Un saut de temps, un saut de sens

Angela Merkel et François Hollande. Bruxelles, 23 mai 2012. Photographie de François Lenoir, Reuters

Deux instants, deux photographies. Deux photographies d’un même moment pour une même information, dans deux journaux en ligne différents. Le site de Libération et le site du Monde ont choisi d’illustrer la même information – à savoir le sommet de Bruxelles de mercredi (23 mai) –, par le même « moment » mais pas par le même instant. Le « moment », c’est lorsque les politiques se lèvent, se déplacent autour de la table, se parlent, se présentent et se rencontrent. Ces « moments », plus intimes, moins solennels, permettent la saisine de certains jeux de regards, jeux de rapprochement et d’esseulement. Ce sont des moments propices pour les photographes de presse à la recherche d’une illustration pour imager les différentes relations existantes ou inexistantes entre les états.
Depuis l’élection de François Hollande le 6 mai, les journalistes sont aux aguets, cherchant et recherchant à voir les différentes relations que le Président français tisse avec les dirigeants qui le rencontrent le plus souvent pour la première fois. Mais la relation franco-allemande est sans aucun doute, du fait de la conjoncture politico-économique, la plus sujette à l’image et à l’illustration des relations bilatérales entre la France et l’Allemagne. Après l’image tombée du ciel de la Foudre et la tragi-comédie illustrative du tapi rouge, nous retrouvons les deux dirigeants dans un même instant de complicité. Or, les deux journaux en ligne qui nous intéressent ici on fait le choix de ne pas choisir le même « instant » pour illustrer le même article économique ; influençant grandement le sens des gestes et des relations franco-allemandes. Un saut de temps donc, quelques secondes peut-être qui infèrent un saut de sens certain.

Capture d'écran du site Libération.fr. 23 mai 2012

Libération nous propose une illustration ou les deux dirigeants semblent regarder dans la même direction, comme en accord. La chancelière Angela Merkel, de biais, s’érige en capitaine de l’Europe, « fixant le cap » à suivre. François Hollande épouse le geste du regard, apparaissant comme second.

Capture d'écran du site LeMonde.fr, 23 mai 2012

Le Monde nous propose une toute autre version du même moment de la rencontre. François Hollande semble à son tour « pointer du doigt » un cap à suivre. Or, la Chancelière esquisse un geste plus expressif de divergence, d’arrêt. De refus ?
Dans les deux cas, les articles se rejoignent pour notifier des divergences et des difficiles consensus. Cependant, on tient ici un bel exemple d’illustration des conciliabules politiques et de leurs différentes manifestations gestuelles et illustratives. C’est d’ailleurs en additionnant les deux images, en reconstituant le cours du temps des gestes dans ce « moment » politique que l’on redessine et redécouvre une vérité de l’information : divergence de cap et alliance difficile…

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10 réflexions sur “Un saut de temps, un saut de sens

  1. @Adrien. Oui c’est vrai et cela me rappelle l’histoire d’une photo de Doisneau interprétée plusieurs fois dans des journaux très différents, pour lui faire dire ce que l’on veut y trouver. Voir le lien qui le rappelle (au départ il s’agissait d’un texte de Gisèle Freund)
    http://2008tpe-image.blogspot.fr/2008/01/iii-b-le-rle-de-la-lgende.html
    En effet le rapport entre l’image et son contexte en dit long sur les questions de vérité. La crédulité du spectateur et la véracité de l’image portée par le statut de la photographie devraient se conjuguer jusqu’à faire émerger « l’ère du soupçon » (voir le travail de John Fontcuberta).
    Cependant je nuancerai cette soumission de l’image au hasard, du fait qu’un rédacteur en chef ne la choisit pas par hasard mais par stratégie. Le hasard s’arrête là où commence la décision du rédacteur en chef qui lui, est soumis à tout un ensemble de culture. (Voir évoquées plus haut toute les choix possibles concernant les manipulations de l’image (recadrage et autres..). choisir une photo c’est presque prendre une photo. Aussi son sens doit-il, peut-il se séparer du texte? Cela m’intéresserait de savoir si dans une rédaction on choisit d’abord l’image à laquelle on mettra un texte pour l’illustrer ou bien l’inverse, le texte est là et on a besoin d’une image pour l’illustrer. Que dire de cette photo qu’on nomme généralement « la madone algérienne »? Avait-elle besoin de la légende? C’est vrai que par définition, un journal « écrit ». Le texte est l’élément porteur de l’information. Il reste à mesurer si dans le rapport texte et image lequel des deux aujourd’hui illustre l’autre. Dans la relation texte image pourquoi est-il plus facile de dire d’une image qu’elle se prête à tous les sens ? qu’en est-il du texte ?Ne pourrions nous pas imaginer que l’image puisse faire exister le texte ?
    La question de l’hybridation texte-image n’est-elle pas en cours ?!

