Représenter le temps de l'histoire : un exemple médiéval

Extrait de Les faits des Romains compilés d'après Lucain, Suétone et Salluste. César assassiné. XVe siècle

Dès lors que l’on se pose en spectateur du temps passé, en commentateur, ou en scriptor, en historien aujourd’hui, on produit une mise en représentation du temps. Comme l’écrit justement Philippe Walter, « tout récit suppose en effet une représentation du temps, une raison narrative temporelle qui est à la fois parole et nombre, forme et substance[1] ». En somme, le passé s’aborde par le biais d’une construction temporelle qui relève de la perception qu’on en a. Diviser, compter le temps, c’est une manière de l’élaborer comme objet rationnel, modulable, quantifiable, malléable. Ainsi, on peut noter au cours du XVe siècle une sorte de désir d’ « élaboration » temporelle qui va chercher dans les racines du temps historique. La perception d’un temps qui se rationalise petit à petit passe par cette construction du passé qui devient par là même une représentation. Dans le sens où cette représentation est bien cette pratique par laquelle « les individus et les groupes donnent sens au monde qui est le leur[2] ». Il conviendra ici de comprendre comment on mentionne le temps passé au cours du XVe siècle et comment on peut supposer que sa perception relève d’une représentation floue et faussée. Pour aborder cette appropriation temporelle, il est intéressant d’apporter des indices sur la manière dont les contemporains « imagent » le temps de l’histoire et voir comment cette imagerie (qui sera traitée ici plus particulièrement à travers un exemple) influence la perception du temps et de l’histoire.

Flou historique. Anachronisme et absence chronologique.

Quelques mots avant de passer par les images. Lorsque l’on se penche sur le gouffre du temps-passé, notre regard n’est en rien obscurci. Les multiples repères ensemencés dans notre esprit permettent une certaine cartographie des temps et nous permettent par là même d’atteindre, dans notre procès perceptif, une certaine vérité.  La plupart des personnes d’aujourd’hui sont capables de dire à partir d’un point temporel (par exemple la Seconde guerre mondiale) si tel événement se passe « avant-guerre » ou « après-guerre ». La perception d’un temps passé passe évidemment par sa rationalisation, autrement dit par une prise en compte, l’histoire n’ayant trouvé que la chronologie. La linéarité intrinsèque dans notre esprit du déroulé historique, du temps passé, conditionne directement notre perception du temps présent. Ainsi, la question de ce premier temps peut paraître simple mais il est, si on garde l’acception présentée ci-dessus, important de se demander qu’en est-il du temps passé dans les mentalités médiévales du XVe siècle ?

Sur le plan théorique, les hommes du Moyen Age ont leurs outils de comptabilisation. C’est surtout Isidore de Séville, à la suite de la Chronique d’Eusèbe-Jérôme datant du IVe siècle, qui, dans son De legibus et temporibus, lance les bases de la chronométrie et de la chronologie[3]. « Retirez le nombre de toutes choses, et tout périt. Enlevez au monde le calcul, et il est enveloppé dans l’ignorance aveugle[4] » écrivait-il. A partir d’écrits antiques et notamment à partir de la comptabilisation grecque en « olympiades », Isidore va proposer une comptabilisation rationnelle des différents temps historiques. En passant par une analyse précise des jours, des nuits, des solstices, il élargit aux années, aux siècles et il y ajoute les « âges du monde », au nombre de six[5]. Par cette répartition arbitraire, il place des événements historiques qu’il considère comme essentiels, principaux. Cet apport sémiologique des « âges du monde » a encore une large répercussion dans les mentalités médiévales au XVe siècle, et il est admis que, à partir de la naissance du monde, le temps s’est écoulé, en ligne droite, se dirigeant vers le Jugement Dernier, ayant une successivité d’ « âges ». Ainsi, pour une partie lettrée de la population, le temps du passé se divise en larges périodes, sans réelle temporalité calculée, avec pour seule caractéristique, une unité soit thématique soit nominale. Comme le rappelle Bernard Guenée, « constamment répétés et justifiés, les six âges du monde étaient vite devenus […] une évidence[6] ».  On parle de l’ « âge de l’Empire romain » comme on pouvait parler, dans l’antiquité, du temps des rois. A la fin du Moyen Age, la notion d’ « âge » apparaît comme une entité temporelle à part entière, elle définit une certaine vision de l’Histoire. L’exposé d’Isidore rencontre un écho intéressant chez Brunetto Latini au cours du XIIIe siècle qui divise également le temps passé en âges et qui, peut-être pour pallier un manque chronologique, ajoute des indices chiffrés : « Et sachiés que devant lui avoient esté XVI empereour dès que Constentin fu empereour de Rome ». Enfin cette théorie des âges, qui parcours une grande partie du Moyen Age se retrouve aussi chez des prédicateurs tel que Joachim de Flore à la fin du XIIe siècle qui sectionne l’histoire en trois âges, davantage moraux, ante gratiam (l’âge d’avant la grâce), sub gratia (l’âge du fils), sub amplioro gratia (l’âge de l’Esprit)[7].

Cette perception du temps passé en « âges » du monde qui, selon Bernard Guenée disparait peu à peu au cours du XIIe siècle, n’empêche pas son incrustation mentale dans l’esprit médiéval. La distinctio temporum, qui évolue vers la supputatio annorum[8] (qui concerne le calcul des dates, du chiffrage des règnes) n’enlève en rien l’idée que, lorsque le passé est invoqué, l’homme du XVe siècle se heurte au problème d’une perception floue du temps qui le précède. Ainsi, le recul historique s’incarnait incontestablement dans un non-savoir qui avait pour conséquence directe l’impossibilité d’établir une « successivité » exacte des temps du passé. La plupart des auteurs médiévaux contournent le problème du temps passé et manifeste par là même une incapacité à mettre en perspective un temps d’avant. Lisons ici  Philippe de Commynes qui revendique l’absence de chronologie dans sa démarche d’historien :

« Je ne garde point l’ordre de escripre que font les historiens, ny nomme les annees, ny proprement le temps que les chouses sont advenues ; ny ne vous allegue des histoires passees pour exemples ».

