Athènes, cité visuelle

Retour de voyage. Quelques photographies et quelques mots en guise de carte postale, pour les lecteurs et auteurs de Culture Visuelle.

Quartier de Psiri. Août 2012

Dans le rétroviseur, comme un clin d’œil à la situation d’une génération grecque, le jeune conducteur me regarde. Voilà quelques minutes qu’il nous a pris en autostop et Athènes s’est déjà imposée comme sujet de conversation. A notre engouement manifeste pour la capitale, une seule réponse, presque murmurée dans un soupir :

« Athens…the dirty city ! »

Cette petite phrase, prononcée dans un anglais chantant, s’imposa longuement à moi au cours du voyage. Comment définir, caractériser – autrement dit personnaliser – une ville comme Athènes aujourd’hui ?

La voiture serpentait, coulissait le long d’une route montante au cœur de l’île d’Amorgos –Chora – et le souvenir d’Athènes, quittée quelques jours auparavant s’imposait à notre mémoire, effaçant peu à peu les oliviers qui défilaient le long de la route, écroulés par les estocades du Meltemi. Et quel souvenir ! Au-delà d’une remémoration teintée de crasse, de saleté et de poussière (encadrait-il cela dans ce mot générique anglais ?), la cité de l’Acropole s’affichait colorée, peinte, un camaïeu de couleurs et d’émotions… En un mot, Athènes devenait dans mon souvenir une cité visuelle, une ville d’images et de dessins, de coloriage et de graffitis.

Fort de ce ressenti, je décidai de photographier la ville sous cet angle lors de mon retour des Cyclades. Ce sont quelques-unes de ces photographies que je propose ici, appuyées par différentes considérations qui peuvent aider à comprendre – et peut-être à expliquer – une part de cette  caractéristique de la ville d’Athènes : à savoir sa puissance visuelle sur le promeneur.

Une trop forte présence des murs

Lorsqu’on descend d’un avion pour découvrir un nouvel espace, les yeux s’écarquillent et la tête panoramique ; pour détenir l’inconnu on absorbe goulument par la vision, dévorant du tout visuel. Comme répondant à une rengaine maternelle, on fait l’enfant sage : on « touche avec les yeux ». Athènes foudroie dès les premiers pas, l’Athènes contemporaine semble un labyrinthe de rues colorées ; non pas sales mais habitées. L’article  de Mélissa Vassilakis et d’Hécate Vergopoulos (publié sur le blog de Yoann Moreau), publié il y a quelques mois sur Culture Visuelle expliquait remarquablement bien cette présence surprenante, tout au long de la ville, de graffitis, de dessins, d’affiches, de mots sur les murs. Le regard prude d’un voyageur trop hygiéniste verrait dans cette exacerbation graphique la manifestation d’une ville sans entretien, laissée à la sauvagerie des graffeurs. Les graffitis, dans grand nombre d’esprits, sont le symbole d’une déchéance urbaine, du délaissement d’un espace : le graffiti est saleté parce qu’il est abandon. Le graffiti vient combler le vide humain dans une ville dès lors que les habitants ont quitté une partie d’espace qu’ils occupaient. Le graffiti, c’est l’absence d’occupant – et donc d’occupation –, c’est le comble de la ville saine ; si ce n’est le comble de la ville elle-même. Certains médias, par ailleurs, ont fait de ces graffitis le symbole du désespoir des grecs.

Quartier de Plaka. Septembre 2012

Quartier de Plaka. Septembre 2012

Beaucoup de voyageurs peuvent avoir, me semble-t-il, cette impression lorsqu’ils posent le premier pas à Athènes. L’Athènes d’aujourd’hui joue ce double jeu de ville européenne et de ville économique en sursis ; elle souffre de cette appropriation visuelle que nombre d’européens ont fait contre leur gré. N’avons-nous pas été, depuis le début de la crise grecque, bombardé d’illustrations de la crise dans les journaux par l’image d’Athènes ? Combien de journaux ont-ils illustré des articles sur les sursauts politiques et économiques du peuple grec par l’Acropole faiblement soutenue par des échafaudages, par une rue aux volets clos ? L’Acropole menacée par des nuages noirs ou foudroyée par la foudre est presque devenue, en l’espace d’un an, un topos visuel à part entière ; caractérisant à la fois la déchéance de la Grèce mais aussi le symbole d’une Europe touchée en son cœur historique. Combien de reportages montrant des rues taguées comme délaissées par ses habitants et par là même par l’Europe ? L’image d’Athènes, dans la conscience européenne contemporaine a été fortement marquée par cette sur-illustration de la ville dans les médias comme symbole de la crise. Athènes n’est pas uniquement, pour beaucoup, une « dirty city », c’est aussi une ville qui s’éteint, qui rejoint peu à peu les ruines qu’elle détient en son cœur.

