Terrence Malick et son Jésus soldé

Ben Affleck et Olga Kurylenko dans À la Merveille de Terrence Malick, 2013

L’eau coule. Cut. Le soleil perce les nuages. Cut. Le soleil caresse la peau. Cut. L’eau s’écoule. Cut. L’eau ruisselle. Cut. Un regard perdu. Cut. Ma main dans ta main. Cut. Je te regarde. Cut. Le soleil perce les arbres. Cut. Les blés. Cut. Le vent. Cut. Le vent dans les blés. Cut. Le vent dans les cheveux. Cut. Des cheveux bruns. Cut. Des cheveux blonds. Cut. Des chevaux noirs. Cut. L’eau dans les feuillages. Cut. Le soleil éclaire la maison. Cut. La nature s’éveille. Cut. Une bouche pulpeuse. Cut. Des mains devant le soleil. Cut. Une orchidée. Cut. Le vert des arbres. Cut. La Seine. Cut. Le pont des Arts. CUT. Un cadenas contre la grille. Cut. Des rideaux dans le vent. CUT. Une caresse. Cut et encore CUT. Le mont Saint Michel. Cut  ! A la Merveille, ah bon ? Une merveille ?

Ah ça, c’est beau ! C’est même merveilleux, c’est tout beau et bien lissé ; c’est doux comme la pluie qui ruisselle sur les corps, c’est fantastique comme le soleil qui se lève chaque matin. C’est une caresse magique pleine de promesse, c’est une belle lumière bien opérée sur des personnages de magazine. Mais en définitive, la simple impression d’un caquètement incessant ; le coq Malick fait cut-cut.

Qu’on s’entende bien : j’affectionne guère l’exercice critique. La critique cinématographique est nécessaire dès lors qu’elle transcende la matière filmique ; qu’elle devient un appoint réfléchi et réfléchissant. Mais dire « c’est nul » et y accoler un blabla formel, plein d’aphorismes, n’apporte rien au film et desserre le cinéma en général. Pas de critique donc ; ce n’est pas une énième notule critique, un énième caquètement dans la basse cour du café des cinéastes. Le pire c’est que je suis un bon client : j’aime beaucoup trop tout ce que je vois. M’avouer que je n’aime pas ce que je viens de voir c’est une façon de me confondre avec mon petit orgueil. Et puis, dans le fond, il y a toujours quelque chose que je sauve, que j’extrais pour nourrir mon désir et ma soif de voir : un plan, un regard, une réplique, un dialogue etc. Dans le cinéma – contrairement à DSK – tout est bon ; tout se mange. Un étudiant (mes premiers étudiants, pas de prétention ici) me disait la dernière fois, après qu’il a essayé d’épuiser et d’éprouver mes sentiments vis à vis des dernières sorties de janvier : « mais vous aimez tout ! ». La salle de rire. Le moi qui pense, soudain, avec grandeur d’âme, comme si je devenais soudain le sauveur de ces damned-films : « oui ! J’aime presque tout ».

Je dis souvent à une amie qui critique fermement tout ce qu’elle voit ; avec un rictus implacable affiché, « Tu n’aimes pas le Cinéma ». Quand on aime on ne compte pas en étoiles Allociné !

Mais là, hier fut un cap. Que dis-je ce fut un cap ? Une péninsule ! Alors, j’assume une chose, avec ardeur, et c’est pourquoi je parlerai moins de critique que d’humeur : j’assume un franc coup de sang face à ça ; face à ce cinéma qui n’en finit plus de devenir une publicité volage !

Ils disent « esthétisant ». Mais tout cela se dit autour d’une table avec un verre à la main. C’est « esthétisant » comme on dirait d’une femme refaite qu’elle est « pas mal » : on sait qu’il y a une entourloupe mais ça reste joli pour les yeux, ça reste toujours beau en somme ; alors on regarde. Il y a ceux du groupe « esthétisant », qui l’emploient parce que ça fait critique, on dit « c’est esthétisant » comme pour dire qu’on assume d’aimer la beauté léchée du film mais qu’on sait, dans un coin de cerveau, que c’est un peu trop, que le gars il a poussé un peu loin, mais que c’est beau quand même, mais qu’il a poussé un peu loin, mais que c’est beau quand même. C’est « esthétisant » c’est dire qu’on regarde Top Chef mais qu’on sait que c’est de la Télé Réalité sur M6.