    • @Jean-Marie Desgrolard. Merci pour le lien, qui complète bien la discussion. Discussion qui, disons le tout de suite, est en toile de fond dans plusieurs articles publiés sur CV. On peut voir par exemple les nombreuses réflexions d’André Gunthert, http://culturevisuelle.org/totem/1569, http://culturevisuelle.org/totem/1436, http://culturevisuelle.org/icones/2287, http://culturevisuelle.org/icones/2268. Les questions que vous posez sont très intéressantes et constituent une partie de nombreuses réflexions en histoire visuelle. Les choix des images pour illustrer les articles, pour les journaux en lignes, sont souvent soumis à mon avis à la rapidité de l’information. Si on excepte les informations qui se basent sur une image (beaucoup d’articles aujourd’hui ont pour sujet une image-événement), les journaux ont un large choix de photographies qu’ils viennent piocher dans des banques d’images en ligne pour illustrer directement un fait ou une information. Ainsi, et c’est là toute la problématique, il est très difficile de déceler, à mon sens, le lien plénier entre le texte et l’image. A partir de quel moment (mais c’est une fausse question) l’image et le texte se désolidarisent-ils ? L’image peut évidemment faire exister le texte et inversement. Toute la question est d’essayer de comprendre le processus et les mouvements culturels que ces liens impliquent dans une société et chez les individus. Mais ces questions restent ouvertes…et d’une certaine manière c’est tant mieux.

  2. @Adrien. Disons que depuis la Renaissance la gauche et la droite du tableau sont souvent utilisés pour apporter une dimension temporelle (tout comme le lointain). la gauche en latin est sinister qui a donné sinistre. C’est toujours interessant de comparer les deux côtés par rapport à une vierge à l’enfant, une annonciation ou une crucifixion. Cela reste encore plus ou moins utilisé par ceux qui veulent raconter une histoire. Ici les deux journaux livrent deux images différentes pour une utilisation différente mais les deux images ont le même hors champ actif à gauche. il me semble que ces signes gestuels au delà de l’illustration d’un article de journal dépassent la vacuité d’une interpretation pour se fixer sur un probleme qui dépasse l’image (sens propre et sens figuré, jeu du hors champ). Qu’importe le problème, il conditionne les gestes photographiés et les gestes sous-tendent ce que l’on connait des relations franco-allemande, mais avant tout il n’en reste pas moins montré un rapport de force poli homme femme et d’esprit opposés. l’idée du blocage se traduit assez bien par la main qui fait écran au « doigt » et par un regard à perpendiculaire à celui Hollande. La métaphore du refus sexuel m’amuse justement parce ce que ces images vont bien au delà de ce qu’elles montrent et c’est bien pour ça que les journaux les ont choisies. Elles ne décrivent ni le moment ni l’instant mais entre autre l’espace à parcourir entre les deux personnages (symboles couple et pays). Les deux photos traduisent le grand écart politique entre le lointain à gauche dans la première image et le petit espace entre la main de Angela et le doigt de François. merci encore de votre réponse. juste un dernier mot pour dire que Hollande vient de la gauche française..ce qui donne un autre éclairage aux photos…

    • @Jean-Marie Desgrolard. Je vous remercie pour ces précisions et ces compléments d’analyse. D’accord avec vous pour dire que les images, même les photographies de presse, ont un aspect qui les dépasse. Que les connaissances, en histoire de l’art et autres, ont des conséquences directes sur l’analyse mais aussi sur la pratique même du photographe…Cependant, je crois qu’il faut essayer de prendre une certaine distance vis à vis des différents « codes » classiques interprétatifs. Une photographie de presse, de plus en plus soumise à toute une litanie de hasards (prise de vue, sélection…) ne peut pas répondre aux différents codes picturaux en soi. C’est pour cela qu’il reste, à mon sens, avant tout dans ce type d’approche :le choix du journal, ce qui va faire exister l’image et lui donner du sens à travers une légende, un texte etc.

  3. Faut-il voir dans la première image une connotation masculin feminin du couple plus qu’une relation france allemagne? le regard en dit long et la main aussi sur le blocage (sexuel!)
    dans la deuxième ce serait l’adieu en definitive à un avenir commun ou à un passé france allemagne commun (puisque les regards vont vers la gauche.

