Le rire des candidats, les politiques à l'épreuve du Petit Journal

Captures d'écran du Petit Journal, 9/03/12; 15/03/12; 16/03/12

A quelques semaines du premier tour des élections présidentielles, les différents candidats arpentent les images médiatiques, se laissant tour à tour la place sur les plateaux et autres journaux télévisés. On est en pleine période du Tout visible, il faut être vu pour exister, il faut se montrer pour prouver son engagement. Au cœur de ces marathons de l’image et de la présence, un plateau de télévision en particulier se présente comme un passage obligé, neuf, risqué mais tout aussi bénéfique : il s’agit du Petit Journal de Canal + présenté par Yann Barthès. Culture Visuelle a déjà publié des articles concernant cette émission centrale dans le jeu médiatique qui rassemble plus d’un million et demi de téléspectateurs chaque soir, comme le rappelle Ariane Chemin, seule journaliste à avoir interviewé Yann Barthès. L’équipe de cette émission, qui s’auto-produit aujourd’hui[1] , a trouvé une part d’originalité et de causticité depuis plus de six ans en analysant méticuleusement les images des célébrités et des femmes et hommes politiques. On lit, par exemple, sur Yann Barthès que « de la politique, il lit tout, surfe, zappe, podcaste, observe encore le détail qui a échappé à tous. C’est son talent : Yann Barthès a l’œil qui traîne [2] ». Qu’on aime ou non cette émission journalistique goguenarde et bon enfant, on ne peut que lui reconnaître ce nouveau statut de puissance médiatique, qui dérange et fait frémir les chargés de communications des candidats, si ce ne sont les candidats eux-mêmes.

Le Petit Journal est monté d’un cran ces derniers temps en invitant successivement, sur son plateau, les candidats à la présidentielle et en les soumettant aux images, à leurs propres images. Depuis le début du mois de Mars, Marine Le Pen, François Bayrou et Nicolas Sarkozy se sont retrouvés face à Yann Barthès et ont été mis face à leur image, face aux images qui constituent leur Être médiatique et leur Être politique. En attendant les autres candidats, il parait intéressant de s’arrêter en quelques mots sur cet exercice de haute voltige pour les candidats qui se retrouvent, à ma connaissance pour la première fois de cette manière-là (c’est-à-dire face à un journaliste spécialisé dans ce type d’analyse, face à un public venu « pour en rire » et en position de « soumission » face aux images) face à leur propre image médiatique, tournée en dérision.

Le mot n’est pas anodin : les hommes politiques se retrouvent, dans cette émission, en position de soumission. Dès les premières secondes, Yann Barthès annonce le but d’une telle rencontre (pour un souci de confort, nous numéroterons les vidéos, la Vidéo 1 étant celle avec Marine Le Pen datant du 9 mars, la 2 celle avec François Bayrou datant du 15 mars et la 3 celle avec Nicolas Sarkozy datant du 16 mars. Les trois vidéos sont visibles sur le site officiel de Canal +).

Vidéo 1 : Yann Barthès : « On va décrypter les images de votre communication » (Time code : 1’10).
Vidéo 2 : YB : « On a décrypté vos interventions dans les médias, on va essayer de décrypter un peu votre com’, on va vous montrer des images plutôt marantes » (0’20s).
Vidéo 3 : YB : « Depuis cinq ans vous êtes l’homme que le Petit Journal a le plus scruté, décortiqué, analysé, observé, décrypté, malaxé » (0’20s).

Décrypter. Le mot est lancé à chaque occasion face aux candidats. La politique étant aujourd’hui un milieu se constituant par l’image, il s’agit de voir outre, de décoder, de s’engouffrer dans les milieux cryptiques de l’image pour mieux en saisir le sens et la Vérité. C’est d’ailleurs sous cet angle, de diseur du Vrai par l’image, que le Petit Journal se présente de plus en plus face aux mensonges et manipulations des hommes politiques. Décrypter résonne comme l’unique moyen de faire émerger une part de vérité dans le discours (oral ou visuel) – qui devient presque automatiquement faussé – d’un homme politique. C’est donc bien du comportement des hommes et femmes politiques, de leurs réactions et de leur réactivité qu’il va être question pour essayer de mieux saisir une part inhérente et maintenant devenue pour eux essentielle dès lors qu’ils sont en campagne : rire de soi par l’image. En cela, nous allons voir, Yann Barthès offre la meilleure des opportunités aux politiques soucieux de se révéler par l’image et par le face à face avec les images d’eux-mêmes.