On voit ici que la perception du temps passé ou du moins son traitement, s’inscrit dans un désaveu scientifique, comptable. L’homme du XVe siècle, était-il capable d’énoncer un « avant » et un « après » ? Etait-il capable de dire si Alexandre le Grand, tant de fois cité dans les textes, était avant ou après Jules César ? Cette question essentielle est un premier pas vers ce que Daniel S. Milo nomme l’ « identité temporelle[9] » d’une société. Percevoir « le temps et ses personnages » participe à cette élaboration constitutive de l’être au temps qui va conditionner et régir de nombreuses autres perceptions. Il est bien ici question de cette « identité » fondée sur un passé perçu de manière lacunaire, floue, presque en « trou noir ». L’approximation définit, en règle générale, une référence au temps passé. Jean Castel dans Le mirouer des pécheurs et pécheresses résume parfaitement cet « étalement » chronologique dans ces mentions aux passé :

« Ou est David et Salomon le saige

[…] Et Alexandre, incomparabilis

Aristote, tulles et sa loquence[11] »

Thomas Basin dans son Histoire de Louis XI, évoque le passé de manière toujours lacunaire. Décrivant les ambassades envoyées à Louis XI à la mort de Charles le Téméraire en 1477, Basin nous dit que « le ressort des procès les concernant serait, selon les antiques coutumes du royaume, dévolu au parlement de Paris[12] ». A la fin du livre VII, au chapitre XXIV, Basin compare Louis XI à des tyrans de l’Antiquité qui n’ont aucune réalité temporelle historique, ils ne sont qu’exemples, connaissances abstraites. On retrouve cette même approximation dans les écrits de Jean Molinet. Au chapitre 161 des Chroniques de France on peut lire que « les anchiennes histoires nous enseignent que les Picars descendirent des Grégeois ». On voit que la mention du passé prend toujours une dimension d’atemporalité, de distance grossière, de flou.

La question chronologique se pose de la même manière pour ce qui est des auteurs. La pré-renaissance que connaît la seconde moitié du XVe siècle est un moment privilégié où on redécouvre certains auteurs, qu’on traduit et qu’on publie. Sans « âges artistiques », l’homme du Moyen Age déposait ces nombreux auteurs sur le même autel du beau, frappés du sceau d’un passé atemporel, les œuvres étaient vues comme authentiques, grandes et dignes d’intérêts. La temporalité n’entrait pas en ligne de compte. A quoi bon savoir où se situait Sénèque par rapport à Aristote ? Comme nous le rappelle Philippe Ariès, « Ainsi toute la vie médiévale se fondait-elle sur le précédent historique, le souvenir du passé : rien ne vaut ce qui a déjà été[13] ». Bien qu’il semble que l’année de l’Incarnation[14] comme marqueur temporel soit largement accepté à la fin du XVe siècle, cela n’enlève en rien le caractère flou de la perception des temps qui précèdent l’individu contemporain.

Le Livre des Conquestes et Faits d'Alexandre. Milieu XVe siècle. On note la représentation purement anachronique d'une scène devant se passer au IVe siècle avant J-C

Faits des Romains, d'après Lucian, Suétone et Salluste. César franchissant le Rubicon. 1480

Ce premier constat amène à un commentaire. On peut penser que cette manière de percevoir le temps passé a pour conséquence une perception totalement « anachronique » du temps. L’absence de linéarité historique, qui s’oppose à la linéarité eschatologique catholique, mue les différents événements, rois, périodes, auteurs dans un seul et même ensemble, atemporel et sans successivité. Evidemment, du fait même du chiffrement des rois instauré à partir de Saint Louis et de la théorie de plus en plus prégnante des « deux corps du roi », la succession peut être perçue. Cependant, il est permis de se demander jusqu’à quel point ? Aucune organisation didactique ne faisait apprendre aux personnes les différents règnes et leurs successivités, on peut facilement penser qu’une personne du royaume de France n’avait pas la moindre idée de qui était Clovis par rapport à Robert II le Pieu. Cet anachronisme qui caractérise la perception médiévale du temps historique a pour corollaire la création d’un temps en représentation, basé sur le seul présent. On est toujours surpris de voir ces fresques représentant des batailles antiques où les protagonistes portent des uniformes de la fin du Moyen Age. Ainsi, dans la droite ligne de Philippe Ariès, on peut penser que l’homme du XIIIe comme du XVe siècle « se figure Charlemagne, Constantin, Alexandre sous les aspects et avec la psychologie du chevalier de son temps. Le sculpteur, le peintre de vitrail ou de tapisserie, n’ont pas l’idée de distinguer les costumes[15] ». Du fait même de l’absence de science historique, d’archéologie, de chronologie admises et adaptée, l’homme du XVe siècle établit sa perception du temps passé à partir de son propre présent et se représente l’Autre-passé. En cela ce dernier est absent parce que uniquement du domaine de la représentation. Ainsi, on retrouve ici la question de l’absence de cet Autre-passé que Roger Chartier, en reprenant le Dictionnaire universel de Furetière (1727) explique parfaitement : « la représentation donne à  voir une absence, ce qui suppose une distinction nette entre ce qui représente et ce qui est représenté ; de l’autre la représentation est l’exhibition d’une présence, la présentation publique d’une chose ou d’une personne [16]». On peut voir ci-dessous les représentations de l’Antiquité et notamment des hommes illustres (sujets à de nombreux ouvrages au XVe siècle) : Alexandre le Grand (356-323 aV. J-C) et Jules César.

Liber Floridus par Lambertus : le roi Alexandre monté sur Bucéphale. XVe siècle

Roman d'Alexandre d'après Pseudo-Callisthène. Bataille de l'armée d'Alexandre contre les troupes de Darius. Vers 1470-1475

Le Livre des Conquestes et Faits d'Alexandre. Milieu XVe siècle

Ce qui nous amène à essayer de comprendre comment ce passé en représentation est-il perçu par l’homme de la fin du XVe siècle ? L’absence de repères établis et l’absence de périodes délimitées et connues nous amène à penser que l’histoire n’est que chrononymes ou temps qu’on appellera « nominaux » en ce sens qu’un nom, notamment d’un roi, pouvait, dans la perception collective, incarner un moment historique et donc du temps passé. Si on part du principe que la date de l’Incarnation de Jésus est l’unique véritable repère accepté et digéré par la mentalité médiévale, on pourrait imaginer une vision du passé « en tas », étalée, où tous les éléments historiques, passés, se confondent dans la même confusion.