    • @Jean-Marie Desgrolard. Il y a sans aucun doute, depuis ce qu’on a appelé l’ère Merkozy, une imagerie qui s’appuie sur l’opposition homme/femme à la tête des deux états. Mais cette opposition, ce jeu des sexes, trouve en fait toute sa signification dans la formule figée « couple franco-allemand ». Il y aurait donc de toute façon toujours les deux (couple/relation homme-femme) dans l’imagerie de Merkel et du chef d’état français. Pour ce qui est de l’interprétation de ces images, vous montrez une nouvelle fois qu’on peut assez facilement faire dire à ces gestes un peu tout ce qu’on souhaite voir (en quoi l’avenir et le passé se placent-ils à la droite ou à la gauche d’une image ?)… pour le refus sexuel, je vous laisse responsable de votre analyse 🙂

  4. Un petit ajout à mon précédent commentaire: http://www.slate.fr/france/56651/concours-legende-photo-hollande-merkel A noter dans le chapeau du billet, le comique: « on ne vous dira rien de la véritable légende de cette photo » Je me demande si par « véritable légende » ils entendent: UNITED STATES, Chicago : French President Francois Hollande (L) speaks with German Chancellor Angela Merkel (R) during a meeting with partner nations in Chicago during the NATO 2012 Summit on May 21, 2012. TOPSHOTS/AFP PHOTO/Saul LOEB (la photo est disponible sous la référence Was6495754 sur http://www.imageforum-diffusion.afp.com/ )

    • @Sylvain Maresca. Je me suis aussi souvent posé ces questions (presque à chaque fois avec N. Sarkozy qui ne parle que (mal) le français). Les traducteurs ont sans doute beaucoup à faire dans ces moments plus « intimes » mais se tiennent tout de même le plus souvent à l’écart. Lorsqu’on regarde la photographie utilisée par le Monde sur le site de l’AFP on constate qu’elle a été recadrée légèrement pour ne prendre que les deux chefs d’Etats. A gauche du cadre, des personnes qui sont à mon avis des traducteurs ou des conseillers, mais ils sont en retrait comme pour laisser les photographes travailler. D’ailleurs, à regarder de plus près ces images « en marge » on voit souvent apparaître une forme de communication plus internationale : la gestuelle. Est-ce le fait d’une incompréhension due à la langue ? Est-ce pour appuyer des propos anglais mal maîtrisés ? (On se souvient du « sorry for the time » de Nicolas Sarkozy à Hillary Clinton en pointant fermement le ciel gris de Paris…). Toujours est-il que ces moments sont propices à l’expression par les gestes, et cela fait le bonheur des journalistes. Mais en effet, peu de spontanéité ni de vérité à mon avis…

      @Remy Besson. Un grand merci pour ces liens tout à fait complémentaires et qui révèlent, mis en parallèle à ce petit billet l’utilisation orientée de la photographie pour illustrer les articles. Cela montre d’ailleurs une imagerie de la relation franco-allemande en changement, en bouleversement. Cela montre aussi cette volonté journalistique de scruter chaque « instant », chaque geste, pour faire « parler » le off, ce qu’on ne voit pas et qu’on peut qu’apprécier à travers une poignée de main, une claque dans le dos, un sourire… La proposition de légender une photographie est tout aussi intéressante parce que cela montre bien l’invitation faite aux internautes d’interpréter et de décrypter des gestes en fonction de leur connaissance de la situation politique. On voit d’ailleurs déjà dans les commentaires les différentes interprétations possibles…

  5. Devant ce type d’images, qui laissent croire en effet à des échanges plus personnels, d’individu à individu, je me demande toujours : qu’est-ce qu’ils peuvent bien se dire ? Angela Merkel ne semble pas parler français, pas plus que François Hollande ne parle allemand ? Sont-ils assez à l’aise pour se parler en anglais ? Sinon, disposent-ils de traducteurs même dans ces moments plus relâchés ? Traducteurs qui n’apparaîtraient pas sur la photo grâce à la maîtrise du cadrage du photographe ou du recadrage par le rédacteur photo du site en question. Ou bien, tout simplement, font-ils semblant de converser en prononçant chacun des mots que l’autre ne comprend pas ? Bref, j’ai du mal à croire à la spontanéité et à l’effectivité de ces échanges que traquent les journalistes en proie à une sorte de croyance dans l’espéranto naturel des dirigeants politiques.

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