Mais voilà, je ne peux pas dire « c’est esthétisant » parce qu’il me manque le premier alinéa. Du début et du début à la fin, le dernier Malick n’est pas beau. Ce n’est pas beau ! Si le dernier Malick est beau (ou employez le mot que vous voulez : joli, « esthétique » (sic !), envoûtant pour les yeux et que sais-je encore), alors je ne suis plus surpris de voir dans la chambre d’une gamine de 13 ans uniquement des photos de pubs ou encore dans les salons des chiens éclairés par un couché de soleil rose bonbon. Parce que oui, si vous trouvez que le dernier Malick est « beau », si vous en avez pris plein les mirettes, alors c’est que quelque part, chez vous, dans un coin bien caché ou au-dessus de votre couche trône un coucher de soleil avec deux personnages ombragés faisant retentir leurs coupes de champagne. Peut-être que ça plaît à Jean-Michel Frodon !

Ben Affleck et Rachel McAdams

Parle t-on de « mauvais goût » ? Non, la question ne se situe plus à ce niveau là ; et c’est tout le problème à mon avis. Tout le problème d’une telle plasticité filmique qui devient une norme esthétique – j’utilise ce mot dans son sens le plus simpliste – un goût généralisé du « beau » qui m’effraie jour après jour. Le film de Terrence Malick (et Dieu sait si j’apprécie ce réalisateur – Dieu le lui rend bien) touche cet engouement général pour le « beau film ». Les technologies, les chefs opérateurs de plus en plus entourés et performants et autres événements intrinsèques à l’histoire du cinéma font qu’on capte de mieux en mieux la lumière, un reflet, une ombre, la couleur des yeux … Beaucoup de films jouent de cette attirance haptique du monde par l’image : les films deviennent de plus en plus textures, effleurements, reflets bleus et matières. Tant mieux ! Mais encore faut-il donner du sens, de la forme, de l’intensité dans un effleurement. De la même manière qu’un « beau plan » ne s’inscrit pas dans une gamme bien apprise et redondante. Malick nous sert un gentil chapelet (et le terme n’est pas choisi au hasard) de belles images, de beaux plans bien cadrés et bien éclairés. Le « beau plan » devrait surgir comme la paupière qui s’ouvre dans La Jetée de Chris Marker. Le « beau plan » se savoure, se désire et se dépose dans le regard du spectateur. A aucun moment, il me semble, le cinéma se doit d’être un feu d’artifice de couleurs et de lumières, de beaux plans et de belles images sans sens ni désir. Malick a fait dans ce film un film apparat, un écrin bien joli-joli, du simple ornement sans sens. Oui, ici, l’ornement est un crime.

Alors, on me dira que c’est toute l’existence du film ; que c’est ce qui fait sens, précisément. Oui, si on veut. Oui, si vous voulez accepter de recevoir un conformisme visuel affligeant qui parcourt de plus en plus nos canons esthétiques. Deux belles gosses tombent amoureuses d’un Bellâtre. Je ne parlerai même pas ici du conformisme – nauséeux – du « contenu » (oui dans ce contenant bien orné il y a un peu contenu ; ou de con-tenu je ne sais plus) qui fait de la femme une sorte de minaudière abêtie par ses passions quand l’homme qui bricole reste droit dans ses bottes. Bottes que la femme viendra baiser à genoux !  Un crime tout cela, dis-je, parce qu’au-delà de cette conformité visuelle et culturelle, se joue en creux une part de l’avenir graphique et plastique du cinéma.

