Se contenter quand on garde à vue

JT de Canal +, 21 février, capture d'écran

(Mise à jour le 23 février à 14h45)

A force de voir Monsieur le Président arpenter les images, on en oublierait presque qu’un autre, d’ex-président, attend patiemment dans le creux de l’actualité. Dominique Strauss-Kahn est, depuis peu, en garde à vue dans l’affaire dite du « Carlton de Lille ». Depuis l’omniprésence médiatique de DSK due à l’affaire qui porte son nom (ça c’est un privilège !), on le voit de temps à autres, semi rasé, semi branlant, semi sourcillant. On aimerait beaucoup savoir ce qui peut bien se passer dans cette tête d’homme déchu, on aimerait bien « voir » un peu mieux ce qu’il pense. On aimerait bien, même, voir ce qu’il a vu. Pourquoi pas ? Des parties dîtes « fines » dans un hôtel luxueux, ça peut paraître, apparaître, pas si désagréable. Dominique Strauss-Kahn, en ce moment, c’est l’homme qui se cache, c’est l’homme qu’on ne peut pas – plus – voir; c’est l’homme du caché et du semi visible. C’est un homme qui, d’ailleurs, cache et couve l’invisible et l’ineffable. Le Monde nous proposait sur ce sujet de répondre à cette question qui nous intéresse tous grandement : comment le patron du FMI cachait sa double vie ? (on y apprend que le magazine The Washingtonian a consacré un article à DSK intitulé « The invisible man »). Il est donc cet homme qu’on entr’aperçoit, dans un coin de JT, et puis il retourne à ces occupations obscures.
Alors, quand on dit, en plus, que Strauss-Kahn est « gardé à vue », on se retrouve démuni. Mais alors, que va-t-on voir de cet homme déjà semi visible, si on nous bouche la vue, si on nous l’enlève de nos images médiatiques ? Le Journal Télévisé de Canal +, le 21 février, nous a proposé une très belle réponse. Dans un sujet portant sur notre intéressé, on nous proposait ce commentaire :
« Pour accueillir la berline de Dominique Strauss-Kahn un peu avant 9h ce matin c’est un peu « à qui sera le mieux placé », sous une nuée de caméra, impossible ou presque, d’apercevoir l’ancien patron du FMI dissimulé derrière des vitre teintés ».

On commence, peu à peu, à avoir l’habitude de ces images qui se ressemblent et qui s’assemblent au fil du temps dans une sorte de code de l’ « image volée » ; on y voit un essaim de journalistes, pressés, s’empressant de se rapprocher de l’objet médiatique. L’image est très souvent tremblante, pleine d’imprécisions. D’ailleurs, les journalistes s’imagent de plus en plus en miroir, dans ces vitres teintées qu’ils haïssent tant.« Impossible ou presque, d’apercevoir ». La phrase en dit long sur la démarche journalistique et rhétorique du reportage. Impossible, mais quand même ; on ne verra pas non plus, on va apercevoir. Dans ces vitres teintées, on voit, à ce moment du reportage, des appareils photographiques, des caméras, des micros. Sans commentaires, sans introduction, on pourrait penser que ces hommes en veulent à la voiture, à ce simple objet. D’ailleurs, le comportement des photographes et des journalistes dénote cette volonté de percer, d’entrevoir, si ce n’est entrouvrir l’image qu’on nous « garde à vue ». Les journalistes semblent vouloir percer ce miroitement de la fenêtre, qui ne fait que leur rendre l’image d’eux-mêmes.

JT de Canal +, 21 février, Capture d'écran

« Impossible ou presque ». Le commentaire est loin d’être anodin. Il suspend un résultat en cours, on se retrouve dans l’attente face à ce travail acharné qui se présente face à nous. Ces reportages où l’on perçoit que l’image va être « volée », produit une appréhension et une attente. On attend, sagement, peut-être en émoi pour certain, d’avoir une image visible. Alors, on va avoir une image presque, ou presque une image. Elle est tout d’un coup statique, c’est une photographie, et le commentaire, comme s’excusant, dit ceci :
« Il faudra se contenter de ce rare cliché volé »

JT de Canal +, 21 février, Capture d'écran


Nous devons donc nous « contenter ». Se contenter, ça raisonne un peu comme un « on a pas pu faire mieux », c’est le fameux « contente-toi de c’que t’as » prononcé à l’égard de celui qui se plaint. On nous demande donc de nous contenter, comme si cette image était attendue, qu’elle se devait d’être plus parfaite. Mais on ne va pas vraiment nous inviter à nous en « contenter », parce que cette image, durement acquise, ne peut pas rester statique et muette. Il faut bien que Strauss-Kahn, gardé à vue, ne soit pas en plus, gardé d’émotions. Alors le commentaire poursuit et nous aide à comprendre :
« Il apparaît visiblement le visage crispé »
Voilà, nous y sommes. L’image est apparue et les mots se sont métamorphosés. On a enfin une image, ce n’était donc pas si impossible. On nous disait qu’il était difficile « d’apercevoir », maintenant on peut voir, « il apparaît visiblement » ; ce visiblement incarne toute la positivité et l’affirmation journalistique. Enfin, par l’image, le gardé à vue est vu et, en prime, nous savons son émotion : il a le visage crispé. Comment avoir une émotion sur une image « volée » ? N’est-elle pas au contraire la meilleure des images, dans son instantanéité hasardeuse, qui puisse façonner une émotion, tout aussi hasardeuse ? C’est ce que j’avais essayé de montrer également, sur la photographie devenue véritablement un langage visuel de la « moue » des présidents.
De cette image nous ne savons rien. Ce que l’on sait, et c’est ce qui peut paraître dérangeant, c’est qu’elle apparaît comme le but de ce reportage. Elle devient le graal du journaliste, ce dernier partant davantage à la pêche de l’image, qu’on va saisir au vol et qu’on va ramener, tel un trophée. Si la proie est un peu déformée, mal agencée, il convient de s’en contenter et de la faire parler. Ainsi, l’image volée, présentée d’une telle manière (ne serait-ce que dans la forme du reportage) devient le clou du reportage, si ce n’est son essence même. Le reportage et ici le métier du journaliste ne vivent et n’existent que pour cette image dont, il faut tout de même le dire clairement à la fin, on se moque délibérément.