Quelles visions du passé ?

En 1435, Léon Battista Alberti dans son De pictura écrivait que la peinture « a en elle une force toute divine qui non seulement […] permet à la peinture de rendre présents les absents, mais encore de faire surgir après de longs siècles les morts aux yeux des vivants[17] ». Si on part du principe que ce que nous avons appelé le temps-passé, dans ce premier chapitre, est une paraphrase de l’Histoire, on peut essayer de voir comment, l’Autre-passé, l’homme de l’histoire, est représenté au XVe siècle. Le but est de savoir si l’image permet une sorte de réincarnation du passé et une simple illustration, et si l’image, elle aussi, manifeste une confusion, un flou, face au temps historique. On est bien ici dans la volonté de considérer l’imaginaire médiéval comme un influent sur la perception d’une mise en « concordance des temps » : voir c’est produire de l’imaginaire. Néanmoins, il ne faut pas extrapoler la puissance de l’imaginaire dans la perception médiévale du temps. L’image n’est pas, à l’opposé de la place qu’elle représente dans notre société actuelle, un facteur constitutif de l’identité temporelle. L’image n’est peut-être pas aussi productrice de sens qu’on peut le penser. En effet, si une image « ne devient pensable que dans une construction de la mémoire, si ce n’est de la hantise[18] », jusqu’à quel point une image peut-elle hanter un Homme de la fin du Moyen Age ? Jusqu’à quel point cette dernière a une influence sur sa perception ?

On peut d’ores et déjà mentionner le fait que l’image n’est pas, au cours du Moyen Age, un médium de représentation de l’Histoire. Peindre, dessiner, graver n’est pas considéré, à la différence de notre société, comme un témoignage historique. On sait que des images sacrées, qui ne sont pas ici le sujet, comme les images acheiropoïètes, avaient, par leur seule présence, une performance[19] historique. Évidemment, l’image médiévale joue aussi de cette authenticité qui lui donne une aura historique. Cependant, dire cela c’est considérer l’image dans sa dimension objective. On peut penser que la plupart des images qui parsemaient les églises, les palais, les livres, n’étaient pas prises comme des objets temporels, inscrits dans un temps-d’avant mais bien pour ce qu’elles étaient : des représentations. Dès lors, quelles représentations du temps passé ? L’image, et non pas uniquement la peinture, était-elle un moyen de rendre présent l’absent ?

La mer des cronicques et mirouer hystorial de France. Vie de Clovis. On note bien les différentes entités formelles représentant plusieurs temps. Début du XVIe siècle.

Tout d’abord, la confusion, au XVe siècle, se manifeste dans la forme. Si l’on considère qu’être devant une image, c’est être « toujours devant le temps[20]» comme l’écrit Georges Didi-Huberman, la peinture historique médiévale représente toujours une certaine temporalité, peut-être même davantage que les autres périodes artistiques. La surface peinte, représentée, au XVe siècle s’étale sur plusieurs lieux temporels. Ainsi, sur une seule et même représentation, on peut avoir plusieurs scènes, et donc plusieurs « moments » de la même scène, qui sont représentés. On a bien souvent un « parcours narratif », « un lieu pour chaque temps[21] ». Ce qui induit une manière de percevoir le temps d’une scène mais aussi, par là même le temps passé. La plupart des représentations, qu’on trouve dans les livres d’heures par exemple, sont des illustrations de scènes bibliques ou de récits hagiographiques. Le temps biblique est, d’une certaine manière, un temps-passé, où ces acteurs sont des Autres au temps. Ces mises en image montrent que le temps passé relève d’une « division », qu’il peut s’embrasser du regard d’un seul coup. Louis Marin donne un exemple intéressant qui illustre bien cette problématique. En décrivant l’Annonciation de Benedetto Bonfigli (1420-1496) il note que Luc, le narrateur de cet événement est présent, le rouleau à la main, vierge de l’histoire qui est représentée. Et « Luc n’a rien écrit ; comment l’aurait-il pu puisque l’événement qu’il doit raconter en l’enregistrant dans les formes de l’histoire est en train de se dérouler sur la scène représentative ?[22] ».

Annonciation. Benedetto Bonfigli. Fin XVe siècle

Il y a ainsi, un « court-circuit entre la scène de l’histoire, celle de l’événement et la scène du récit, événement qui n’est rien moins que celui de la mystérieuse intrusion de l’éternité dans le temps[23] ». On retrouve ainsi la quasi absence de temporalité chronologique, un fait ou une scène passés sont un tout-temporel, à la fois sur des temps différents et à la fois se passant presque « en même temps ». Le regard, par son cheminement, reconstitue la durée. Mais cette reconstitution du regard, qui se fait en dehors du temps de la scène, du fait même de la représentation, est conditionnée par l’homogénéité scénique de la représentation. Homogénéité, notons-le dès maintenant, qui relève également d’une certaine vision des choses passées : l’accumulation de scénettes dans un temps qu’on peut dire linéaire (le regard trace une courbe) induit une perception de causes-conséquences. Eléments scénique et scénaristique qui vont directement influencer la perception du temps de la vie. Imaginons un seul instant les vingt-quatre tableaux de la vie de Marie de Médicis réalisés par Rubens sur un unique panneau. Notre perception de la temporalité ne serait-elle pas différente ? Ainsi, la représentation médiévale de scènes passées avaient, par leur forme, un impact direct sur la manière dont on percevait le temps passé, sa chronologie, sa durée. La représentation, par sa pluralité temporelle, où les « temps sont seulement suggérés[24] », multiplie l’Autre-passé de manière à le rendre multi-présent. C’est pourquoi on peut penser que le spectator d’un imaginaire médiéval au XVe siècle ne perçoit pas l’image comme un témoignage du temps passé mais plutôt comme un indice d’un temps que lui-même ne comprend et ne perçoit pas réellement. En cela, les images offertes aux différents regards dans ces multitudes d’espaces ne sont pas vecteurs d’un discours sur le passé. Du moins s’il existe, il produit du flou, de l’ineffable, et donc prolonge la distance temporelle.

