qu’il y a un « avant » et un « après », mis en scène d’une certaine manière, on interroge avant tout la temporalité contemporaine qui devient elle-même, l’objet des attentions et des conversations. C’est le temps qui devient l’objet spectacle, l’objet surprenant : face à une telle opposition on se met à être « impressionné » par le temps lui-même.

Enfin, au-delà de ce premier trait d’analyse, ce « temps objet » est largement valorisé par de telles images : c’est un temps technologique, voire progressiste. Ce que veulent nous faire croire ces images, c’est qu’en huit ans, l’Histoire a changé, qu’elle s’est bouleversée. Mais que cette Histoire est bien « révolutionnaire », que nous sommes en pleine « révolution numérique » et que les temporalités sont bafouées par ces multiples changements qui nous dépassent. Dès lors, ce « temps objet », ce temps brandi comme un spectacle devant lequel on s’extasie est aussi une manière de voir combien nous vouons une sorte de culte temporel à notre époque ; il y a, en creux, une passion commune et partagée à voir, « en temps réel », l’époque se bouleverser par de tels changements. Changements qui sont technologiques et qui louent ainsi, par là même, notre maîtrise et notre intelligence ; mais qui ne relèvent, en somme, que de la simple croyance collective et qui pourtant influencent grandement notre manière de percevoir et de pratiquer, aujourd’hui, notre régime d’historicité.

Advertisements

2 réflexions sur “En deux temps, faux mouvements

  1. Autre différence de taille entre les deux images : dans un cas, on assiste à un enterrement (ou son équivalent papal). Or, si la photo a envahi la plupart des moments de nos existences, il est extrêmement rare que quelqu’un sorte un appareil photo à un enterrement…

    • @Pablo, oui … bien que vous concéderez aisément que l’enterrement de Jean Paul II est difficilement comparable aux enterrements privés, et que la prise d’images n’a pas la même place ni la même valeur. Je me permets de vous renvoyer au billet de Sylvain Maresca sur Culturevisuelle, « Un rituel sans images » et à la discussion qui a suivi. Merci pour votre commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s