Que la Lumière soit ! Et la Lumière fuit

Capture d'écran. Lux in Arcan-Official Video. Youtube

Depuis le début du mois de Mars, le Vatican a décidé d’ouvrir une partie de ses archives aux visiteurs sous la forme d’une exposition (« Lux in Arcana, les archives du Vatican révélées » au musée du Capitole jusqu’au 9 septembre). Réorganisées sous le pontificat de Jean-Paul II au début des années 80, les archives du Vatican ont longtemps attiré toutes sortes de personnes, écrivains, chercheurs, réalisateurs… Le Saint Graal de l’Eglise, peu à peu, semble bien s’être incarné dans ces kilométrages de textes et d’ouvrages qui constituent, en un sens premier, la mémoire d’une part de l’Occident. Il y a toujours un attrait de l’archive, l’ouverture d’une pièce ou d’un lieu qui est frappé du sceau du secret est souvent synonyme de découverte, d’aventure, de mystère. « L’archive se présente ainsi comme un lieu physique qui abrite le destin de cette sorte de trace […], à savoir la trace documentaire » écrit Paul Ricœur dans La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli (Paris, Seuil, 2000, page 211). Lieu physique, donc lieu mouvant, lieu de chaleur. L’Archive comme lieu est celui qui attire, dans lequel on cherche à se perdre et par là même à trouver. L’historien se plonge dans les Archives « à la recherche » de quelque chose tout en espérant s’égarer et s’oublier. L’Archive est donc de ces lieux d’ambivalences, d’ambiguïté, entre la certitude et la doute, entre la présence du temps et de l’histoire et l’absence criante des Autres. Je me souviens du directeur des Archives Nationales confessant, lors d’une visite, qu’il aimait « ressentir » l’odeur des ouvrages qui attendaient là, dans les rangées pliées par le poids des écritures.  Le Monde consacrait à cette exposition un petit article le 7 mars qui m’a permis de découvrir la vidéo de présentation de cet événement culturel.

Dans la suite de Michel de Certeau, Ricœur rappelle qu’un « lieu » est « ce qui permet et ce qui interdit » un discours. En suivant cette remarque éclairante, il me semble intéressant d’analyser en quelques mots la manière dont la vidéo de présentation et d’annonce de l’ouverture des archives du Vatican infère un discours sur le lieu (et par là sur le discours) proprement dit.
La vidéo oscille entre deux domaines, tout aussi religieux qu’esthétiques, que sont la lumière et l’obscurité. Il semble que, à travers ces images, on perçoive une sorte d’hésitation formelle et discursive de la part du Vatican. Intéressons-nous donc de manière indifférenciée à la lumière et à l’obscurité car c’est de cette manière qu’il semble qu’on puisse comprendre la trame imagée de cette vidéo. La lumière, celle-là même qui caractérise l’expérience divine, est aussi, et surtout, celle qui donne son titre à cette opération : Lux in arcana. Lux qui, dans une proximité linguistique se rapproche du mot lumière en espagnol, luz, qu’on trouve notamment dans la belle expression : Dar a la luz, qui signifie accoucher ou « mettre au jour » (pour un enfant notamment). Ainsi, on va le voir, les images agissent comme un écho à cette expression idiomatique, le Vatican ayant choisi d’imager l’action de « mettre au jour », à la lumière, leurs secrets privés.
Les deux premiers plans donnent à voir dès le départ cette amphibologie. Le Vatican, qu’on reconnaît par le dôme de la basilique Saint Pierre semble imprenable, mystérieux, ceint d’une muraille solide ; véritable Cité Interdite. Elément qu’on retrouve dans la présentation de l’exposition sur le site officiel :
« An unprecedented cultural and media event: 100 original documents, preserved for 400 years in the Popes’ Archive, will leave the confines of the Vatican City walls for the first time in history, and will be admired at the Capitoline Museums in Rome, from 1st March till September 2012, for the exhibition Lux in arcana – The Vatican Secret Archives reveals itself. Conclaves, heresies, popes and emperors. Crusades, excommunications, ciphered letters. Manuscripts, codices, ancient parchments. A unique and once-in-a-lifetime event recounting history through its sources.  » (je souligne ici; extrait de http://www.luxinarcana.org/en).

Capture d'écran. Lux in Arcana-Official Video. Youtube.

Capture d'écran. Lux in Arcana-Official Video. Youtube. On notera ici la diagonale tracée par la lumière du soleil.