Un exemple mystérieux : la répétition d’une même image.

Qu’en est-il du contenu lui-même ? Comme on vient de le rappeler, le temps du passé est représenté de manière scénique. L’élément scénographique n’est pas une nouveauté du XVe siècle et perdure peut être jusqu’à la photographie. Du fait même du support peint, on choisit de représenter un instant, un moment précis, qui semble digne de l’être. Ainsi, il semble intéressant d’étudier ce choix comme écriture de l’histoire et comme perception du temps passé. Choisir une scène dite historique c’est donc manifester un cadre de perception. Représenter un temps passé relève donc du choix et d’une perception qu’on en a, auxquels s’ajoute une vision qu’on veut donner de ce temps passé. C’est pourquoi, dans une société où l’image produit  une certaine perception des « âges » passés, cette dialectique de la production de l’image elle-même entre dans cette appropriation du temps.

Détail. La mer des cronicques et mirouer hystorial de France. Début XVIe siècle

L’exemple des rares illustrations de La mer des cronicques et mirouer hystorial de France de Robert Gaguin est très révélateur. Ce long texte est une des premières tentatives d’écriture de l’histoire française, avec apports chronologique et généalogique. Traduit du latin au français, cette œuvre a été largement diffusée et fait montre, dans ses illustrations, d’une perception du temps passé en représentation.

On se penche ici sur l’édition de Jacques Nyverd datant de 1530. Trois passages vont nous intéresser plus particulièrement. Dans le premier passage, Gaguin explique comment Clotaire distribua les provinces aux différents seigneurs. Une première image est utilisée comme illustration de ce « moment » historique important. On y voit Clotaire richement vêtu apposant sa main sur un seigneur en flexion devant lui. Une légende dit ceci :

« Comment Clotaire second de ce nom seul Roy de toute Gaule en l’en de grace cinq cens [quatre-vingt-quinze] et regna quarante six ans : distribua ses provinces a ses serviteurs […] [25] »

La mer des cronicques et mirouer hystorial de France. On peut lire en haut de la page "Du roy Clothaire second"

De ce premier point, il semble que l’image, bien que paraissant légèrement anachronique, du fait de l’habillement par exemple, remplit tout de même son dessein de simple apport imagé au texte. Cependant, il est difficile de savoir quel but avait cet imaginaire dans une telle œuvre. Ce qui est certain, c’est que l’image n’est pas ici gage de vérité historique, elle n’est pas là pour faire « renaître » le passé dans sa dimension réelle. En effet, son noir et blanc, l’utilisation grossière de la bidimensionalité à un moment où la perspective se veut le moyen technique de rendre le réel nous prouve le caractère purement illustratif. Néanmoins, il convient de s’interroger sur la pratique et l’utilisation de cette présente illustration. Plus loin dans l’œuvre, au début du sixième livre, une nouvelle image intervient avec le descriptif programmatique du chapitre :

« Comment le roy Phelippe acheta la principausté de Bourges et la seigneurie de Castinoys puis associa son filz Loys avecques luy au gouvernement du royaulme. […] Et comment en son temps se assemblerent les Princes chrestiens et allerent en bataille contre les sarrazins[26] ».

Sur l’image on peut voir un homme élégant, droit, apposant sa main sur un seigneur agenouillé devant lui. Des courtisans complètent le cadre. On l’aura compris, il s’agit de la même image, réutilisée dans un contexte temporel différent.

La mer des cronicques et mirouer hystorial de France. On peut lire en haut de la page "Du roy Philippe Premier"

On connait, dans les maisons d’éditions, les réemplois[27] des gravures sur bois qui sont la preuve à la fois d’un souci économique et un manque de production de l’imagerie dans les débuts de l’imprimerie. Cependant, on retrouve une nouvelle fois cette image réemployée au milieu de l’ouvrage. Avec une description encore plus surprenante sur le plan de la corrélation :

« Comment l’empereur de Constantinoble envoya ambassadeurs au roy Charles requerans ayde a l’encontre des turcs : ce qui luy fut octroyé moyennant la priere du duc d’Orleans. Et comment deux augustins furent degradez : pour ce que ils cuyderent faire mourir le roy en contreffaisans les medecins [28]».

La mer des cronicques et mirouer hystorial de France. On peut lire en haut de la page "Du roy Charles sixiesme"

Ce réemploi appelle deux remarques. Tout d’abord, ces trois images similaires, confrontées au texte qui les accompagne deviennent quasiment illisibles, la réalité du référent est troublée. Qui est cet homme debout ? Il peut incarner tous les protagonistes qui ont une quelconque position de supériorité. Dans le dernier exemple il peut s’agir de l’empereur de Constantinople ou du roi Charles. L’homme à genou peut être un ambassadeur, le duc d’Orléans ou même un augustin. On peine à comprendre l’objet de l’utilisation de cette image dans chaque cas en ce sens qu’elle n’est même pas une illustration du propos. Peut-être résume-t-elle une seule et même situation : un pouvoir fort et une soumission. N’est-elle pas qu’une allégorie répétée du pouvoir ? C’est une explication possible. De plus, ces réemplois d’une seule image pour incarner plusieurs moments historiques, car il s’agit bien d’une œuvre historique. Le temps est absent dans ces représentations, la redondance graphique impose l’absence d’exclusivité temporelle. Chaque événement décrit peut être représenté de la même manière. Le passé s’inscrit dans un seul et même temps où l’habillement, indice intéressant, est anachronique. Ainsi la confusion chronologique et réelle du passé se confond avec le contemporain. Parce qu’il y a perception floue du temps passé, il est redondance, représentation mimétique du présent, seul objet perceptible et compréhensible. On voit dans cet exemple comment le passé est représenté, comment l’Autre-passé est infiniment absent et que la représentation n’est en rien un processus de re-présence mais bien la manifestation d’une impossibilité de percevoir un long terme avant le présent. En un sens, le passé n’existe pas parce qu’il ne préexiste aucunement. Seule l’absence est présente. L’Autre-passé prend les mêmes traits, non pas parce qu’il est continuité, mais parce qu’il n’est pas ; on vient répéter inlassablement les mêmes systèmes représentationnels pour pallier cet ordre de l’impossible. N’est-ce pas en un sens, la redondance imagée, cette valeur itérative, qui va caractériser par exemple l’art religieux, premières représentations mentale de l’être-médiéval ? Cette reproduction du vide du passé par l’apposition de traits à jamais représentés est la preuve de ce flou du temps passé, d’une perception en trou-noir.