Parce qu’enfin disons-le : ce qui dort derrière un tel bouquet flamboyant, ce qui minaude autour de chaque spectateur, c’est le canon formel du beau véhiculé par le monde publicitaire. Certains films – et bien souvent ce sont des films qui plaisent – s’enorgueillissent de cette tonalité visuelle ; de ce beau qui devient salement incontestable. Pensons à Sur la Route de Walter Salles ou encore à Café de Flore de Jean-Marc Vallé. Du beau incontestable, voilà ce qui paraît absurde et qui paraît pourtant bien là. On ne serait pas surpris, au détour d’une petite somme de « beaux plans » d’À la Merveille de voir s’afficher un flacon de parfum, un slogan mielleux et collant dans la tête niaise du consommateur. Ah, c’est beau ! Eh bien, courez acheter la Bible ! Le film de Malick me donne l’impression d’une publicité Levi’s : « Go Forth » ; « Your life is your life » aurait pu être une phrase murmurée (ah, ce murmure agaçant !) dans le film de Malick.

Non, le cinéma ce n’est pas du beau publicitaire. Non, le cinéma ne doit pas vendre son contenu à coup d’images rongées par la norme publicitaire. Le cinéma est plus inspiré, moins enchaîné. Je le dis sans ambages, le cinéma ne doit pas répondre à une norme visuelle largement capitaliste.

Malick a fait une pub, voilà tout, et cela m’attriste. Reste à savoir ce qu’il nous vend ? Pour moi il n’y a pas de mystère : cette longue publicité peut être achetée par le Saint Siège. Malick vous vend Jésus et ses copains : pas cher ! C’est en solde !

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19 réflexions sur “Terrence Malick et son Jésus soldé

  1. Je n’ai pas vu le film et je ne connais pas l’oeuvre de Malick!
    Mais ce qui me semble paradoxal dans le reproche que tu lui fais « j’ai beaucoup de mal avec ce cinéma aguicheur », c’est qu’il me semble surtout connu pour avoir mis à mal l’économie de grands studios avec des coûts de production inversement proportionnels au succès de ses films auprès du public.

    • @ Thierry, je ne parle pas de l’oeuvre de Malick dans son entier. Comme je l’ai dit dans le billet, j’aime beaucoup les films de Malick et il va sans dire que c’est un grand cinéaste. Je parle ici uniquement de ce film en particulier. Loin de moi l’idée de dire que le cinéma de Malick est aguicheur 😉 Je ne sais pas s’il y a obligatoirement une perspective idéologique à essayer de comprendre si les influences sont horizontales ou verticales … Je crois, par contre, de mon côté, que la publicité (en gardant en tête, évidemment, que tout champ culturel est influencé et influençable par d’autres) est à l’origine d’une certaine esthétique. Ne serait-ce que parce qu’elle utilise la dimension marchande et donc qu’elle a construit ses propres codes, ses propres montages etc. Même si cette référence a un peu vieillie et qu’il faut garder une certaine distance vis à vis de son auteur, L’empire de l’éphémère de Lipovetsky évoquait déjà ces changements et ces oppositions (1987).

  2. De savoir qui est la poule et qui est l’oeuf n’est un problème que dans une perspective idéologique. La pub c’est mal. 🙂 Ce qui est un autre sujet.

    Les influences de la pub sur le cinéma ou du cinéma sur la pub sont indissociablement liées. Le créateur ne vit pas isolé sur son île. Il est nécessairement influencé par la société globale. Par la publicité comme par les photos qui font la conversation, par l’esthétique des news magazines comme par celle des journaux télévisés ou de la télé-réalité qui va elle-même reprendre l’esthétique des films d’aventure etc.
    Et c’est d’ailleurs ce qui fait l’intérêt de son oeuvre. Il est un témoin de son temps aussi bien au travers des valeurs esthétiques qu’il fait sienne (consciemment ou non) qu’au travers de celles sur lesquelles il a un regard critique.
    Mon hypothèse lorsque je dis que la pub ne créé pas la mode mais l’amplifie, c’est que la pub n’est jamais à l’origine d’une nouvelle esthétique. Elle ira chercher le plus souvent son inspiration dans les courants mainstream, parfois dans le cinéma expérimental lorsqu’un publicitaire aura su y identifier une approche esthétique compatible avec sa cible, mais elle n’est qu’une chambre d’écho. Ensuite l’écho devient assourdissant et est repris par le cinéma.