Les différents cadres, le regard des candidats.

Les trois invités apparaissent, dans chaque cas, dans la même position de spectateur « en garde » ; ils se placent de biais, attendent que les images viennent révéler une part d’eux-mêmes. Ils sont, et cela se distingue assez facilement, dans une situation de gêne, d’insécurité. La femme ou l’homme politique se retrouvent face à un domaine qu’ils ne peuvent pas/plus maîtriser : ce qui est le propre de l’image volée, présentée brute (elle est tout de même accompagnée parfois d’un commentaire de Yann Barthès qui vient accentuer – si ce n’est le créer – le caractère comique d’une image).

Capture d'écran Vidéo 1.

Capture d'écran Vidéo 1

Le principe du « face à face » avec les images dites « décryptées », est que les candidats, assis sur le plateau, regardent, en même temps que le public et les téléspectateurs, le théâtre de la politique qui s’affichent dans les différentes images imposées. Par un jeu d’écrans – procédé aujourd’hui largement répandu, qui accentue le comique – on assiste à la réaction en direct de la personne invitée. Un petit écran secondaire, disposé en bas à droite de l’écran permet aux spectateurs d’avoir un retour, une visibilité sur les émotions que suscitent les images vues par tous. Cet écran secondaire apparaît plusieurs fois au cours d’une émission, il vient souvent accentuer ou ponctuer un moment précis destiné à « faire rire » l’assemblée ou destiné à déstabiliser le ou la candidat(e).

Capture d'écran, Vidéo 2

Capture d'écran, Vidéo 2

Capture d'écran, Vidéo 3

Capture d'écran, Vidéo 3

C’est par ce procédé de division de l’écran, qui multiplie les images des candidats, qu’ils se retrouvent intégrés dans plusieurs temporalités, un avant et un maintenant. Ces intercalaires que sont ces différentes images – une image volée, qui est remplacée par une autre – qui s’intègrent dans un montage, produisent, à la vision d’une telle émission, un rapport ambiguë entre les images, elles apparaissent comme des mises en abîme des candidats. On a bel et bien, d’un point de vue visuel, un face à face, une mise à l’épreuve des candidats par l’image. Cette « mise en scène » du face à face est soulignée par ce « retour sur » (retour sur le plateau, retour dans le présent, retour des candidats sur eux-mêmes). S’instaurent, dans cette mise en abîme, un aller-retour des candidats sur eux-mêmes : ils se voient, se regardent, se jaugent et se jugent. S’instaure donc, par les images, un dialogue unique entre la femme ou l’homme politique et sa propre image médiatique. Image médiatique qui, répétons-le, est ironisée.

On a la fâcheuse impression que les candidats se retrouvent démunis, presque désemparés face à l’image d’eux-mêmes. Ils regardent, rient (nous allons y revenir), baissent la tête, tentent quelques remarques (Sarkozy notamment), qui ne font qu’accentuer l’image. Dès lors, l’image d’eux-mêmes, avec laquelle ils entretiennent pendant un court instant un dialogue par ces cadres interposées, paraît devenir impérieuse, plus puissante que leur politique elle-même : ils s’abaissent, rendent les armes face à l’évidence du visuel. On peut le voir parfaitement dans les tentatives de défenses des candidats :

Vidéo 1 : Face aux images, Marine Le Pen répond, en avouant son impuissance à dire face au voir : « Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? » (Time code : 7’29).
Vidéo 3 : Nicolas Sarkozy : « Qu’est-ce que vous voulez me faire dire, vous voulez m’accabler ? Vous avez gagné avec les images. Bon, je rends les armes ». (22’46).

