Bons baisers de Berlin

Le Monde.fr / Mardi 22 janvier 2013

A l’occasion des 50 ans du traité de l’Elysée, François Hollande et la chancelière Angela Merkel se retrouvent pour s’inscrire ensemble, comme ce fut le cas depuis une cinquantaine d’années, dans le même cadre historique, dans les mêmes images.

Or il est amusant de voir que dès aujourd’hui, Le Monde nous propose une illustration du « couple » franco-allemand plutôt familière, si ce n’est une sorte de même de l’iconographie journalistique politique. Dans un instant de suspension, François Hollande et Angela Merkel semblent deux jeunes amants prêts à s’embrasser. La photographie, prise par Fabrizio Bensch pour l’agende Reuters a été prise au Bundestag, mardi 22 janvier. J’emploie évidemment le mot de suspension, car il s’agit, à mon sens, d’une photographie parmi d’autres, d’un même instant continu. J’avais déjà écrit un petit billet pour évoquer, toujours au sujet des deux com-pères de l’Europe, le fait que ces séries de photographies prononçaient efficacement, dès lors qu’il y a « saut de temps », un saut de sens. Il va de soi que cette illustration journalistique correspond parfaitement à l’imagerie du « couple » franco-allemand et fait écho directement au titre évocateur du journaliste : « Paris et Berlin célèbrent leurs noces d’or, oubliant les difficultés ».

Iconographie du couple donc. Iconographie de l’amour d’un pays à l’égard d’un autre, d’un représentant à l’égard d’un autre. L’image du couple politique semble de plus en plus se prononcer en faveur de l’amour charnel lorsqu’il était, il y a encore quelques temps, que symbolique. On serait passé, en une cinquantaine d’année de représentation du couple franco-allemand, de la symbolique du couple aimants et bienveillants au couple amant et charnel.

Les Echos proposait le 20 janvier de revenir en images sur cet amour symbolique entre l’Allemagne et la France qui est toujours passé, semble t-il – incarnation politique oblige – par les corps de nos représentants. Mais c’est comme si, au fil de ces images et des années, qui tissent une sorte d’histoire d’amour, les protagonistes s’étaient de plus en plus rapprochés physiquement. Comme si se dessinait, devant nos regards, une relation amoureuse en sens inverse : où les jeunes amants fougueux seraient ceux qui fêtent leurs noces d’or. D’une poignée de main ferme et timide à une bise, nos représentants semblent de plus en plus dans la suspension d’un acte physique en devenir.

François Mitterand et Helmut Kohl le 22 septembre 1984

Valérie Giscard d'Estaing et Helmut Schmidt, 1978.

Ce type de photographie illustrative du couple franco-allemand semble avoir trouvé une origine certaine dans les balbutiements de l’ère Merkozy. Nicolas Sarkozy, tactile, proche, embrassant la chancelière dès leur première rencontre, a rapidement souhaité donné à voir un couple franco-allemand dans son expression la plus évidente, la plus performative. Champion de communication, il a vite souhaité montrer ce qu’on nomme un couple, comme un « couple » à l’image. Il va de soi, de plus, que la rigidité imagée que l’on peut parfois ressentir dans les clichés des années précédentes vient de la distance virile de deux hommes, de deux chefs d’Etat. Il est certain que l’arrivée d’Angela Merkel au pouvoir en novembre 2005 a favorisé l’essor de cette iconographie de couple, d’un homme et d’une femme proches, s’embrassant. Les journaux ont beaucoup utilisé, lors de cette ère Merkozy la même iconographie journalistique que celle que propose Le Monde aujourd’hui. Ce plan rapproché, qui suspend une bise, permet, par le biais d’une faible profondeur de champ et d’un aplanissement dû à l’image photographique, une véritable ambiguïté dans l’action. Ces images, quoi qu’on dise,  activent un imaginaire lié au baiser, à un amour charnel entre un homme et une femme.

Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. Novembre 2011. Publié par l'Express

Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. Septembre 2011. Publié par LePost.fr

Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. 5 février 2012. Publié par le Nouvel Obs

Il est surprenant de voir que cette iconographie a clairement été utilisée par les publicitaires et notamment par la marque Benetton lors de sa campagne controversée Unhate où, par le biais d’un montage, on pouvait voir clairement Sarkozy et Merkel s’embrasser. Ce sont les publicitaires, par le montage, qui sont allés chercher cet impensé culturel qui passe dans tous les esprits dès lors que l’on se retrouve face à ces images de « baisers suspendus ».

Campagne de publicité Benetton, 2012.

Mais à voir à nouveau cette sorte de chronologie visuelle où les représentants allemands et français semblent se rapprocher physiquement de plus en plus (et le cadre se resserrer) on voit bien se prononcer un changement iconographique dans la manière de représenter les relations bilatérales entre les Etats. L’image journalistique servant de plus en plus, comme cela a été relevé sur Culture Visuelle plusieurs dizaines de fois, à illustrer copieusement et parfois simplement une information ou une expression maintes fois répétée (ici le mot « couple » s’incarne dans l’acte du baiser). Mais c’est aussi un moyen de voir la façon dont on peut déceler, en creux, le mal être représentatif d’un couple proche du divorce ; où l’image vient de plus en plus à la rescousse d’un couple qui ressent profondément, au contraire, le poids des ans. Cette surenchère visuelle, cette proximité des visages rappellent soudain le fait qu’on tente toujours de croire, dans le fond, à ce que l’on donne à voir.

