Homs ou le Triomphe de la Mort

Détail du Calendrier des Bergers, 1480.

Les perceptions se télescopent. Elles ne font que cela, qu’elles soient mentales ou visuelles (si ce n’est la même chose aujourd’hui). L’esprit patauge souvent dans un mélange inconsidéré d’éléments divergents, qui s’épousent et se séparent, se rejettent et se complètent. L’esprit est en perpétuel court-circuit avec lui-même, produisant une ferme pensée d’étincelante étrangeté.

Tout part d’une trop large présence lexicale. Un mot qui se fait insistant, un mot bat dans la tête et tambourine aux portes de la délivrance. Un mot qui s’étale, qui déverse toute sa puissance enfouie, celle des passages de la langue dans le temps. On le sait, ou du moins on croit de plus en plus le savoir (donc le posséder ?), les mots se nimbent d’imaginaire dans notre pensée contemporaine, ils prennent des aspects imageants qu’on ne peut contrôler. Fruit d’une base de donnée constamment en mouvement, dans un constant renouvellement, qui s’éparse et se diffuse au gré de nos pérégrinations journalières. Comme l’écrit Pierre Assouline dans Vie de Job, un mot peut devenir, malgré lui, malgré moi, un slogan qui défile sur un large espace public et mental, devenant rien d’autre qu’une nébuleuse en flamme. Un enflamment, c’est cela un mot qui s’insère et insiste, qui ne déserte pas le fond pansue de la pensée. Un embrasement serait peut-être plus juste, parce qu’il y a, dans le creux symbolique de ce mot, l’idée de foyer, d’origine. Un point d’orgue sans explication, qui par la suite, trace des courbes lumineuses aussi contingentes que celles d’un brasier.

Ce mot il est court, quatre lettres, « Homs ». S’il insiste tant, dans son infinie pluralité singulière, c’est qu’il apparaît pour moi dans le domaine de la littérature médiévale. Dans le devoir, mais aussi du fait d’un certain plaisir, je suis amené à rencontrer ce mot presque tous les jours durant mes heures de lectures de gothique cursive (dite aussi « bâtarde »). Cette écriture lampée, où l’on sent toute la teneur d’un crissement de plume, flamboie les mots un à un et leur donne une chantante irréversibilité qui ne peut laisser le lecteur indifférent. Les mots s’imposent, dans toute leur substantialité, comme étant encre et pensée, pensées accrochées à l’ancre de l’Histoire. Ces lectures, on me le pardonnera, ne sont pas très joyeuses, elles portent sur la perception du temps qui passe, du passé, de la mort à venir, de la décadence des temps etc. J’accompagne chaque jour la caresse des plumes de ces « homs » perdus dans leurs pensées noires, comme leur encre. Dans ces écritures de la fin des XIVe et XVe siècles, dans une culture dite de l’ « humanisme », l’Homme – pour eux les « Homs » -sont partout. Pour nous dire que l’Homme ne peut se maintenir dans la joie, Eustache Deschamps, à la fin du XIVe siècle écrit ceci :

« Non deservis; toute joye s’estint,
Ne longuement nulz homs ne s’i maintint»

Jean Dupin, dans le Roman de Mandevie (entendre Mélancolie) écrit quand à lui :

« Juenes homs sainz et pareseux
Et povres homs delicieux
Et chaitis homs qui fait des roy ;
Riches homs avaricieulx,
Villain mignot presumpcieux,
Femme que ne doubte ne croit. »

