Quand l’Histoire n’est pas là, les souris pensent

Détail de l'affiche du festival d'Angoulême 2012 réalisée par Art Spiegleman

C’est entendu, l’utilisateur d’un Ipad n’a plus besoin de souris ; mais lorsque c’est une souris qui s’empare d’un Ipad, il devient tout d’un coup un outil révélateur singulier. A quelques jours de l’ouverture du Festival international de la Bande dessinée d’Angoulême, j’aimerais revenir en quelques mots sur un élément de l’affiche dessinée cette année par Art Spiegelman. (Je me permets de dire « revenir » parce qu’il y a déjà eu une analyse faîte par Alain François sur Culture visuelle en décembre dernier, L’affiche d’Art.).

Dans l’historique des différentes affiches du festival, l’utilisation des personnages de Bande dessinée a toujours été une sorte d’évidence pour l’artiste qui se devait de la dessiner. On peut voir ici un diaporama complet de ces affiches. Art Spiegelman a donc fait le choix de faire apparaître à la droite du cadre son avatar dessiné, à savoir la souris désormais célèbre de Maus. A y regarder de plus près, on ne voit que des souris. On peut voir Ignatz mouse dévorant un volume de Maus (qui est un livre où les personnages sont en grande majorité des souris), Mickey Mouse lisant Krazy Kat (série américaine de la première moitié du XXe siècle créée par Georges Herriman, où les deux personnages principaux sont un chat et une souris, Krazy et Ignatz). Enfin, Marsupilami se prélasse en savourant un journal ressemblant au Journal de Mickey. Spiegelman code son affiche en nous proposant une sorte de jeu du « chat et de la souris » et en démontrant, une fois encore, son talent.

Comme je l’avais déjà évoqué dans un précédent article (Le mystère Chris Ware, quelques mots sur la dernière séance d’Au loin s’en vont les images de Benoît Peeters au Centre Pompidou), la Bande dessinée est, depuis quelques années, dans une recherche de son histoire et dans un processus de légitimation artistique par l’historicisation. Dès lors, elle construit, petit à petit, son histoire au fil des ans. L’historicisation d’un art est toujours un sujet épineux et plein de désaccords, chacun cherchant inlassablement à brandir une origine et une évolution précise et commune. Les différents travaux, excellents et essentiels, de Benoît Peeters et de Thierry Groensteen, sont aujourd’hui les bases incontestées de cette nouvelle histoire du neuvième art. Je ne souhaite pas ici entrer dans ce débat des paires et des pères de la Bande dessinée, je souhaite seulement attirer l’attention sur un détail de l’affiche de Spiegelman qui renforce ce constat.

La souris-Spiegelman tient dans sa main une tablette numérique qui s’apparente à un Ipad. La situation est plutôt surprenante et elle le devient d’autant plus lorsqu’on constate qu’un dessin en noir et blanc, pas vraiment net, s’affiche dans le petit cadre noir. En y regardant de plus près, on reconnaît une « planche » de Rodolphe Töpffer, extraite à mon avis de Mr Pencil (récit en image datant de 1840). Mr Pencil est un des nombreux personnages créés par Töpffer, il a la particularité d’être une sorte d’artiste-dessinateur à ses heures. Le choix de Mr Pencil n’est donc pas anodin, il est, à l’instar des artistes qui peuplent le neuvième art, un homme qui dessine. Il y a donc, dans un premier temps, une identification de Spiegelman, mais par là même des autres personnages (mais dernière chaque personnage se cache un auteur, c’est le symbole de la souris-Spiegelman), à Mr Pencil et à Töpffer. Ce lien qui s’affiche est un lien de paternité, révérenciel et signifiant.

Mr Pencil, Rodolphe Töpffer, 1840.

Pour la première fois dans l’histoire des affiches du festival, un lien historique est directement et explicitement mis en image. Il est convenu, aujourd’hui, après les travaux de Peeters et Groensteen (on peut voir notamment, Töpffer. L’invention de la Bande dessinée, textes réunis et présentés par T. Groesteen et B. Peeters), de voir en Töpffer l’inventeur de la Bande dessinée. Il est considéré comme le premier dessinateur et théoricien du neuvième art. Ce ne sont pas uniquement ces travaux qui ont mis en place cette origine de la bande dessinée, Art Spiegelman, aux Etats-Unis, a toujours revendiqué l’attachement originel à ce génie du XIXe siècle. Cette origine peut être discutée et débattue, toujours est-il qu’elle est aujourd’hui pleinement revendiquée et maintenant affichée. Lorsqu’un art cherche ses pères, c’est qu’il cherche une forme d’identité et d’identification, la figure de Töpffer (qui ouvre chaque historique de la bande dessinée dorénavant) permet ce processus de légitimation.

