Déchirement citoyen

Photographie personnelle. Avril 2012

Peut-on appeler cela une angoisse générationnelle ? Un impensé qui parcoure les multiples bancs et banquets d’une population citoyenne en mal de représentativité ? En mal de politique ? En mal de leurs images ? Il reste une semaine pour décider, une semaine pour parsemer notre esprit d’une multitude d’images et de mots qui construisent une carrure devenant peu à peu une cambrure en déchirement. On déchire l’espace public comme une volonté d’annulation, d’annihilation des êtres-images que sont les multiples visages politiques. Pourquoi ces quelques traces du déchirement, de cette vision à l’arrachée des murs de la ville apparaissent-ils, à la veille de la veillée républicaine, comme un symbole du déchirement du citoyen ? Un citoyen en déchirures internes qui, à l’instar des lambeaux déposés par la main qui arrache, ne devient qu’un amas de doutes et d’évidences : l’image des et de la politique(s) est déchirante.
L’image devient parfois, après des mois harassant de martellement visuel, l’écrin du trop-plein du citoyen ; celui-là même dans lequel il se morfond et confond ses multiples rêves qu’il projette encore fatalement dans un visage politique. J’entends encore les échos des conversations des citoyens déchirés comme un fourmillement verbal des passions de ma génération dans les différents lieux publics : on marche aux urnes en faisant un bruit de papier mâché. Loin de nous l’idée de tomber dans un pessimisme démocratique, mais il est déjà certain que nous glisserons amèrement nos bouts de papiers blancs dans le fond des urnes comme un appel à une nouvelle Image.

Comment construire notre propre perception d’un régime politique et de ses valeurs, de ses symboles, de ses images ; comment projeter sereinement notre propre image générationnelle au cœur d’un écran en mosaïque, saturé par des images rances d’une politique bariolée et forclose ? Nous sommes nombreux à être muets et in-visibles, déchirés de l’intérieur entre l’expression convenue d’un fantasme sondagier (qui ne cesse d’attendre d’être adoubé par le réel), entre l’absurde coup d’arrêt démocratique qu’est le « vote utile », entre l’aberrante obligation d’un clivage de Maternelle (je pensais la politique faîte pour les « adultes) et entre l’inexistence palpable d’un miroir blanc ; ne reflétant que le visage blême d’un citoyen malade. Nous, pourvus de papiers de la république française, on vote à papiers déchirés nous devant d’enfouir la honte déchirante de n’être qu’un citoyen effaçable.

Photographie personnelle. Avril 2012

Parcourir l’espace d’« avant » comme celui de la préparation où l’on affiche le politique devant les Maternelles et les Mairies et regarder ces aléas de l’expression de la main sur le palpable. Au-dehors de l’expression de la préférence, le déchirement s’entend comme le besoin matériel d’une interaction avec l’Image des politiques. On déchire pour mieux saisir, pour effacer tout en déchargeant ce vide qui perdure dans le cœur de nombreux citoyens. On déchire parce qu’on ne peut jeter hors du foyer, hors de soi, les images bleutées des téléviseurs. On déchire pour mieux zapper. Une part de ma génération, déchirante flopée d’indécis esquisse un sourire devant de tels effets de la contingence du geste rageur : au cœur de la déchirure se trouve la béance d’un possible renouvellement de ces images ternes et sans imaginations.

Photographie personnelle. Avril 2012

Photographie personnelle. Avril 2012

Point de révolution pourtant. Point de discours grandiloquents et d’idées chimériques, ne résiste aujourd’hui qu’une impensable volonté de trêve pour mieux accomplir un nouvel affichage. Nous oscillons constamment entre des parcelles de temps anciens où la politique nous appelle comme un phantasme déjà consommé, hurlant depuis longtemps sa déréliction et son manque d’efficience. Point de révolution parce que point de politique ; point de révolution par les urnes parce que point de visibilité du pur blanc-seing d’un papier blanc. Comment renouveler l’affichage lorsque l’unique arme valable s’avère être des ongles dérisoires ? On gratte la surface comme on érafle sa propre impuissance.
Le sentiment de déchirure du jeune citoyen est le poison de la démocratie. On grandit dans une certitude de l’éraflure ne pouvant imaginer parsemer durablement notre être d’infimes cicatrices.

Difficile croyance en un vote devenant confettis. Déchirante croyance en l’utilité d’un carnaval du plébiscite.

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5 réflexions sur “Déchirement citoyen

  1. @ Adrien Genoudet: A ma connaissance, il n’y a pas eu de nouvelles expérimentations de ce type. Il est évidemment malaisé de constituer ces formes sauvages en échantillons représentatifs. Toutefois, pour autant que j’ai pu le constater dans mon environnement proche (banlieusard), l’évolution que j’observe est inverse de celle que vous pointez. Là où les affiches électorales présentaient en 2007 les traditionnels signes d’agression par arrachage ou graffitis, elles sont cette fois intactes – comme dédaignées…

  2. Je trouve que cet article avec ces photos d’affiches déchirées de la campagne présidentielle en éclaire directement un autre : celui sur l’affiche d’Art Spiegelman pour le festival d’Angoulême ; sans pouvoir faire le lien avant, maintenant ça semble évident que le déchirement des affiches sur l’illustration rappel que ce festival est aussi une histoire d’élection…

    • @Elise, merci beaucoup pour ton commentaire et merci de tisser un lien auquel je n’avais pas pensé…C’est vrai qu’il y a cet aspect de « déchirure » sur l’affiche de Spiegelman. Je partage par contre plus l’analyse qui avait été faite par Alain François (http://culturevisuelle.org/detresse/archives/912) qui expliquait que ces déchirures segmentaient l’affiche pour faire écho aux différentes aires géographiques. Mais, en y réfléchissant, je trouve que ta proposition d’analyse est vraiment très intéressante. Dans le geste de la déchirure il y a, à mon avis, toujours une volonté de remplacement, d’effacement. Alors pourquoi pas parler d’élection par la déchirure: je déchire autant que je sélectionne. Merci à toi de rendre parfois sa juste valeur au commentaire: celle du rebond gratuit 😉

    • Étude très intéressante. Merci beaucoup! Est-ce que ce projet a trouvé un nouvel écho cette année? Je trouve que ce serait bénéfique de faire une comparaison entre le rapport aux affiches en 2007 et en 2012, notamment sur des candidats comme Nicolas Sarkozy ou François Bayrou; même sur Marine Le Pen cela peut être intéressant de savoir s’il y a eu évolution ou non, ça pourrait être un moyen d’évaluer la réussite ou non de la dédiabolisation du parti…

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