Images sélectionnées qui ont illustré certains articles de presse sur la crise grecque.

La première photographie est extraite du site de Marianne (Avril 2012); la seconde de Lavie.fr; la troisième du site du Figaro ; et la quatrième du site de l’Express.

C’est de cela, en somme, qu’il convient de parler ; c’est du sentiment d’un voyageur mais c’est aussi comprendre combien l’image répandue d’une ville n’est pas, à proprement parlé, à son image. « Athènes cité visuelle » c’est bien plus que cette perception faussée reléguée par les médias. Au-delà d’une absence, d’un abandon exponentiel, on ressent une forte présence ; une trop forte présence des murs. Les murs, illustrés, peints, graffés, émanent une présence monumentale, communiquent aux promeneurs étrangers une sensation d’habitation, de vie. Athènes comme une ville-dessinée. On voyage dans Athènes comme « on fait le mur » pour reprendre le titre du documentaire de Banksy ; dans cette déambulation, on voit, partout, une communication en cours, un discours purement visuel.

Quartier de Syndagma. Septembre 2012

La voix des murs.

Suivre la voie des murs, le long des rues, c’est aussi tendre l’oreille, c’est écouter un murmure qui en dit long sur un espace, sur un lieu contemporain en pleine écriture de son histoire. Si la Grèce vit une part importante de son histoire, on en trouve les échos réels en contemplant l’expressivité des murs d’Athènes.

Que nous disent-ils ?

Le mot est choisi à dessein, il s’agit bien d’un discours, latent, crypté, qui s’exprime. Les murs parlent et nous parlent lorsqu’on arpente les rues. Les images, marquantes, des différentes manifestations et émeutes qui ont essaimé à Athènes au cours des deux dernières années donnaient à voir une population – un peuple – soumise à un désarroi profond. Une femme d’une quarantaine d’années, Eleni, chez qui nous logions dans le quartier de Kallithea est revenue longuement sur cette période d’incertitude, de mouvements populaires dans les rues d’Athènes. Elle nous expliquait que les manifestants étaient composés d’une masse populaire extrêmement hétéroclite mais largement dominée par la « jeunesse ». Des étudiants, des jeunes salariés et entrepreneurs, des chômeurs, des marginaux : toute une population marquée avant tout par un sentiment générationnel robuste. Une sensation d’abandon, de perte de perspective, d’absence d’aides et autres moyens financiers et humains pour s’intégrer dans une vie dite « active ». Mais elle insista sur cet immense fossé, cette faille temporelle, qui existe entre une classe dirigeante discréditée et cette génération qui est née dans la reconstruction instable du pays après la dictature des Colonels (1967-1974). Cette rupture, ce sentiment d’impuissance et d’incompréhension semble, selon elle, résider avant tout dans un manque de représentativité et donc d’expressivité. Une génération qui se sent silencieuse, incomprise, muette au cœur d’un pays qu’il souhaite reconstruire. Un invariant historique en somme.

Une génération, comme d’autres avant eux, comme d’autres aujourd’hui en Europe et dans le reste du monde, qui a l’insoutenable sentiment d’être bâillonnée, sans voix.

Quartier de Plaka. Septembre 2012

Dès lors, l’expression se déplace, se modifie ; elle prend des détours, comme un flot sans contenant, elle se déverse, sans limites et sans règles : elle remplit les vides. Les tracés, les dessins, les tags épars sur les murs d’Athènes agissent comme un moyen d’expression à l’échelle du manque d’expressivité. Les jeunes athéniens s’arrogent les murs de la ville comme une manière nouvelle et anarchique de reconquérir l’espace. La surabondance graphique, visuelle, si présente et poignante pour le regard du visiteur apparaît comme une réappropriation – si ce n’est une appropriation pure – de l’espace urbain, et par là même politique, d’une génération. Des historiens antiquisants ont souvent insisté sur cette prégnance de la publicité de la vox populi dans les cités grecques et romaines. On affiche, on tague, on grave pour mieux imprégner et frapper du sceau de la pérennité la société civique. Gilbert Dagron le rappelait dernièrement dans son bel ouvrage l’Hippodrome de Constantinople : les murs et les différentes stèles réparties dans l’espace public sont tout autant des marqueurs sociaux que des constituants de la vie politique. La jeune génération grecque contemporaine ne fait que se réapproprier cet ancien moyen d’expression. Là où la ville contemporaine n’utilise guère plus que l’affiche publicitaire – et marginalement et ponctuellement l’affiche politique – pour peupler ses murs, les jeunes athéniens jouent leur propre publicité par le biais de la « voix des murs ». Dans cet espace qu’ils conquièrent par le visuel, ils façonnent et construisent leur propre espace public et politique : ils rendent public, par une surabondance visuelle anarchique, leur voix et donc leur existence, à la fois politique et générationnelle. C’est cela qui marque le visiteur, c’est cet espace nouvellement colonisé, colorisé, par un peuple que l’on sent absent au cœur des soubresauts historiques et politiques et qui pourtant existe puissamment à chaque balayement du regard.