L’ouverture des possibles.

De cette matière historique perçue comme floue, presque dépourvue de substance, de nombreuses conséquences, dans une perspective de la perception du temps présent, se dessinent. Si le passé est impossible à percevoir justement au XVe siècle, il offre à l’histoire une situation exclusive : elle peut devenir tout. En ce sens, l’absence de l’Autre-passé c’est l’ouverture des possibles, sans héritage historique perçu, seule la construction présente est essentielle. Le passé, en ce sens, est entièrement à « l’épreuve du présent » parce que, et d’autant plus au XVe siècle, « le passé n’a pas d’autorité, au sens où il ne fait jamais autorité en soi, en bloc pour lui-même[29] ». Parce qu’il y a absence de « matière commune » historique, on va pouvoir modifier, façonner la pâte de l’histoire et par là même un être contemporain. La perception d’un passé en trou noir a pour corollaire la croyance en une contemporanéité unique et exclusive. La notion de croyance est ici fondamentale parce qu’elle définit bien cette ouverture des possibles. Le passé est en devenir à la fin du XVe siècle parce qu’il est tout et rien, il ne se conjugue pas aux temps du révolu mais bien dans un temps du futur. Ainsi, le passé s’inscrit dans une croyance de l’individu par ce qu’il ne le perçoit pas, c’est bien le « passé que chacun se croit[30] » comme le dit si justement Bernard Guenée.


[1] Philippe WALTER, La mémoire du temps, Fêtes et calendriers de Chrétien de Troyes à La Mort Artu, Paris, Édition Honoré Champion, 1989, ici début du Chapitre 1, « Du temps vécu au temps littéraire », page 10.

[2] Roger CHARTIER, « Le monde comme représentation », in Annales, volume 44, numéro 6, 1989, p. 1508.

[3]Max LESBOWICZ, « Computus. Le nombre et le temps altimédiévaux », in Bernard RIBÉMONT (dir.), Le temps, sa mesure et sa perception au Moyen Âge : actes du Colloque, Orléans, 12-13 avril 1991,  Caen, Paradigme, 1992, page 160.

[4] Isidore de Séville, Etymologies, cité dans Alfred W. CROSBY, La mesure de la réalité : la quantification dans la société occidentale (1250-1600), Paris, Allia, 2003.

[5] Saint Augustin, lui aussi, avait évoqué les six âges du monde qu’il mettait en parallèle avec les six premiers jours de la semaine.

[6] Bernard GUENEE, Histoire et culture historique dans l’Occident médiéval, Paris, Aubier-Montaigne, 1991, ici page 150.

[7] Cité dans Hervé MARTIN, Mentalités médiévales, Tomes II, Nouvelle Clio, Paris, PUF, 200, page 177.

[8] Jacques LE GOFF, « Le temps », in LE GOFF Jacques et SCHMITT Jean-Claude (dir.), Dictionnaire raisonné de l’Occident médiéval, Paris, Fayard, 1999.

[9] Daniel S. MILO, Trahir le temps (histoire), Paris, Les Belles Lettres, 1991, page 14.

[11] Le mirouer des pécheurs et pécheresses, f°ciii, r°.

[12] Thomas BASIN, Histoire de Louis XI, Tome III, chapitre III.

[13] Philippe ARIES, Le temps de l’Histoire, Éditions du Seuil, Paris, 1954, chapitre IV, « L’attitude devant l’histoire au Moyen Age ».

[14] L’année de l’Incarnation est proposée comme moyen de comptabilisation pour la première fois en 742 par Bède le Vénérable.

[15] Ibid., chapitre IV, page 228.

[16] Roger CHARTIER, « Le monde comme représentation », in Annales, volume 44, numéro 6, 1989, pp. 1505-1520, ici page 1514.

[17] Léon Battista Alberti, De pictura, trad. Fr. T. Golsenne et B. Prévost, Paris, Seuil, 2004, page 97.

[18] Georges DIDI-HUBERMAN, Devant le temps. Histoire de l’art et anachronisme des images, Paris, Les éditions de Minuit, 2000.

[19] Gil BARTHOLEYNS et Thomas GOLSENE, « Une théorie des actes d’image », in Alain DIERKENS, Gil BARTHOLEYNS, Thomas GOLSENE (dir.), La Performance des images, Bruxelles, Ed. De l’Université de Bruxelles, 2010, pages 15-25.

[20] Georges DIDI-HUBERMAN, Devant le temps. Histoire de l’art et anachronisme des images, Paris, Les éditions de Minuit, 2000.

[21] Christine LAPOSTOLLE, « Temps, lieux et espaces. Quelques images des XIVe et XVe siècles », in Médiévales, 18, 1990, pp 101-120, page 113.

[22] Louis MARIN, Opacité de la peinture, Paris, Ed. de l’Ecole des Hautes Etudes en Science Sociales, nouvelle édition revue par Cléo PACE, 2007, page 16.

[23] Ibid. p. 17

[24] Christine LAPOSTOLLE, « Temps, lieux et espaces. Quelques images des XIVe et XVe siècles », in Médiévales, 18, 1990, pp 101-120, page 109.

[25] Robert GAGUIN, La mer des cronicques et mirouer hystorial de France, traduction de Pierre Desrey, éd. Jacques Nyverd, monographie imprimé, Paris, 1530, f°dv, r°. L’image est extraite de la même édition et du folio suivant, f°dv, v°.

[26] Ibid., f°iv, v°. L’image est au folio suivant, f°ivi, r°.

[27] Calendrier des bergers, préface de Max ENGAMMARE, Paris, PUF, 2008.