En mettant cette image de Töpffer dans le cadre d’un Ipad, Art Spiegelman fait un lien évident, comme l’a mentionné Alain François, entre le présent et le passé, il tisse une sorte de frise chronologique entre un point d’origine et la continuité contemporaine. Plus intéressant encore est le doigt de la souris-Spiegelman qui touche l’écran de la tablette numérique. Dans l’imaginaire collectif, ou devrais-je dire dans les sensations collectives, l’Ipad, comme l’Iphone, sont déjà teintés de cette symbolique du « défilement ». On passe, avec le doigt, d’une image à une autre, au fil d’un diaporama, créant par là même une sorte de passage du temps chronologique. Le doigt sur l’écran c’est celui qui peut mouvoir le temps, le reconstituer, le faire défiler à sa guise. C’est aujourd’hui tout le symbole de l’histoire de la bande dessinée qui se joue dans ce doigt posé, impérieux et désireux de faire défiler les étapes chronologiques. Art Spiegelman dit simplement que l’origine du diaporama historique est trouvé, reste à faire coulisser chaque volet de l’histoire de cet art pour en constituer une trame et donc une identité.

Comme ce qu’on peut lire en dessous de l’image de Töpffer, Art Spiegelman pourrait déclarer à son tour, en regardant son affiche : « Mr Pencil [ou Spiegelman], qui est artiste, regarde avec complaisance ce qu’il a fait, et remarque qu’il en est content ».

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8 réflexions sur “Quand l’Histoire n’est pas là, les souris pensent

  1. C’est peut-être également l’occasion pour Spiegelmann d’interroger la pérénité du médium de la bande dessinée papier : qu’adviendra-t-il d’elle à l’heure des tablettes numériques? Après tout, si le passage de la main qui tourne au doigt qui fait défiler ne transforme pas fondamentalement le rapport que l’on peut avoir à un roman (abstraction faite du contact tactile avec le papier), il risque de bouleverser notre rapport à la planche : quel format choisir pour lire une bande dessinée pensée et créée pour le format papier? Le plein écran sur lequel les doigts devront successivement s’écarter ou se rapprocher pour zoomer ou dézoomer ? ou le retour de la case voire du strip isolé pour plus de confort ?
    Comment, par exemple, lire une planche de Jimmy Corrigan ou de Quimby The Mouse de Chris Ware sur une tablette numérique sans devenir aveugle ?

  2. @Xavier : avec Töpffer, évidemment. Merci de ta vigilance 🙂
    @André : Gombrich a aussi parlé d’un mec totalement oublié, George Townsend, gradé de l’armée britannique en lutte contre les français au Québec, qui diffusait des caricatures de sa hiérarchie ou des indiens-américains vers 1750 et qui est, du coup, un des pionniers du dessin d’actualité. Et pour le coup, peu de gens l’ont suivi, on ne parle jamais de cet auteur.

  3. Bravo pour l’identification du motif de l’affiche de Spiegelmann!

    A propos de Töpffer, c’est au grand historien d’art Ernst Gombrich que revient le mérite de l’avoir qualifié d’inventeur de la bande dessinée dès 1960 dans le chapitre sur la caricature de son célèbre ouvrage L’Art et l’illusion, manuel qui a formé des générations d’étudiants en histoire de l’art.

    • @André Gunthert, merci beaucoup pour cette précision qui est, à ma connaissance, pas vraiment mentionné dans les livres d’histoire de la bande dessinée. En attendant le métro hier soir, et en me collant contre l’affiche (l’espace public m’offre un zoom que je ne pourrais m’offrir sur mon petit écran d’ordinateur) j’ai constaté que l’image qui suit Mr. Pencil est aussi de Töpffer mais n’est pas la suite logique de la planche que j’ai reproduite dans ce billet. Est-ce que Spiegelman a collé deux images de Töpffer qui ne font pas partie de la même histoire? Le mystère n’est pas totalement élucidé…

  4. @ Jean-no, tu voulais dire « un détail qui m’amuse avec Töpffer » ? Ou est-ce que tu partages ce détail avec Groensteen ?

    • @Jean-no, je vous remercie pour ces précisions. En effet, la bibliographie est conséquente (à l’échelle de la recherche sur le neuvième art). Je suis toujours un peu surpris de la mise à l’écart de la recherche des origines faîte par Gérard Blanchard. Il me semble qu’il va puiser des origines (médiévales, art rupestre) tout à fait recevables. Töpffer, en tant que dessinateur, peintre, et surtout théoricien, devient une figure qui « arrange » beaucoup une historiographie en plein essor. Ce débat de l’invention, de l’inventeur d’un art est discutable, même si je suis en accord complet avec la place de pionnier que doit avoir Töpffer.
      En tout cas, vous avez sans doute un futur lecteur…

  5. Parmi les gens qui ont institué Töpffer en inventeur de la bande dessinée il faut aussi ajouter David Kunzle, mais aussi le travail de gens comme Gérard Blanchard, Thierry Smolderen, et bien d’autres. Un détail qui m’amuse avec Groensteen c’est que c’est un auteur qui a toujours été un peu célèbre (et en tout cas toujours édité) mais qui a régulièrement vu varier les raisons qui motivent cette célébrité : ses voyages, ses bandes dessinées, son travail d’éditorialiste politique, de caricaturiste, ou même de théoricien (rappelons que Töpffer n’a pas seulement inventé la bande dessinée, il a inventé sa théorie).
    Spiegelman fait partie des auteurs qui s’intéressent fortement à l’histoire de la bande dessinée (cf. A l’Ombre des Tours Mortes) et ce n’est pas étonnant de voir ce choix d’inclure Töpffer à l’affiche, mais effectivement, c’est assez inédit.

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