Seul l’oiseau, traçant une courbe fière à la droite du cadre parait capable de défier la majesté du lieu. Les couleurs sont ternes, la scène se passe au crépuscule ou à l’aube, ces deux uniques moments d’une journée lumineuse où la lumière du soleil oscille entre clarté et obscurité, entre levé (du soleil, mais aussi du rideau devant un mystère) et couché, entre le visible et le caché. Seul, dans ces premiers plans, un léger zoom avant nous permet de croire à une invite, à la permission de nous approcher, de voir. Invitation qui est, induite par ce faux-mouvement, bien timide.
Puis la première partie de la vidéo assemblent de nombreux plans qui jouent sur une dialectique entre Lumière et Ouverture, autrement dit sur la permission, sur la possibilité de voir. La lumière entre progressivement dans cet espace, ce lieu (les archives), longtemps resté obscur et énigmatique. L’ascenseur, qui trace un mouvement descendant, qui induit une action de pénétration, apporte lentement une luminescence spectrale. On nous ouvre les portes, les casiers, un homme se promène dans les étalages comme un gardien de nuit, muni d’une lanterne blanche. On ouvre les fenêtres et on laisse la lumière du jour infiltrer le lieu… Les ouvrages, les archives en soi, semblent se réveiller d’un long sommeil.

Capture d'écran. Lux in Arcana-Official Video. Youtube.

Capture d'écran. Lux in Arcana-Official Video. Youtube.

Capture d'écran. Lux in Arcana-Official Video. Youtube.

Capture d'écran. Lux in Arcana-Official Video. Youtube.

Capture d'écran. Lux in Arcana-Official Video. Youtube.

Tout un discours de l’ouverture, du réveil, de la lumière, constitue et rythme la première partie de la vidéo, rythme accéléré et souligné par une musique quasi épique qui vient accentuer le caractère extraordinaire et quasi mystique de l’entreprise. En effet, derrière ce langage formel prédomine aussi une vision religieuse, où « mettre au jour » agit comme une renaissance et une légitimation divine. La lumière que l’on voit, même si elle est, dans la plupart des cas, de nature artificielle, est tout de même une lumière divine. Une lumière qui, à l’instar du souffle de Dieu, vient caresser les manuscrits et ouvrages comme pour leur redonner vie. Il y a donc, dans ces premiers plans, un discours sur la recherche et sur la valeur de ces Archives. Dans leur froideur documentaire, dans leur obscurité caverneuse, les ouvrages semblent peu de choses, simple amas de papier poussiéreux, certes précieux, mais simples traces documentaires. Seule la Lumière semble être capable de dire le Vrai, celle-là même qu’on permet de pénétrer. D’ailleurs, à côté de cette puissance lumineuse, le catalogue d’hommes possiblement-intéressés par cette Ouverture paraît bien pâle, moins magistral, presque trop humain. A voir leurs visages, soulignés à nouveau par un zoom avant très lent, ce zoom de la persuasion, celui qui tente de pénétrer la pensée, on a l’impression de les voir encore tâtonner au milieu de l’insondable. Ils apparaissent comme des allégories démunies : l’« Historien », le « Scientifique », l’« Ecclésiastique », l’« Ecrivain »…

L'Historien? - Capture d'écran. Lux in Arcana-Official Video. Youtube.

L'ecclésiastique - Capture d'écran. Lux in Arcana-Official Video. Youtube.

Le scientifique - Capture d'écran. Lux in Arcana-Official Video. Youtube.

L'écrivain? - Capture d'écran. Lux in Arcana-Official Video. Youtube.

Et soudain, dans un éclat musical, lorsqu’on a eu l’impression d’atteindre, de pénétrer, d’approcher au plus près de la source (on est au niveau de l’écriture, de la signature, de l’auteur, de l’Histoire en somme), la vidéo entre dans un rythme plus rapide, encore plus épique. De là s’installe une cadence de l’enfermement, du renfermement sur soi, aussitôt ouvert, un monde semble devoir se refermer. Les mouvements de caméras sont horizontaux, se déplacent vers l’obscurité, comme traçant un regard qui se cache. La lumière semble s’estomper. Un manuscrit est violemment refermé (qu’on me dise qui ferme un livre de cette manière-là lorsqu’il est aux Archives, que je le dénonce tout de suite !), la caméra, peu à peu s’échappe, se dérobe. Des ouvrages apparaissent derrière un grillage faisant écho à ce que Florence Evin évoque dans son article du Monde : « Derrière une cage de fer restent enfermés les volumes interdits de consultation par Jean Paul II, des documents auxquels même les chercheurs accrédités n’ont pas accès. ». A la fin de cette pérégrination pleine d’espoir, on se retrouve à nouveau devant une porte close, la même qu’on nous avait ouvert au début.

Mouvement de volet, travelling vers la droite - Capture d'écran. Lux in Arcana-Official Video. Youtube.