Il faudrait multiplier les exemples mais ce n’est pas le but premier ici. Il n’y a que le simple désir de montrer cette intense présence de ces lettres, de ce mot. L’homs, parce qu’il peut être singulier ou pluriel en français médiéval est donc partout, mais il est celui qui est au centre des préoccupations du temps et notamment des souffrances. Comme le rappelle ces auteurs médiévaux, avec une poésie propre à l’emphase crasse de la fin du Moyen Age, l’Homs n’est que « viande à vers », il n’est qu’un « sac de pus » qui retournera au fond de la terre. Il y a donc une once de pessimisme dans ces textes, mais se dégage surtout une forte odeur de lucidité sur ce qu’est le parcours souffreteux et martyrisant d’une vie humaine. Ancrée dans une pensée fortement marquée par les charniers de la Peste Noire du milieu du XIVe siècle, la mort et la fragilité humaine sont des sujets devenus topoi. On connaît de cette période les multiples représentations, toutes aussi impressionnantes les unes des autres, des Triomphe de la Mort ; cette créature, souvent squelette hurlant, chevauchant un cheval terrassant tous les misérables « homs » sur son passage. Dès lors, les Homs sont, dans une part de l’imaginaire visuel et symbolique des hommes de la fin du Moyen Age, cette faiblesse physique incarnée, souffreteuse, vaine et vouée à disparaître.

Il triompho della morte, XVe siècle, Palerme

Il est presque impossible de se séparer, pour l’instant, de cette poix du mot, qui pollue et qui colle le long de la pensée. Déjà il y a quelques temps je me surprenais à me complaire dans ce lourd imaginaire médiéval. L’homme, comme viande à vers plus que grand constructeur de progrès, c’est d’un franciscanisme qui fleure bon les caves froides de la complaisance. Seulement, l’imaginaire suit parfois son propre cheminement, au gré d’une coloration du temps qui lui va, de temps à autres, comme un gant de soie. Soie qui peut encore faire penser aux vers, mais passons. Au fil des lectures, je me suis pris à m’écouter. Comme l’écrit Michel Zink, la voix de l’auteur trouve son écho dans celle du lecteur. Cet écho, si on le prend au pied de la lettre, il devient cette prononciation unique, foncièrement personnelle, qui égaye nos lectures, celle qui peut amener à « lever le nez » du texte comme pouvait l’écrire si bien Barthes. J’ai levé le nez, plusieurs fois ; mais par manque de concentration. Le texte se brouillait, se court-circuitait, le texte se prononçait lui-même avec un empressement délibérément nouveau. Je ne lisais plus, donc je ne prononçais plus justement dans ma tête (on dit bien bizarrement « lire dans sa tête ») « homs » dans sa pleine présence médiévale, c’est-à-dire l’équivalent linguistique de « homme » ; je me perdais à ne plus pouvoir « dire » qu’Homs. Les homs de ce temps reculé se colorisaient d’une contemporanéité flagrante, ils devenaient l’équivalent de la ville martyr de Syrie. Les « povres homs » dont parle Deschamps devenaient la pauvre Homs du Printemps Arabe en pleine tuerie.

Triomphe de la Mort, extrait du Calendrier des bergers, 1480.

Il suffisait (il suffit toujours) qu’Homs s’affiche sur un journal, sur une page Internet, pour que ma pensée se court-circuite, qu’elle subisse un télescopage qui, dans un éclat de singulière incompréhension, produise un imaginaire mêlant mort et vanité humaine. D’ailleurs, un titre de presse peut parfois porter, à lui seul, l’étendard de cette confusion : le « massacre de Homs » pouvant s’entendre comme Le massacre d’Homs, un massacre d’Hommes.