Quartier de Monastiraki. Août 2012

Quartier d'Exarchia. Août 2012

Au-delà même d’un murmure, c’est un cri, strident et continu, qui parcoure les rues d’Athènes et qui donne tant d’unicité à ces visages de jeunes et de démunis que l’on croise. Assis ou marchants, parfois la tête baissée, de temps à autres assommés par une drogue dure, les habitants d’Athènes semblent constamment accompagnés d’un phylactère plaqué au mur trahissant leur cri intérieur ou leur pensée d’un instant. On a l’étrange et douce impression de les entendre, de les comprendre, au fil des regards et de l’immanquable forêt visuelle qui traverse les murs. Une jungle d’images qui les suit, qui défile inlassablement le long de chaque parcours individuel.

Une ville dessinée.

Des images, des dessins. Au-delà de la foule de mots, de formes informes qui composent ces graffitis, les images dominent l’espace. De la même manière que Barcelone ou Bucarest, Athènes est devenue en quelques temps une ville pionnière pour le street art. Des figures émergent comme Sonké par exemple (dont certaines photographies ci-dessous prouvent son talent dans les rues d’Athènes) ou encore un certain Bleeps. J’ai pris en photographie, sans le savoir au départ, une des œuvres majeures de Bleeps. Il s’agit de cette masse humaine faisant face à une armée de robots survolée par les figures politiques du moment : Barack Obama, Angela Merkel, Nicolas Sarkozy… On peut lire, sur le côté gauche : « Après avoir étouffé le pays, ils demandent plus : la mort ». Ce graff, dans un coin de rue du quartier d’Exarchia, s’érige, pour le visiteur d’un jour, comme une réelle « injonction photographique ». Et pour cause, il impose le regard, il s’affiche comme une expression à la fois libre, historique et générationnelle.

Oeuvre attribuée à Sonké. Septembre 2012

Oeuvre attribuée à Sonké. Septembre 2012

Oeuvre attribuée à Bleeps. Septembre 2012

Ces multiples images qui font d’Athènes un lieu de communication unique, sont avant tout un symbole générationnel, celui d’un peuple, utilisant l’imaginaire comme moyen plénier d’expression civique. Une ville dessinée dont le peuple s’est réapproprié l’espace et où l’image devient le meilleur facteur d’expression et de communication. Les images (dessins, graffitis, gribouillis) parlent d’elles-mêmes parce qu’elles détiennent ici un message purement communicatif. Ces images prouvent également la prégnance d’un langage mondialisé, universalisé, qui fait que chaque visiteur, dès lors qu’il s’applique à tendre le regard, est à même de comprendre une population par son expressivité visuelle. L’éparpillement visuel dans Athènes permet ce commun langage entre un peuple européen et son visiteur d’un jour, il est la mise en publicité d’un sentiment populaire, d’un ressenti. Il est à la fois vitalité et vérité, il est langage et partage.

C’est en cela que je me permets de parler de « cité visuelle », c’est parce qu’Athènes est une ville-dessinée, en ce sens que « le geste de dessiner tient […] d’une opération magique qui « rend visible » avant même tout contenu métaphorique de la représentation. […] Le dessin est plutôt la trace d’un débordement ». Athènes déborde de vitalité civique, elle déborde par la surabondance visuelle qui compose ses murs. Serge Tisseron ajoute que l’acte du tracé, du dessin, réside dans le retour « d’un quelconque refoulé linguistique[1] ». Lorsque la langue est nouée, lorsqu’on offre à une population qu’un novlangue administratif désuet, l’expression colonise l’espace qui lui reste.