  3. @Adrien : le reportage, par exemple, qui se met à la hauteur de l’individu pour le suivre et l’écouter, mais surtout l’ensemble des films produits par National Geographic, ou encore – pour prendre un cas particulier – Les Parcs nationaux du célèbre Ken Burns… Mais l’esthétique publicitaire est présente d’une certaine manière, je suis d’accord. Le seul soucis est que la pub souhaite l’adhésion du destinataire alors que le cinéma de Malick (surtout les deux derniers films) en sont beaucoup plus détachés. Dans un sens, ça serait plutôt la pub qui reprendrait « l’esthétique du beau », qui elle-même viendrait du documentaire américain, pour favoriser sa séduction auprès du public.

    • @Aurélien, donc tu parles plus du reportage télé que du documentaire et à ce moment là je ne suis pas étonné de voir qu’il y a encore plus de corrélations esthétiques entre la publicité et ce type de reportages qui, comme tu le dis très bien, visent tous deux une certaine adhésion du téléspectateur. Dans les deux cas, ces productions sont racoleuses et cherchent simplement un certain profit (pour une marque d’un côté, pour une chaîne de télé d’un autre). Un des problèmes que j’ai ressenti lors de la vision du film de Malick, qui explique une part de l’emportement de ce billet, est lié, au contraire, à cette recherche d’adhésion recherchée et motivée par une telle esthétique dans le film. L’esthétique du film minaude de la même manière que son actrice et j’ai beaucoup de mal avec ce cinéma aguicheur qui, en passant par cette « esthétique publicitaire » (mais il faudrait, en fin de compte, appeler cela autrement), cherche à mon sens à vendre quelque chose. C’est d’ailleurs intéressant (et ça mériterait d’autres billets à ce sujet), je suis allé voir hier Spring Breakers que je n’avais pas encore vu. Ce film apparaît comme un bon complément à cette discussion : Harmony Korine utilise évidemment une « esthétique publicitaire », une esthétique propre au clip etc. ; mais on se retrouve ici dans un cas beaucoup plus motivé et où les intentions de réalisations produisent du sens cinématographique (de la même manière que certaines plans ou séquences de Xavier Dolan). Je crois que la question est là, même si elle est peut-être mal posée ou qu’elle est tendancieuse : à quel moment l’esthétique publicitaire devient-elle un code esthétique du beau qui perd toute substance (?). Et ça rejoint ta dernière remarque, qu’on avait déjà un peu abordé avec Thierry plus haut ; il est de plus en plus difficile, dorénavant (et ça prouve un certain problème) de savoir qui est apparu le premier entre la poule et l’oeuf 😉

  4. Article très bien écris ! Je viens de voir ce film hier soir, j’ai donc peu de recul mais j’aimerais rebondir sur l’article plus que sur le film en lui-même. Tout d’abord la comparaison avec l’esthétique publicitaire. Pour ma part, il semble que ce soit davantage une esthétique documentaire, en témoigne justement la publicité choisie pour illustrer le billet. Elle est réalisée par Ralf Schmerberg, un cinéaste venant du documentaire… Je pense qu’il y a depuis quelques années maintenant un rapprochement entre ces deux esthétiques (documentaire et publicitaire). De nombreuses pubs mettent en avant la nature (contexte écolo ?) pour valoriser un produit (voitures, parfums, vêtements) et cherchent ainsi à reproduire, ou à s’inspirer, de la forme cinématographique associée le plus fortement à la nature (américaine), à savoir le docu.
    Ensuite, le film gagne à être appréhendé dans son ensemble plus que par ses fragments (« cut, cut, cut »…) qui le constituent. Je ne veut pas citer Eisenstein, mais bon. Comme une sorte de rêverie mentale en quelques sortes, bien que cela peut être fatiguant à regarder du fait qu’il y ait peu de scénario, je le conçois.
    Sinon, j’aurais plutôt fait un rapprochement avec la pub Chanel n°5 dans laquelle joue Brad Pitt : http://lareclame.fr/44674+chanel ; elle est issue (presque) directement de The Tree of Life, dont To The Wonder paraît être la continuation, non ?