Fermeture de l'ouvrage - Capture d'écran. Lux in Arcana-Official Video. Youtube.

Capture d'écran. Lux in Arcana-Official Video. Youtube.

Cependant, la clé reste sur la porte. Qu’en penser ? On détient enfin la clé ou la clé est la marque de la serrure, donc de la fermeture ? Mais aussi de l’ouverture ? Dans les deux cas la vidéo nous place dans une situation ambivalente, bancale, comme si le Vatican ne souhaitait montrer qu’un clair-obscur (de quoi, de sa politique ? de son passé ? de ses Archives ?).

Début de la vidéo, ouverture, la Lumière apparaît - Capture d'écran. Lux in Arcana-Official Video. Youtube.

Fin de la vidéo, porte close avec clé, obscurité - Capture d'écran. Lux in Arcana-Official Video. Youtube.

Peut-être n’est-ce que la simple volonté de préserver cette poétique de l’Archive, qui flotte indéfiniment entre deux eaux : celui du mystère insondable et celui du doux espoir de la découverte. Se joue en fait, en un sens, une mise en scène de la preuve, une mise en scène de l’écriture de l’Histoire, qui met les historiens face à un clair-obscur de la Preuve, un montré-caché qui signifie beaucoup la démarche d’une telle vidéo de promotion. Les historiens comme Carlo Ginzburg, dans la droite ligne de Ricoeur, aiment mentionner cette dimension double de la trace, celle qui est volontaire et celle qui existe malgré elle. L’Archive, en soi, est une organisation volontaire de la Trace historique ; dès lors, la présenter, la montrer, la dévoiler, met en place un discours du volontariat et de la construction historique. Pour reprendre le titre d’un ouvrage de Carlo Ginzburg , une telle vidéo nous met face à la problématique du fil et de la trace (Le fil et la trace, Paris, Verdier histoire, 2006), le fil de l’histoire que l’on tisse et la trace qui s’offre, se cherche, se trouve, ou au contraire, se cache, ou disparaît.
Il me paraît judicieux de terminer comme j’ai commencé, sur Ricœur, qui lève avec justesse un sentiment que les religieux doivent partager lorsqu’il s’agit d’Archives de la Foi :
« Du même coup, tout plaidoyer en faveur de l’archive restera en suspens, dans la mesure où nous ne savons pas, et peut-être ne saurons-nous jamais, si le passage du témoignage oral au témoignage écrit, au document d’archive, est, quant à son utilité ou ses inconvénients pour la mémoire vive, remède ou poison – pharmakon…  » (Ibid, page 212).

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2 réflexions sur “Que la Lumière soit ! Et la Lumière fuit

  1. On peut voir la signature de Galilée sur un des documents présentés dans le trailer. Bon point de la part de la communication du projet. Ce film me fait tout de même penser au Da Vinci Code dans sa mise en scène du dévoilement, ponctuée par une musique new age.
    Parmi les événements annoncés, on remarque aussi qu’une application sur Giordano Bruno sera bientôt disponible, introduite par sa statue en proie aux flammes. Donc une initiative intéressante, qu’il faudra juger sur pièce, mais une scénographie kitsch tout de même un peu curieuse.
    Dernier point: les personnages retenus dans le film sont tous des hommes. Pourtant, plusieurs femmes travaillent aux Archives secrètes du Vatican, y compris dans le personnel scientifique, et sur le projet Lux in arcana. Là c’est mal vu, encore un petit effort…

    • Oui en effet, merci Patrick, on ne voit que des hommes, quoique je jurerais que se sont des mains de femmes qui tournent les pages du manuscrit à la fin de la vidéo, mais c’est vraiment lacunaire… C’est vrai qu’il y a une ambiance créée qui ressemble à un roman de Dan Brown ou d’Umberto Eco. D’ailleurs, en préparant le billet, je lisais les quelques commentaires qu’on peut trouver sur Internet et cette comparaison revient quelques fois. Sur le Monde.fr, une personne note qu’en lisant l’article elle se croyait dans un roman de Dan Brown (Anges et Démons): « bravo au Vatican pour cette politique d’ouverture des archives qui mériterait d’être amplifiée…A la lecture de cet article, j’ai eu l’impression d’être plongé dans le livre de Brown « Anges et démons » (Bob777, le 7 mars à 11h). C’est évident que les concepteurs de cette vidéo ont essayé de créer cette atmosphère mêlant mystère et roman. En somme, je trouve pour ma part qu’elle est plutôt bien réalisée. Les différents événements parallèles, qui n’apparaissent pas dans cette vidéo, comme l’application sur Giordano Bruno sont en effet intéressants. Reste à trouver du temps pour un aller-retour à Rome…

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