C’est de cela, en fin de compte qu’il s’agit, tout est contenu dans cette douloureuse déclaration d’impuissance de Nicolas Sarkozy, le Petit Journal gagne parce qu’il érige l’image au-dessus du dire politique. En face à face avec son image, son double, les politiques se retrouvent incapables de répondre, les mots ne remplacent pas l’évidence du visuel, d’où ces déclarations d’impuissances.
De plus, ces différents cadres constituent un véritable discours visuel dans l’émission, du fait qu’ils produisent le comique mais aussi parce qu’ils induisent ce face à face qu’on vient d’évoquer. Ces cadres permettent également une multiplication du regard du spectateur et du téléspectateur. Il offre aux citoyens un deuxième regard, nos yeux oscillant entre l’image et son retour. Dans ce petit cadre, où le et la candidat(e) est enfermé(e), nous regardons, d’une certaine manière, ce qu’il ou elle est (dans son sens temporel, ce qu’il est au présent, face à cette image, par définition passée). Nous scrutons et nous attendons (il y a évidemment un effet d’attente qui est produit) l’interactivité de ce face à face des candidats avec leur propre image médiatique. Dans notre société où l’homme ou la femme politique ne sont pas/plus que des mots incarnés, nous guettons leurs performances visuelles. Cet exercice auquel se soumettent les candidats pourrait tout à fait devenir un futur passage obligé pour accéder à la place de Président de la République. Savoir maîtriser son image, savoir la confronter, la regarder et la commenter pourrait tout à fait devenir une vertu attendue par les électeurs.

Rire de soi

Ce qui est plus évident, et c’est ici un axe d’analyse fondamental de cette émission, est qu’on se retrouve face aux rires des politiques. Le Petit Journal étant une émission dite de « divertissement », se rapprochant des Talk-Show américain, le but premier d’une telle monstration de ces images est de susciter le rire ou le sourire. Les politiques sont montrés sous un angle « amusant », qui passe soit par la parole d’un politique, soit par une évidence visuelle, soit par un commentaire qui va venir teinter l’image d’une dose de comique, au départ insoupçonné.
Dans les trois vidéos, les candidats « se marrent », ils rient ouvertement. J’utilise à dessein cette expression familière pour accentuer le fait que, nous allons le voir, les candidats rient de la manière dont on rit, aujourd’hui, face à des images drôles (de type « bêtisier » ou vidéos amusantes postées sur Internet). Être face à ces images amusantes, drôles, infère une sorte de rire, très populaire, très commun, très communicatif (terme ici très important). En effet, on ne rit pas, on « se marre ».

Capture d'écran, Vidéo 1

Capture d'écran, Vidéo 1

Ici il est important de laisser parler les images : Nicolas Sarkozy rit plus d’une dizaine de fois au cours de l’émission (on note au passage ce « rire » du Président-candidat que je n’avais jamais entendu, un rire légèrement gras avec des pointes aigües). François Bayrou rit moins que Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen mais il sourit plusieurs fois au cours de l’émission. Enfin, Marine Le Pen « se bidonne » du début à la fin de l’émission, s’écroulant plusieurs fois sur la table (elle essuie même une larme).

Capture d'écran, Vidéo 3

Capture d'écran, Vidéo 2

Ce sont ces comportements qui en disent long sur l’image en construction des candidats, qui trouvent une possible nouvelle dimension dans leur prestation au Petit Journal. Jean Fourastié note sur ce sujet que le rire est une des meilleures « méthodes de communication [3] ». Rire de soi-même est très efficace, le rire contribue à la connaissance (et à l’image qu’on se fait) d’un homme ou d’une femme. En riant (encore plus en « se marrant » ou en se « bidonnant ») de l’image d’eux-mêmes, les candidats présentent un nouvel axe de communication, ils mettent en avant une part intime d’eux-mêmes (je répète qu’on a rarement entendu Nicolas Sarkozy rire de cette manière). Rire de soi est surtout valorisant parce qu’il permet de montrer et prouver cette distanciation des candidats sur eux-mêmes, ils se mettent pleinement dans ce que Kant et Bergson ont appelé l’ « attitude du spectateur » qui permet le rire. Ce « pas de côté » du spectateur permet le rire, on en vient donc à leur signification.