    • @ Aurélien. Merci beaucoup pour ton commentaire ! Je ne suis pas trop d’accord avec l' »esthétique documentaire » ; ou ça dépend de ce que tu appelles documentaire. Parce qu’à mon sens, la nature mise en avant dans certains documentaires actuels n’a rien à voir avec la nature mise en scène dans une publicité. J’ai du mal à voir ton rapprochement, tu penses à quels documentaires ?
      Pour ce que tu dis par rapport à l’appréhension du film dans son ensemble, je suis d’accord avec toi. Le début autour des cuts est plus là pour montrer la « rhétorique » visuelle de Malick – mais ce qui fait sens, et c’est ce qui forme une sorte d' »esthétique publicitaire », c’est l’ensemble de ces plans morcelés par le montage. Pour Chanel, très bon exemple, comme Thierry avait suggéré une autre publicité plus haut. Cela prouve qu’il y a, une fois encore, un enjeu visuel clair qui se joue là …

  5. Critiques, penseurs, tant qu’on voudra! Mais, contrairement à un réflexe commun des Cahiers, il ne me semble pas très honnête de reprocher à un artiste ses choix esthétiques au nom d’une supposée ontologie de son art. Malick a bien le droit de faire de l’esthétique publicitaire, s’il le souhaite – et le spectateur a parfaitement la liberté de ne pas apprécier cette option! Quant au critique, son travail ne consiste pas à dire ce qu’un cinéaste devrait faire ou ne pas faire, mais plutôt à analyser la signification des choix constatés.

    • Tout à fait d’accord ! Je suis même entièrement d’accord avec ça. Il y a peut-être eu confusion : je ne prêche surtout pas pour une supposée ontologie du cinéma ! Cela va à l’encontre de la démarche critique – ou du moins de ce qu’elle devrait être. Je signale d’ailleurs dès le début que je ne prétends pas faire une critique. Malick a bien le droit de faire de l’esthétique publicitaire : oui, c’est incontestable. Ayant travaillé un peu avec des critiques j’ai beaucoup parlé de ce positionnement du critique vis à vis du film : qui en effet est trop souvent dans une position contestable du « il n’aurait pas dû faire ça comme ça ». Une fois encore, oui, ce n’est pas le rôle du critique : ils ont d’ailleurs du mal à comprendre cette critique que l’on peut leur faire. A mon avis la question n’est pas de dire qu’il ne faudrait pas que les cinéastes « utilisent » une esthétique publicitaire parce que cela va à l’encontre d’une certaine ontologie. Mais – et, en effet, le passage final du billet est ambiguë, je m’en excuse – que l’on devrait davantage se pencher sur cette « tendance » (donc par l’analyse) pour pouvoir apprécier les implications, ou les « conséquences » que cela peut avoir sur la production cinématographique. Mais avant d’atteindre cette part analytique, il faut peut-être une étape relative au constat (et cela passe souvent par une tonalité militante ;)) : et je trouve dommage que l’on n’évoque pas assez ce phénomène en général – du moins dans les revues et articles spécialisés. Enfin, que Malick utilise une esthétique publicitaire, oui : mais la signification d’un tel emploi me paraît extrêmement contestable.

  6. @André et Adrien Mais est-ce que l’idée même que le cinéma ne doive pas nécessairement participer à une amélioration et à une esthétisation généralisée du visible, n’est pas une idéologie très récente?
    En vrac, les lumières d’Henri Alekan, Fritz Lang, tous les genres cinématographiques traditionnels (la comédie musicale, le film noir, le western) ne sont-ils pas tous dans une logique de l’amélioration et l’esthétisation généralisée du visible?

  7. @ Thierry: Même s’il existe différents styles publicitaires, il n’en reste pas moins qu’un des caractères les plus partagés de l’énonciation publicitaire est bien celui d’une amélioration et d’une esthétisation généralisée du visible. Il me paraît donc pertinent de référer à ce domaine lorsque l’on veut signifier cette dérive.

    @ Adrien: Sans avoir vu le film, la critique me paraît toucher juste, concernant Malick. En revanche, je suis un peu surpris par les affirmations et injonctions à caractère mythologique sur « le cinéma » en fin de billet. Prétendre que le cinéma, un des piliers des industries culturelles, « ne doit pas répondre à une norme visuelle largement capitaliste » relève du militantisme cinéphilique plutôt que de l’analyse.