Complément (Jeudi 23 février, 14h45).

Le Journal Télévisé de France 2 de 13h, mercredi 22 février, a fait mieux; on nous montre un cercle blanc où on est censé reconnaître « les cheveux blancs » de DSK. Un très beau « rien » journalistique:

Capture d'écran du JT de France 2 (13h) du mercredi 22 février

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4 réflexions sur “Se contenter quand on garde à vue

  1. Merci pour votre réponse et l’ajout de cette image qui est, en effet, très significative de la création d’un désir de voir au travail d’une image qui ne montre pas grand chose. Il ne faut plus le voir pour y croire, mais y croire pour le voir.
    Pour revenir rapidement sur notre précédent échange : en effet, au départ, je me fiche pas mal de voir une parcelle de visage de DSK. J’aurais même plutôt tendance à changer de chaîne si je tombe sur l’annonce du reportage à venir. Mais ce qui est intéressant (et c’est pourquoi votre billet l’était tout-à-fait), c’est de constater comment, une fois le reportage lancé, les mécanismes du discours et des images présentées par le/la présentatrice parviennent à mettre en place un désir de voir chez l’audience, une sorte de fascination pour ce qu’on nous dit être présent sans qu’on puisse le voir. En d’autres termes, le travail du hors-champ fonctionne à plein. A réfléchir au processus, ça me fait un peu penser au cinéma d’horreur, et en particulier japonais, qui aime à révéler progressivement des parties du monstre, qui n’est souvent qu’un humain devenu fantôme… (je ne visais pas là à décrire DSK, mais c’est un peu troublant:). C’est bien parce qu’on ne voit rien quasiment tout au long du reportage alors qu’on nous répète que C’EST LA (la formule de Barthes ici détournée par l’image mouvement) qu’on finit par avoir envie de la voir, cette image. Même si pour finir, on se dit « tout ça pour ça ».

  2. J’invite aussi à regarder cette image que je viens d’ajouter. Elle est très significative de l’image dont on se moque délibérément et qui est tout de même l’essence du reportage (c’est à dire VOIR Strauss Kahn) même si ce n’est qu’une infime partie… En fait, je confesse ici une profonde incompréhension. J’espère que dans quelques années on se moquera de nos reportages comme on sourit gentillement devant les tenues vestimentaires des années 80…

  3. Merci pour cette analyse. « Le reportage et ici le métier du journaliste ne vivent et n’existent que pour cette image dont, il faut tout de même le dire clairement à la fin, on se moque délibérément. » Qui est « on »? Le spectateur « lambda » du JT de 20h? L’analyste que vous êtes? Il me semble que toute la rhétorique imagière et languagière que déploie cette « scène » du JT autour de l’image volée de DSK fait que qu' »on » ne s’en moque pas, justement. Même si tout cela est savamment construit (et vous l’avez très bien démontré), il n’en reste pas moins que ce coin de visage « crispé » vient assouvir une sorte de pulsion scopique, une envie indéfectible de voir ce visage si invisible (contrairement à son nom) VS celui (ceux) que les médias nous donnent à voir sans relâche dans le cadre de la campagne présidentielle. Je dirais plutôt : « cette image dont, il faut tout de même le dire clairement AU DEPART, on se moque délibérément ».

    • Merci Aurore pour ce commentaire qui, il faut le reconnaître, touche un point essentiel de ce billet. Je ne sais pas si le fond de la question est de savoir qui est ce « on », parce qu’en effet il est un peu impérieux. Oui, c’est un « on » qui se substitue à mon ressenti face à cette image. On/je me moque de voir cette image. C’est pourquoi je ne suis pas vraiment en accord avec vos remarques concernant la « pulsion scopique » qui est pour moi tout à fait produite par le langage visuel imposé par ce genre de « scène » de JT. Sans cette mise en scène, orchestrée par le commentaire, il n’y aurait pas, à mon sens, ce désir d’image. Ce qui me donne l’envie de vous demander si vous, en voyant cette actualité, vous souhaitez voir cette image? Avez-vous besoin (c’est bien cette question de nécessité qui est en jeu) de voir DSK dans sa voiture? Tout en sachant qu’il va s’agir d’une photo volée, donc biaisée, donc pour moi inutile à donner à voir. Ce qui me dérange c’est le fait qu’on en vienne (un « on » de spectateur généralisé) à vouloir voir ces images qui, je pense, ne servent à rien dans l’élaboration d’une information. C’est donc bien de cet « Au départ » (et là votre remarque est vraiment éclairante, merci) qu’il est question ici, il s’agit du souhait, de l’attente, de la volonté (de la nécessité produite donc artificielle) de voir une telle image.

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