Tracé-citoyen

Si la crise grecque marque tant les esprits européens aujourd’hui c’est bien parce qu’elle a la fâcheuse caractéristique d’incarner, par son simple foyer géographique, l’Europe toute entière. La Grèce, dans l’inconscient historique collectif appelle des mots comme « racines », « berceau », « civilisation »…Des mots, des passions d’historiens et de politiques, qui ont amené à parler de grécité[2]. Tout cet amalgame, profondément ancré dans la mémoire et la pratique collective empêche – et d’autant plus aujourd’hui – une déambulation désintéressée, objective, dans les rues d’Athènes. Si ce n’est le voyage vers la Grèce lui-même.

C’est pourquoi, en un sens, je n’ai pu me désolidariser de cette prégnance visuelle qui ceint le regard et l’esprit en pérégrination. Athènes s’est affichée – s’est imposée – pour moi comme un lieu de l’expression citoyenne moderne, contemporaine. J’ai eu la triste impression, de retour en France, d’être sourd, de ne rien entendre des citoyens que nous sommes. Ces multiples traces sur les murs d’Athènes, en ce sens qu’elles sont pleinement des « présences faîtes d’absences », sont des marques vivaces de la vitalité d’une vie citoyenne en mouvement. Et j’oserais même écrire, « en lutte ».  Ces multiples tracé-citoyen agissent pour moi comme la preuve que même au cœur d’une indifférence mondialisée sur le sort d’une majorité des populations européennes, la voix du citoyen, son expression pleine et entière, agit toujours.

Conquérir un voyageur par le regard est déjà une marque de partage, lui permettre d’entendre et de voir par l’image est un acte artistique citoyen.

Mains d'un jeune graffeur à Monastiraki, septembre 2012. Comme un symbole.


[1] Ces deux citations sont extraites de Serge Tisseron, Psychanalyse de la bande dessinée.

[2] Suite à la mort de Chris Marker, je ne peux que conseiller de voir ou revoir la série télévisuelle L’héritage de la chouette, 1987.

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13 réflexions sur “Athènes, cité visuelle

    • @Fatima Aziz. Je suis désolé pour cette réponse si tardive, je n’avais pas remarqué l’ajout du lien que je viens seulement de voir. Merci pour vos précisions et pour ce lien qui, en effet, complète de manière intéressante les quelques mots ci-dessus.

  1. Les normes de l’espace public seraient de respecter cet espace, de ne pas y afficher des tags, des graffitis. Dans ce cas, faire les murs égale enfreindre la loi, non? Je pense comprendre en vous lisant, que ces tracés sont des actes stratégiques, qui manifestent un sentiment plus profond que de la colère ou de la frustration… Vous dites vous-même, que le peuple à Athènes est en « lutte ». C’était vraiment intéressant de vous lire surtout après le billet ‘How I spent my summer vacations’ d’Henry Jenkins, professeur de Transmedia à MIT, qui lui aussi parle, mais très brièvement, de ces graffitis comme une manifestation de la crise économique du pays.

  2. Merci de partager cette expérience sur Culture Visuelle. En vous lisant je comprends mieux comment le visuel sert aux opprimés de s’approprier l’espace public par le détournement des normes.

  3. @Sybille. Je prends ça pour un compliment, merci 😉 Comment expliquez-vous, de votre côté, ce besoin de prendre en photo les murs d’Athènes, lors d’une découverte de la ville?

  4. Traveling is always great to refresh our gaze and it shows in your photos and text. However, I can say that in many cities, for not to say all, if you walk the streets they will talk to you… somehow (“Les murs parlent et nous parlent lorsqu’on arpente les rues.”) do you agree then that your sentence can be then applied to any city? … The point is where or how is this different in Athens and why …

    if there is such huge amount of graffiti production – fact that I can infer only subjectively out of your text – I wonder what happens , if there is a sort of vandalism side too. I found online someone who says: “Nowadays it is mostly the work of frustrated kids whose signatures all over the city seem like a cry for help to a world that does not notice that they exist.” (http://www.athensguide.com/art/graffiti/index.htm)

    I would like to know what your comment regarding this sort of opinion is. Have you also seen a dark side of the street too?