    • @André Gunthert, oui, un peu d’emportement à la fin ; j’avoue avoir écrit ce petit billet – ça se ressent – dans un certain emportement. Mais je revendique, oui, un certain « militantisme cinéphilique », peut-être qu’il m’aide à recevoir certaines oeuvres, ou plutôt que cette once de politique me permet d’appréhender plus facilement le foisonnement d’oeuvres cinématographiques aujourd’hui. Je ne sais pas – et c’est peut-être un peu désuet aujourd’hui de dire cela – si nous n’avons pas un peu oublié, ou laissé de côté, une certaine critique qui permettait de mettre davantage en perspective le cinéma lui-même (tout ce qu’il implique). Il me semble d’ailleurs important aujourd’hui de remettre en perspective critique – et peut-être que cela doit passer par un certain discours politique ou militant – le cinéma par rapport aux évolutions culturelles. Les Cahiers du cinéma l’ont fait dernièrement avec un dossier Art et Cinéma – novembre 2012 – où il revenait sur la place du cinéma dans la pratique curatoriale par exemple (qui revenait sur des questions posées également par Raymond Bellour dans La querelle des dispositifs). Je pense que le cinéma – comme d’autres domaines constitutifs de notre culture – doit passer par une remise en question et qu’on a dorénavant besoin (je ne parle pas ici de ce billet) de critiques, de penseurs (et pourquoi pas de véritables « militants) pour réinterroger, pour requestionner une part mythologique du cinéma.

  8. La publicité parodie involontairement le cinéma dans mon exemple. 🙂
    Un peu comme parfois certains travestis affichent excessivement les signes extérieurs de la féminité. La musique, les ralentis, les gros plans et le propos, tout est trop souligné. Et de ce fait rend plus manifeste les procédés, habituellement dissimulés par l’impression de réalité, qui sont utilisés par le cinéma .

  9. Je ne sais pas trop si on peut dire qu’il y aurait des codes esthétiques qui « appartiendraient » à la pub. Ou si c’est parce que elle en use de façon répétitive que l’on fini par les associer à la seule publicité.

    Est-ce que cela pose problème pour le septième art? Ce n’est pas très différent de ce qui se passe avec l’utilisation de la musique classique dans la publicité, lorsque des gens qui n’ont aucune culture dans ce domaine vont à la Fnac demander un disque en citant la publicité qui en a fait usage et non son compositeur. Au positif, la publicité permet à un public de découvrir une culture qui lui est étrangère, au négatif si tu possèdes déjà cette culture, ça t’énerve de ne plus pouvoir entendre Carmen sans penser à une marque de tampon. 😉

    D’un point de vue critique, je me demande si la pub ne nous en dit pas plus sur le cinéma que l’inverse, ne serait-ce que parce qu’en raison de son format court et de sa fonction on est souvent à la limite de la parodie:

  10. Il y a peut-être le même genre d’injonction pour Malick que pour Tarantino (palme d’or; président du jury; etc.); ici un avis différent : http://doha75.wordpress.com/2013/03/10/limage-peut-etre-parfois-merveille/: chacun(e) fait ce qu’il (elle) peut… En tout cas, au vu du film annonce (je crois que tout y est dit) (j’ai eu l’impression d’y voir recyclées des images de « the tree of life ») je n’irai pas voir ce film (non plus que django unchained) (à moins que) :°))

    • @ Thierry. Merci pour ces remarques. Je ne sais pas si on peut dire que la pub n’invente rien … d’un point de vue plastique, elle a largement montré, au fil du temps qu’elle avait un fonctionnement qui lui est propre et qu’elle pouvait largement être produite pas des cinéastes (pensons à Jean-Philippe Jeunet par exemple ou d’autres). Ta dernière remarque est pour moi un vrai problème et je trouve que la question se pose véritablement aujourd’hui : à quel moment la pub influence le cinéma et inversement. À quel moment certain « codes » esthétiques qui appartiennent au domaine publicitaire (donc en effet qui existent uniquement que dans une prospective marchande) se retrouvent appropriés par les cinéastes. À l’inverse, à quel degré la publicité puise dans les codes cinématographiques propres pour vendre. On a d’ailleurs tous remarqués que les publicités qui passent au cinéma avant une projection sont davantage « cinématographiques » que certaines qui passent à la télévision. À quel degré les deux univers se téléscopent et à quel degré cela pose problème pour le septième art ? Dans le fond, pour autocritiquer mon billet, je dirai que je pars d’un principe qui peut être faux : je vois de la pub là où peut-être il n’y en a absolument pas. Mais à quel moment je suis capable de faire la part des choses entre une « esthétique » publicitaire et une « esthétique » cinématographique (ce qui prouve un télescopage, peut-être est-il simplement culturel … mais c’est encore plus problématique)