Advertisements

6 réflexions sur “Bons baisers de Berlin

  1. Ce qui me frappe également dans cette iconographie sélectionnée par Adrien, c’est que la signification de ces figures imposées mises en scène pour la presse sont également dépendantes du physique des participants et du contexte politique.
    Lorsque le petit Mitterrand (par la taille) et le grand Kohl ont posé pour cette photo iconique, l’Allemagne était encore un nain en politique extérieur et son économie n’était pas donné en modèle à la France. La différence de taille qui compte beaucoup dans la prosécogénie de l’image, participait de l’idée que l’on pouvait se réunir malgré les différences. Supposons que cette image ait été réalisée aujourd’hui avec Sarkozy à la place de Mitterrand, on y aurait vu le symbole d’une France devenue un nain face à un nouveau géant, l’Allemagne. Je suppose que les services de com auraient cherché un autre symbole.
    Il me semble me souvenir que lors des premières embrassades Sarkozy/Merkel, celle-ci avait été prise (!) un peu par surprise et ne goûtait que modérément cet usage qui ne faisait pas partie de son langage social. C’était pour Sarkozy une façon de signifier son ascendant. Et puis, il semblerait qu’elle y ait pris goût, sans doute parce que ça modifiait son image vis à vis de ses électeurs.
    L’autre aspect intéressant de la bise, c’est qu’alors que d’habitude à ce niveau de pouvoir, on gomme les différences qui tiendraient au genre. Ici, contrairement à un rituel tel que par exemple le fait de savoir si un invité officiel sera accueilli sur le perron de l’Elysée, en bas des marches ou à l’aéroport, on est dans une manifestation qui introduit clairement une opposition homme/femme. A ma connaissance, Sarkozy n’a jamais fait la bise à Cameron ou Obama.

    #Béat A chaque fois, la photo montre ce qui c’est vraiment passé, mais on est toujours dans une mise en scène dont l’interprétation va varier au gré des situations politiques et des commentateurs.

    • @Thierry. Merci beaucoup pour ces remarques. Je suis tout à fait d’accord avec toi sur la question du genre et d’ailleurs c’est à mon avis un axe d’analyse très intéressant pour comprendre l’évolution de l’iconographie du couple franco-allemand. L’arrivée au pouvoir d’Angela Merkel en 2005 a clairement modifié la mise en scène du couple et la presse a largement suivi cette « aubaine » visuelle. En effet, lors des premières rencontres entre Merkel et Sarkozy, Merkel avait fait savoir qu’elle n’appréciait pas les familiarités de Sarkozy, sa manière de la toucher, de l’embrasser etc. Je crois me souvenir d’ailleurs que des personnes proches de la chancelière avaient déclaré qu’elle détestait être touchée. C’est par ailleurs très intéressant de voir l’iconographie de la fin du mandat de Jacques Chirac et de la jeune chancelière. Il suffit de taper sur google image « couple Merkel Chirac » pour voir que le baise main domine l’iconographie du couple. Merkel appréciait d’ailleurs grandement cette « délicatesse » française et politique de Chirac. Dans ce domaine comme dans d’autres, Sarkozy a cherché à détonner, tant sur le fond (le symbolique de la main sur l’épaule, de la bise etc), tant sur la forme (des images d’un couple s’embrassant). C’est donc amusant de voir que c’est le « style Sarkozy » qui est resté chez Hollande (comme dans d’autres dans ce qui relève de la communication). Mais, une fois encore, d’un point de vue de l’évolution iconographique du couple franco-allemand, il est certain qu’il y a eu un retournement visuel au moment de l’arrivée d’une femme au pouvoir en Allemagne et on peut mesurer cette évolution à partir de l’image (du serrage de main, au baise main, de la bise, au baiser fantasmé…).

  2. @Adrien Tout à fait d’accord sur l’utilisation qui est faite de cette latence. Mais le problème, comme on le voit d’ailleurs bien dans les images que tu as sélectionnées, c’est que lorsque le baiser est à lèvre/joue touchante, on n’identifie plus que l’un des partenaires (photo du 5 février 2012), s’ils ne s’embrassent pas sur la bouche (pub Benetton).
    @Béat Si on ne publiait que ce que vous qualifiez de « bonnes photos », il n’y aurait pas de photos dans la presse. Une photo c’est toujours 1/60 » de ce qui c’est passé. Et ce qui c’est « vraiment » passé, ça va dépendre de l’angle donné par le journaliste à son article.

  3. Une photographie de presse qui montre autre chose que ce qui s’est vraiment passé — ou qui le suggère —, c’est juste une mauvaise photo. Que cela soit le fait de l’instantané n’y change rien. Non, ce n’est pas le sujet, mais c’est cela qui frappe

    • @Thierry, alors oui, je me doute que prendre en photo des gens en train de s’embrasser n’est pas facile et ça doit être encore plus difficile de faire une bonne/belle photo. Après, encore une fois, la presse n’utilise pas pour rien cette « latence » entre le moment où on s’approche pour embrasser et le moment où on embrasse. En utilisant cette petite suspension, ce petit temps entre les deux, qui donne ces images, ils jouent le jeu de l’ambiguité iconographique. Comme on l’a souvent relevé, il est certain que ce choix (qui, j’ai voulu le montrer rapidement est fait depuis un certain temps dans la presse) n’est pas anodin et qu’il vient intégrer une iconographie en devenir et en construction du « couple » franco-allemand.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s