    • @Gaby David. Merci pour ce commentaire et ces questions!
      Tout d’abord je ne suis pas vraiment d’accord pour dire, au regard de ces quelques mots sur Athènes, que toutes les villes « nous parlent ». Si on part du principe que voyager permet de changer ou de « renouveler » le regard (là je ne peux qu’être d’accord ;)), il me semble que c’est dû largement à une pratique du voyage. Une ville parle au voyageur s’il fait l’effort de l’arpenter, de la visiter dans ce sens. En soi, oui, une ville parle à chaque voyageur qui fait l’effort de l’écouter. Mais tout l’enjeu de ce billet, et c’est d’ailleurs pour cela que je l’ai écris, c’est bien qu’Athènes parle d’elle-même si j’ose dire. « Les murs parlent » s’applique parfaitement, et de manière singulière, à Athènes.
      Alors pourquoi? J’ai un peu, à mon échelle, voyagé, et la présence des graffitis, des dessins, des mots, sur les murs d’Athènes a été une expérience unique. Peut-on dire que toutes les villes, dès lors qu’elles sont taguées, parlent aux voyageurs? Je n’en suis par certain et c’est pour cela qu’Athènes m’est apparue si différente sur ce point. Premièrement, les tags, comme je le remarque au départ du billet, sont souvent « en dehors » des murs de la ville. La plupart du temps, les villes taguées (et les villes pionnières dans le street art ne font pas exception) ont des espaces délimités où les tags s’expriment et se voient (zones désaffectées, friches industrielles…). La particularité d’Athènes (et c’est ce qui fait dire à ce jeune homme au début du texte; et il est agent immobilier à Athènes, qu’Athènes est une ville sale, mal entretenue) c’est que cet espace graffé, d’habitude cloisonné, est partout, qu’il est la ville elle-même. De plus, ce sont des graffitis de toutes sortes, tous très différents. On voit autant du street art pur, des signatures, des insultes, des phrases revendicatrices que des dessins immenses, des photographies collées contre les murs etc. Je pense que c’est cela l’unicité d’Athènes que j’ai essayé de montrer et je pense que c’est une vrai marque singulière, qui ne peut pas définir toute ville. Si toute ville nous parle lorsqu’on voyage, j’oserais dire qu’on a « bien voyagé ». Mais Athènes impose un discours visuel qui parle au voyageur, directement.
      Pour ce qui est de la tonalité de ces graffitis. J’avais lu l’article de Matt Barret’s (merci pour l’ajout!) qui donne une dimension plus politique, plus sociale à ces expressions graphiques. Il ne faut pas nier, et c’est impossible, qu’une grande partie de ces graffitis sont du vandalisme pur (le quartier d’Exarchia, fleuron anarchiste et pionnier dans les différents mouvements est l’un des quartiers les plus tagué et de ce fait, l’un des moins beau parce que beaucoup de tags sans grand intérêt). Je ne peux pas nier non plus que cette présence trop importante de graffitis démontre un malaise (donc un côté plus sombre oui) de la société athénienne. Par exemple, l’annexe du musée archéologique est entièrement abandonnée et presque intégralement taguée. C’est devenu un lieu (dans le quartier d’Omonia) où beaucoup de toxicomanes passent leur journée.
      Mais tout ce côté « négatif » de la ville, qui s’exprime par ces murs, m’est apparu, au contraire comme un élément encourageant, poignant, d’un point de vue civique. La phrase de Matt Barret’s ne va pas à l’encontre de ce que je note plus haut. Oui, ces tags sont aussi, et peut-être avant tout, l’expression d’un malaise, d’une peur notoire (souvenons-nous des traductions proposées par Hecate Vergopoulos et Mélissa Vassilakis dans leur article, sur des murs on peut lire « Je souffre! »). Mais tant qu’il y a expressivité (et je me suis avant tout concentré sur l’expression par le visuel, par les images, donc moins sur les mots et les phrases qui parcourent les murs), tant qu’il y a remontrance dans l’espace public, je pense que c’est un signal positif. Mais en effet c’est ambiguë, et c’est d’ailleurs devenu un réel problème pour les autorités grecques qui déplorent de plus en plus cette « pollution » urbaine. Mais c’est pour moi une pollution qui permet de mieux respirer;)

  5. Merci infiniment pour ce compte rendu sensible et son illustration! L’analyse que vous proposez, convaincante, donne à réfléchir… La présence des images urbaines n’est certainement pas à opposer à la mobilisation des outils numériques (on pense notamment en France à l’indispensable blog de l’historien Panagiotis Grigoriou, Greek Crisis), mais elle montre aussi le besoin d’une autre inscription et d’un autre partage, plus visible et plus durable…

    • @André Gunthert. Merci beaucoup! Évidemment la mobilisation numérique est fondamentale, plus massive et a sûrement davantage d’impact. D’ailleurs, c’est amusant de voir que certains graffitis jouent sur ces deux espaces. Sur un mur j’ai photographié un code barre numérique (pour le scanner avec un smartphone) où on pouvait lire, sous le code barre, « This is a poem ». Sur la page internet, un texte militant. Cet écho entre Internet et les murs est vraiment passionnant… Toute l’expression « voix des murs » prend soudain beaucoup de sens. Un grand merci pour le lien!

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