    • @PCH, merci pour le lien vers le blog de Dominique Hasselmann; je n’avais pas vu son billet sur le film. Il y a certainement un effet « Tree of life » : peut-être que ce nouveau film est arrivé trop vite après The Tree of life et que A la merveille paraît soudain plus pâle, comme un supplément pas très utile … La temporalité, dans une filmographie, n’est jamais à négliger lorsqu’on appréhende un film … Pour Django, à vous de voir 😉

      @ Thierry. On touche évidemment ici toutes les questions relatives aux appropriations culturelles qui définissent largement nos pratiques culturelles elles-mêmes. Pour ce qui est du fait que la publicité parodie le cinéma (si je te suis bien ;)) c’est en effet ce que je ressens aussi parfois, même si je parlerais moins de parodie que d’imitation. Mais la question est là, à quel moment cette imitation a t-elle un impact sur le cinéma et sur sa dimension marchande (en partant du principe qu’on peut aujourd’hui vendre n’importe quoi : una acteur, une idée, une valeur, un idéal…). Si on prend l’exemple de la publicité pour Dior, réalisée par Guy Ritchie avec Jude Law; on retrouve un grand nombre de codes propres au cinéma (générique, « starring », mise en récit, scénario etc.) et l’on est pourtant dans une pure publicité. Le petit commentaire en-dessous de la vidéo dit ceci d’ailleurs : « It’s a lot better than Scorsese for Bleu de Chanel! ». Beaucoup est dit ici pour moi, dans cette phrase, de la manière dont ces deux domaines se télescopent dangereusement…

  11. Je ne suis pas certain que l’on puisse parler d’un « beau publicitaire » parce qu’il répond à des choix fonctionnels qui sont nécessairement très divers.

    L’esthétisme est fonction de la nature du produit(ou de la marque) et de la cible auquel le diffuseur souhaite s’adresser. Comme le marché est segmenté socialement et culturellement, on n’utilisera pas les mêmes références esthétiques pour vendre son produit à un lecteur de Télé 7 jours et à un lecteur de Causette, à un smicard et à un CSP+++, à un « jeune actif » et à un « senior », pour vendre un parfum ou de la colle à dentier. La pub c’est autant David Hamilton que le porno chic.

    Par ailleurs le cinéma a plus influencé la pub que la pub n’a influencé le cinéma. La pub n’invente rien, ne créé rien. Ce serait trop risqué commercialement. Elle surfe sur l’existant. Elle ne créé pas la mode, elle l’amplifie.

    Je n’ai pas vu le film, mais j’aurais tendance à penser en lisant ton texte qu’ici Malick copie la pub qui copie Malick. 🙂

  12. Oh qu’il fallait ce discours ! Oh là la ! Oui, cent fois. Mille mercis, ça fait du bien à lire ça.
    Mais c’est tellement trop gentil encore tout ça !
    Faudrait s’énerver plus. Yen a marre de pourrir le goût de milliards de gens à petits coups léchés, faudrait le hurler qu’ils en aient plein leurs oreilles bouchées.
    Ça commence à être envahissant et ça commence avec Google-Earth qui me colle partout quand je voudrais (re-)trouver un lieu que je connais ou pas et qui me colle là où ya pas la street-view, des photos de couchers de soleil bouchant la vue en lieu et place des masures ou des beautés vraiment poignantes et fissurée, le vrai romantisme nom d’un Saint Michel du Monstre marin, bâti sur le vrai rocher de l’impossible, c’est pas du sirop à la menthe on the rocks, bordel ! C’est bon, j’ai dit ma messe, c’est dimanche, merci Adrien.

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