Cet imbroglio sémantique devient davantage sensible lorsque les images se répondent et s’enferment dans leur acception symbolique. Le Triomphe de la mort, à partir de la fin du XIVe siècle, devient ce symbole décrit ci-dessus, il est un catalyseur cathartique d’une pensée angoissée qui caractérise une part de la fin du Moyen Age. A travers cette représentation, qui prend de nombreuses formes visuelles (la plus convenue étant le squelette chevauchant un cheval, squelettique également), le percept médiéval prend toute sa dimension psychologique et symbolique. La mort, dans toutes ses multiples significations, est cet être effrayant, fauchant les hommes, du plus vil au plus vertueux, du plus pauvre au plus argenté. Dès lors, elle s’affiche (François Villon décrit longuement l’impression que lui donne la vision du Triomphe de la Mort du Cimetière des Innocents, aujourd’hui disparu) comme étant la seule et unique puissance du siècle, des temps, force immuable qu’on tente de conjurer en la représentant. Il y a donc une tentative de prise de distance par rapport à cette force et une volonté de l’éloigner, de la sur-représenter pour ne plus la rendre aussi réelle. On représente la mort pour l’apprivoiser. Ce Triomphe était souvent corrélé avec une ancienne histoire dite « des trois morts et des trois vifs ». Peu à peu, ces trois morts, que l’on représente debout ou couchés dans un cercueil, viennent symboliser les trois temps de la décomposition du corps. C’est le cas dans la représentation, maintenant très connue, du Triomphe de la Mort du Campo Santo à Pise.

Les trois morts, Campo Santo, fin XIVe siècle, Pise

Les corps de onze habitants du quartier de Nasihine à Homs, jeudi 26 janvier, après un assaut attribué aux forces de sécurité syrienne. Photographie de Mani pour LeMonde.fr

Ainsi, si l’on reprend le fil du court-circuit, temporel et imagée, le massacre de Homs agit, dans sa représentation médiatique, de plus en plus comme une énième allégorie du Triomphe de la Mort. Qu’on excuse ici cette théorisation qui ne fait que distancer le massacre effroyable perpétré par le régime syrien. Mais, dans le fond, c’est toute la question ici, l’énigme insondable (du moins pour moi) de la mise en distance de l’image du massacre, qui, par ailleurs, se passe le plus souvent dans des pays éloignés géographiquement. Dès lors, on ne peut que ressentir un symbole, une force de l’image comme allégorie. Procès qui permet à la fois d’apprivoiser ces images insoutenables et dans le même temps de conjurer un sort que nous ne connaissons pas en Occident : le triomphe de la mort, celui-là même qui fauche dans les maisons, dans les rues, dans les chambres et dans les lits. Cheval fait d’un ossuaire de guerre ou char construit en Russie, dans les deux cas l’effroi est le même. Excepté que d’un côté du monde il n’y a que représentation (de la mort, de la douleur), qu’allégorisation (car il s’agit bien d’un processus) et de l’autre réalité.

Photographie publiée sur le site de Libération.fr le 9 février. On pouvait lire dans la légende: "Photo transmise par les rebelles de Homs, montrant un homme mort de ses blessures après les bombardements qui ont frappé la ville. (Photo DR Reuters.)"

Tout mon désarroi vient de ce constat, de cette incapabilité. Seule réside un mélange des images, qui semblent se répondre, nouer un dialogue silencieux. Il me semble seulement entendre parfois un murmure de danse macabre, où les images se frôlent dans le cours du temps et émettent un bruit d’os creux.

C’est cela le plus effrayant, ce qui peut tétaniser véritablement la présence au monde : c’est bien cette distanciation imagée du monde et des choses, mais aussi des temps, qui donne cette étrange absence de réel. Qu’est-ce qu’Homs dans la pensée occidentale aujourd’hui ? Question d’une ravageuse simplicité quand on sait qu’elle est la base des premiers débats sur l’image de guerre qui ont essaimé pendant la guerre du Vietnam. On pense à ce pauvre Claude Ridder, écrivain fictif créé par Alain Resnais, qui hurle son impuissance dans sa chambre parisienne, dans un film choral extraordinaire intitulé Loin du Vietnam. Oui, ce ne sont que des images, ces cadavres, ces fumerolles, ces tirs et ces pleurs. Ils sont cette impossibilité tellement bien décrite par Bataille devant sa photographie du supplice des « Cent morceaux » dans les Larmes d’Eros ou encore par Susan Sontag. Devant la douleur des autres, devant l’image de la mort des autres, seul aujourd’hui un mot m’assaille, celui d’Homs, qui se prononce comme un blasphème face à la joie de l’être, homs.

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