[28] Robert GAGUIN, La mer des cronicques et mirouer hystorial de France…, f°Aiv, r°. Le texte et l’image sont sur le même folio.

[29] Patrick BOUCHERON, « Palimpsestes ambroisiens : la communes, la liberté et le saint Patron (Milan, XIe-XVe siècles), in Pierre CHASTANG (dir.), Le passé à l’épreuve du présent : appropriations et usages du passé du Moyen âge à la Renaissance, Paris, PUPS, 2008, page 17.

[30] Bernard GUENEE, Histoire et culture historique dans l’Occident médiéval, Paris, Aubier-Montaigne, 1991, page 16.

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6 réflexions sur “Représenter le temps de l'histoire : un exemple médiéval

  1. La perception du temps historique au Moyen âge est un thème de recherche fécond et passionnant. Il est clair que le réemploi des gravures, que la représentation de batailles avec des costumes et des armes d’un autre temps, que le manque de précision dans les énoncés spatio-temporels de certaines chroniques et que les comparaisons de monarques bien réels avec des figures qui n’ont aucune réalité historique peuvent dérouter le lecteur moderne. Mais interpréter tout ceci comme le reflet d’une perception floue, confuse et anachronique du temps, n’est-ce pas là juger les Médiévaux par rapport à nos propres manières de lire et de faire ? En d’autres termes, n’est-ce pas là porter un regard anachronique sur ces temps passés ?
    Les chroniqueurs médiévaux et les imprimeurs des incunables et des post-incunables ont en fait une manière de penser l’histoire et l’illustration différente de celle de l’homme moderne, qui attend des récits qu’ils soient précisément circonstanciés et fondés sur des faits historiques, et, qui attend des images qu’elles soient exhaustives et fidèles aux textes qu’elles « illustrent ».

    Le cas des gravures est tout particulièrement révélateur de cette autre manière de penser. Avec l’imprimerie, naît l’image multiple que l’on réemploie dans d’autres publications et que l’on répète dans un même volume. Cette répétition des figures gravées est autorisée par la polysémie des vignettes. C’est une pratique extrêmement courante dans les incunables et les post-incunables. Un tel réemploi des figures gravées peut aisément s’expliquer, en effet, par les contraintes techniques. Mais cela est également révélateur d’un mode de pensée, assurément symbolique et associatif. En fait, ce que les gravures – dans les chroniques imprimées notamment – donnent à voir, ce sont en quelque sorte des lieux communs visuels, des représentations abstraites de l’idée de funérailles, d’assaut, d’entrée royale, de mariage, de dialogue… Prenons par exemple la fameuse Chronique universelle de Schedel où les images de cités sont répétées à plusieurs reprises pour « figurer » telle ou telle ville. Ces images donnent à voir une ville, elles représentent l’idée de ville, tandis que la légende imprimée au-dessus de la gravure vient singulariser et actualiser l’image dans son nouveau contexte d’insertion. Les gravures évoquent plus qu’elles ne donnent à voir la réalité des choses. Conceptuelles, elles mettent l’accent sur le général, et les textes accolés sur le particulier.
    De telles images génériques ne sont pas réductibles aux seuls imprimés. Les miniatures réemploient fréquemment des schémas iconographiques types. Dans le livre IV des Chroniques de Froissart par exemple, l’image d’un tournoi ressemble à n’importe quel tournoi, celle d’un couronnement à n’importe quel couronnement. Les scènes de joutes, de mariages, de défis, de morts, de funérailles, de départs en expédition, de sièges et de batailles reprennent des formules iconographiques stéréotypées. C’est la proximité de ces images stéréotypées avec une rubrique ou un passage du texte qui singularise la scène représentée.
    La notion d’actualisation me semble essentielle pour comprendre les modes de pensée de ces compositeurs qui, au sein de l’atelier choisissent parmi un stock de gravures les images à insérer dans les ouvrages à imprimer.
    On retrouve cette idée d’actualisation dans les scènes de batailles représentées avec des armes d’antan. Et il s’agit souvent d’une « actualisation à dessein » si j’ose dire, puisqu’elle s’inscrit fréquemment dans un discours spécifique (glorification, mythification, etc). Dans la Chronique de Froissart par exemple, le heaume, désormais remplacé par le bassinet, y est encore représenté ; le suzerain est montré entouré de ses vassaux en armes alors que l’organisation de l’armée a évolué vers une armée de professionnels soldés ; enfin, l’artillerie y demeure très discrète. En fait, les miniatures se fixent sur une image idéale des expéditions militaires et des batailles, donnant une vision assurément chevaleresque des événements. De la même manière, aux derniers siècles du Moyen Âge, les souverains sont fréquemment comparés à des figures réelles ou légendaires à tel point que certaines analogies sont devenues au final de véritables topoï de la « littérature » historique. Ces comparaisons sont moins les signes d’un manque crucial de connaissances historiques de la part de leurs auteurs que ceux d’une culture politique solide et maîtrisée au service d’un discours politique. Par exemple, lors de l’entrée solennelle de Louis XII à Vienne (1490), la personne monarchique est associée à des héros de la mythologie tel que Hercule. Il s’agit là de célébrer les qualités exceptionnelles du monarque. De la même manière, les programmes festifs manifestent également la dimension christique de la royauté française en l’assimilant à la royauté biblique : des enfants acclament le roi comme le Christ entrant dans Jérusalem le jour des Rameaux et un dais recouvre le monarque comme le saint sacrement le jour de la Fête-Dieu.

    Enfin, pour bien cerner la perception que les Médiévaux ont du Temps de l’Histoire, il serait bon, me semble-t-il, de lire les auteurs qui évoquent la scansion du temps historique – je pense notamment à Pierre Le Mangeur et à Joachim de Flore.

    • @Marion Pouspin. Tout d’abord merci pour ce commentaire et merci pour ces nombreuses remarques qui prouvent à quel point la question du temps et de sa perception reste un sujet discuté et discutable en histoire médiévale.