Capture d'écran, Vidéo 3

Capture d'écran, Vidéo 3

Capture d'écran, Vidéo 2

La communication par le rire.

Le Petit Journal est une aubaine pour les candidats. C’est le meilleur moyen d’afficher une image sympathique, décontractée, décomplexée, jeune. C’est aussi pour cela que cette émission est devenue un « passage obligé » pour les candidats, il permet cette tribune unique, neuve, de la création d’une image d’une femme et d’un homme politique qui, comme tout un chacun rit.

Le rire a très largement été présenté par Bergson comme ayant un aspect social fondamental. On ne rit pas seul, on rit en société et le rire est un élément qui compose les différents processus qui constitue un groupe social. Le rire permet l’inclusion, il est fédérateur, rire ensemble créé de la complicité, de l’attendrissent, un lien affectif. Dès lors, rire avec Marine Le Pen, avec François Bayrou, avec Nicolas Sarkozy dessine indubitablement, même si ce n’est que pendant quelques minutes, une sorte de lien affectif, une complicité. Bergson écrit que « non seulement le rire est le fait d’une intelligence en contact avec d’autres intelligences, ce qui crée un cercle, une entente, une complicité, mais il a aussi une fonction utile, qui est une fonction sociale [4] ».
Mais au-delà de cet aspect fédérateur, il s’agit bien d’une utilité pour un candidat en campagne à l’élection présidentielle. « Le rire n’est pas tout à fait désintéressé. Il est à mi-chemin entre l’utilité et le jeu [5] ». Michel Canivet ajoute : « le rire est présenté comme une utilisation des autres, non comme une manière d’être avec eux [6] ». C’est ainsi, si on se range du côté de cette analyse, qu’on distingue une certaine part « en négatif ». La multiplication des cadres, le face à face des candidats avec eux-mêmes permettent une sorte de « séduction par le rire » qui, sous couvert d’une sympathie généralisée (qu’incarne à lui seul le Petit Journal : ambiance, couleurs, public, jingles, présentateur et son équipe…) permet aux candidats de se créer un capital de sympathie non négligeable. On pouvait lire cela en filigrane dans les commentaires de différents politiques dans l’article des Inrocks. Damien Lempereur, par exemple, directeur stratégique de la campagne de Nicolas Dupont-Aignan déclarait que « Plus on est caricaturé, plus on compte ». Ou encore Valérie Rosso-Debord, député UMP de Meurthe-et-Moselle note que « L’émission [Le Petit Journal] fait de la publicité aux politiques », ou enfin, plus édifiante est la remarque de David Assouline, sénateur socialiste de Paris, secrétaire national en charge de la communication, qui a eu cette formule, qui nous servira de conclusion : « Cette émission nous rend plus humains ».

Le Petit Journal doit encore recevoir les autres candidats à la présidentielle, peut-être qu’il sera nécessaire d’apporter les futures images pour confirmer ou infirmer ces différentes remarques. Alors, A suivre, ou pas.

[1] On l’apprend dans un article publié sur le site des Inrocks du 31 janvier 2012 intitulé : « Que pensent les politiques du Petit Journal ? ».

[2] « Yann Barthès l’interview », M, le magazine du Monde, édition du 27 janvier 2012.

[3] Jean Fourastié, Le rire, suite, Paris, Denoël, 1983.

[4] Henri Bergson, Œuvres, Presses Universitaires de France, Paris, 1970, page 381 et suivantes.

[5] Michel Canivet, « Le rire et le bon sens », Revue Philosophique de Louvain, vol. 86, n°71, année 1986, page 363.

[6] Ibid., page 361.


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Une réflexion sur “Le rire des candidats, les politiques à l'épreuve du Petit Journal

  1. J’ajoute un élément qui commence à beaucoup tourner sur Internet: la part d’audience du Petit Journal lors de la visite de Nicolas Sarkozy. Le Petit Journal aurait été suivi par plus de 2,6 millions de téléspectateurs (soit 10,1% de part d’audience), ce qui en ferait l’émission du Petit Journal la plus vue depuis son apparition. Lors de la visite de Marine Le Pen, le Petit Journal avait déjà enregistré un premier pic historique avec 8,7% de part d’audience.

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