      Le problème de l’anachronisme et du « péché » de l’historien de calquer ses ressentis contemporains sur une époque révolue est, évidemment, la principale difficulté dès lors qu’on s’intéresse à des questions anthropologiques en histoire. Parler de « temps », de « perception », d’ « imaginaire » implique de se mettre dans une position contrariée, entre orgueil de l’historien contemporain (qui croit pouvoir déceler et comprendre l’Autre dans le temps) et ce qu’on a appelé largement aujourd’hui un « anachronisme contrôlé ». Calquer des analyses modernes sur les temps passés n’est pas une question ou une critique fertile en histoire à mes yeux. C’est dans la pleine acceptation d’une histoire perpétuellement et essentiellement contemporaine, en constante expérimentation (pour reprendre le terme d’histoire expérimentale, ou d’alter histoire d’Alain Boureau et Daniel Milo) que l’histoire peut se confronter pleinement à l’Autre dans le temps et à ces différentes notions que sont la « perception » ou encore l’ « imaginaire ».

      Il me semble que la question n’est pas de savoir ni d’essayer d’aborder les « attentes » des hommes de la fin du Moyen Age lorsqu’ils étaient « devant » une image. Dire que l’homme du Moyen Age « attend » ceci ou cela d’une image est aussi à mon sens une démarche tout à fait anachronique et tout aussi discutable. L’analyse, qui est faite ici, se place en amont de cette question. Toute la question, qui est aussi la plus grande difficulté, est de problématiser (et non pas de comprendre…) la notion épineuse de perception. Dire qu’une image représente le politique, qu’elle représente un événement, qu’elle est conceptuelle, symbolique etc. (j’invite ici les lecteurs à lire votre article sur l’image-événement http://imagesrevues.revues.org/111) relève du bon sens. Mais ces images sont aussi des indices de la manière dont on saisit et dont on perçoit le temps. Par exemple, pour les images des actualités qui vous intéressent particulièrement, il serait intéressant de savoir comment elles performent au XVIIe siècle chez les contemporains et comment elles ont influencé la perception qu’on se faisait des « hommes du passé » (donc du XVe siècle). D’ailleurs, nous sommes tout à fait d’accords et c’est toute la question de cet article lorsque vous écrivez : « Si les pièces d’actualité s’inscrivent dans la catégorie des écrits éphémères, les images des événements qu’elles colportent ont marqué l’histoire de France. En effet, des chroniqueurs et des rhétoriqueurs contemporains, tels que Jean d’Auton et Jean Molinet, les utilisent comme sources auxiliaires – à l’image de Schedel qui tire des journaux allemands, les Neue Zeitungen, ses informations sur des événements contemporains – mais sans explicitement y faire référence à l’instar du Journal de l’Estoille. Ce sont ces chroniques, mais aussi les livres de raison ou les journaux qui, réceptacles de la « psychologie » collective, permettent de saisir les traces de mémorisation des images-événements chez les contemporains. »

      Cette psychologie et cette mémorisation, en constante évolution, est une des questions qu’on doit se poser lorsqu’on se questionne sur le temps et sa perception et qu’on tente une explication par l’image. Même si ces images (celles de cet article) n’ont pas directement pour « but » d’illustrer l’histoire réellement, il me paraît impossible de nier leur impact sur le procès perceptif de chaque individu. Même si, nous sommes entièrement d’accord, les contemporains du XVe siècle n’avaient pas les mêmes approches face à l’image que nous aujourd’hui.

      Enfin, je trouve vraiment très intéressante l’idée d’actualisation, qui est très significative de la mise en place de l’Etat moderne à la fin du XVe siècle et au début du XVIe. J’ajouterai simplement, une nouvelle fois, que même si ces anachronismes figuraux (armes, vêtements etc.) trouvent une explication à travers cette notion d’actualisation par l’image, cela n’empêche en rien que ces images influencent la perception qu’on se faisait du passé (des héros légendaires etc). Par ailleurs, cette actualisation n’est-elle pas (et en ce sens mon interrogation est plus empirique) une marque de l’impossibilité de percevoir pleinement le passé ? Montrant par là même que seule l’actualisation, donc la mise-au-présent du passé était le seul biais possible pour s’approprier un passé largement flou ?

  2. Merci pour ce texte passionnant sur un sujet dont j’ignore tout.
    En raison de cette ignorance :), l’envie d’un rapprochement avec l’époque contemporaine est quasi irrésistible.
    Cette répétition d’images identiques pour représenter des évènements différents qui se sont déroulés en des temps différents, me fait irrésistiblement pense à l’utilisation de la photo comme illustration dans la presse ou ailleurs.
    Dans la période médiévale, si je t’ai bien compris, il n’y a pas à proprement parlé de chronologie, mais un temps du passé où tout se mélangeait. Mais est-ce que l’on ne vit pas aujourd’hui dans une sorte de temps présent/passé immédiat au travers des l’utilisation de la photographie dans la presse (et ailleurs)? Si l’on ne considère que les quelques semaines ou mois qui précèdent l’instant présent, une même image de notre nouveau président prise il y a 3 mois pourra avoir été utilisée pour illustrer un article écrit il y a 3 mois, 3 semaines ou 3 jours.
    Est-ce que l’on ne serait pas passé d’un temps long, où une même image pouvait illustrer des évènements que des siècles séparaient, à un temps court où le procédé n’est plus acceptable qu’à l’échelle de quelques années?
    Comme si la limite au réemploi d’une image ne tenait qu’à l’instant où son anachronisme devenait évident pour le lecteur?
    Au moyen-age, elle était quasiment inusable 🙂 parce que la société et les signes culturels qui signifient indirectement le passage du temps changeaient très peu à l’échelle d’une vie d’homme. Les costumes, l’architecture, les « objets de consommation » se modifiaient très lentement. On pouvait percevoir le présent comme éternel.
    Aujourd’hui ces signes ne cessent de se renouveler. Avec l’actualité électorale, on ressort beaucoup de photos de 1981. On ne pourrait les utiliser comme des images du temps présent parce que les coiffures, les vêtements, les décors mettraient en évidence l’anachronisme, bien que ces images soient relativement récentes.
    Enfin les personnes représentées dans ces illustrations médiévales n’ont pas de traits identifiables. Elles ne sont que petites ou grandes, nu-têtes, chapeautées ou couronnées nous indiquant ainsi leur statut social à l’aune des codes du lecteur. Lorsque l’on connait les personnes photographiées, ce qui nous projette en premier dans le temps avec la photo, c’est la marque de l’age sur les visages. Un portrait photographique est d’abord l’image de quelqu’un, là où l’illustration médiévale est d’abord une allégorie.

    • @Thierry. Un grand merci pour ce commentaire qui met en perspective des questions très intéressantes. C’est ce que j’aime dans l’histoire médiévale : sa contemporanéité !

      Tout d’abord, l’idée qu’il n’y ait pas de chronologie n’est pas vraiment accepté par tous. Dans l’ouvrage de Gaguin, qui était une somme encyclopédique en cette « fin du Moyen Age » on trouve des généalogies et l’écriture est chronologique. On ne relève pas beaucoup d’ « erreurs » chronologiques, ce qui prouve qu’une partie de la population – lettrée évidemment – avait une certaine conscience de la successivité du temps dans le passé. Par contre, et c’est ce que je défends, cette chronologie consciente et apprise par les élites était à la fois extrêmement sélective et partiale, donc faussée. Mais ce qui est évident, c’est que la conscience du passé et sa perception étaient très floues plus on descendait dans les classes sociales. Donc il y avait de la chronologie mais, en fait, dans la pratique elle était presque imperceptible. Par exemple, je faisais au départ des recherches sur la question de la « fin de siècle » et je voulais savoir comment les hommes percevaient l’attente de la fin d’un siècle (par exemple les années 1399 ou 1499). Or, c’était une démarche de pur contemporain. Aucun texte n’en parlait (du moins ceux que j’ai consulté), pour cause, du fait d’une non harmonisation chronologique: une grande partie de la population était incapable de se situer dans le temps, et donc de percevoir une quelconque « fin de siècle » (ça a été tout le débat sur l’An Mil qui a été complétement récupéré par la suite par les historiens et à travers un texte –le seul- de Raoul Glaber ; mais on s’est rendu compte en définitive qu’il n’y avait pas d’ « An Mil » sans perception de la chronologie).

      Pour ce qui est d’aujourd’hui, j’ai l’impression que les images utilisées dans la presse – qui il est vrai apparaissent et réapparaissent au fil du temps et instantanément dès qu’il convient d’illustrer un phénomène comme l’a montré André Gunthert – sont toujours rattachées à leur chronologie, notamment par les liens html. Il suffit de glisser la souris sur l’image d’un article pour qu’apparaissent la date, le lieu, l’événement originel etc (c’est d’ailleurs tout le problème de Patrick Peccatte et du projet PhotosNormandie). Je trouve les images beaucoup plus « archivée » et donc temporalisée qu’elles ne l’ont été auparavant. Ce qui les rend, en quelque sorte, constamment présente. Mais je sens en écrivant cela que je passe un peu à côté de ta remarque, que je ne suis pas certain de saisir complétement. Je suis tout à fait d’accord avec toi pour la question du raccourcissement temporel des images, et ça rejoint ce que je disais au-dessus.

      Je trouve vraiment intéressant aujourd’hui d’essayer de voir quand une image va pouvoir traverser le temps et se jouer de l’anachronisme. Lorsqu’elle devient pleinement un symbole ou ce qu’on appelle une « Image historique ». D’ailleurs, on a vraiment l’impression de voir de plus en plus cette quête de l’image historique du fait de cette immédiateté des images, celle qui condense et qui fige un instant, celle qui sera l’image des livres d’histoire. Lors de la soirée électorale, les journalistes ont passé leur soirée à scruter l’ « Image », celle qui sera à jamais, celle qui sera garante de l’histoire. En fait, celle qui se jouera à jamais de l’anachronisme parce qu’elle sera au contraire le pure moment présent, chronologique, ancré dans le temps.

      Encore merci pour ces remarques qui mériteraient beaucoup plus de temps…;)

  3. Très intéressant, merci. Existe-t-il d’autres exemples de répétitions d’images dans des textes anciens ? Était-ce une pratique courante ou est-ce un cas isolé ?

    • @Patrick, merci beaucoup. Il y a une autre répétition d’image dans le même ouvrage (La mer et cronicques et mirouer historial de France), aux pages (sur le pdf.) 425 et 459. Dans les deux cas il s’agit d’illustrer une entrée royale, dans un cas la légende évoque Louis XII et dans le deuxième cas, c’est un peu plus ambiguë mais le texte évoque François Ier. Ce ne sont que les seuls exemples que j’ai pu identifier pour l’instant par rapport à la représentation de l’Histoire. Par contre, les débuts de l’imprimerie (surtout à la fin du XVe siècle) et surtout du fait du monopole de petites maisons d’imprimerie parisienne (Antoine Vérard, Guy Marchand) font que beaucoup de mêmes images se retrouvent utilisées dans plusieurs manuscrits. Un exemple que j’ai pu étudier est celui des représentation des peines d’Enfer dans les premiers incunables. Je me suis rendu compte qu’un même panneau de bois pour faire les gravure a été utilisé plusieurs fois dans le Kalendrier des Bergers (bestseller de la fin du XVe siècle) et dans l’Art de Bien mourir (qui a connu une large diffusion). Dans les deux cas, il n’y a pas les mêmes textes mais on retrouve les mêmes gravures. Ce qui est encore plus marquant c’est qu’on distingue la manière dont les panneaux ont été utilisés: dans l’Art de bien mourir la gravure est pleine page et encadrée. Dans le Kalendrier, la taille du papier a imposé une sorte de zoom, ce qui fait qu’on a la même image mais comme « rongée ». On explique assez facilement ces pratiques qui existent encore tout au long du XVIe, il s’agit avant tout d’une question financière au début de l’imprimerie, les panneaux et leur coût en encre étant très important. Il doit sûrement y avoir d’autres exemples, plus significatifs, mais je ne les connais pas. A mon avis, au tout début de l’imprimerie, c’est une pratique très courante. Reste à savoir quelles conséquences cela a pu avoir sur les différents modes de perception et sur la diffusion d’une certaine norme (par exemple, à partir de ces représentations de l’Au-delà, les peines d’enfer vont longtemps être décrites de la même manière…).

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