L’image marquante ou marquer 2011

Capture d'écran du site Lepost.fr

A la recherche des différents « best of » imagés que nous propose la Toile en cette fin-début d’année, je suis tombé, via le site du Monde.fr sur une proposition intéressante du site Lepost.fr. La question est formulée de telle manière qu’elle ne peut qu’être attirante : Quelle est pour vous l’image la plus marquante de 2011 ? Voir ici.

Je suis d’avis de dire que nous nous sommes tous posés cette question au cours d’une discussion ou d’un soliloque intérieur. L’année 2011 semble avoir projetée, de manière extrêmement intense et singulière, l’image comme pure information, se suffisant parfois à elle-même. Il est surprenant de constater que c’est lorsqu’on évoque 2011 qu’on a la sensation étrange de voir à nouveau défiler une imagerie « digne de l’Histoire »; comme si, depuis le 11 septembre 2001, notre prégnance historique avait eu besoin d’un nouvel élan imagé pour ressentir les tremblements du temps historique. Chacun y va de son titre dans les journaux ou sur les plateaux des Journaux Télévisés : 2011 est l’année où le déroulé de l’histoire s’est à nouveau activé, devant nos yeux ; les fluctuations temporelles et contingentes qui bercent nos livres d’histoires semblent être de retour lorsqu’on se penche, rétrospectivement, sur cette année déjà présentée comme « historique ». Cette simple remarque s’illustre par ces étranges points sur l’actualité faits dans les JT et dans les journaux, comme si nous étions ancrés à nouveau dans une successivité d’événements – l’histoire active et réactive – que nous contemplons et regardons dans le creux de notre assise occidentale attendant l’épisode suivant. L’image contemporaine de l’histoire a produit cette dimension unique : l’histoire devient sérielle, aussi vulgaire qu’une sitcom que l’on suit, attentivement sans être attentif, attendant impatiemment les prochaines péripéties et rebondissements de notre série préférée. C’est Laurent Delahousse annonçant tout sourire à la fin de son JT : « A bientôt pour de nouvelles aventures de l’Actualité » (le mardi 13 décembre 2011, France 2 diffusait en prime time une émission intitulée 2011 : Le roman de l’année.)

Alors, dans ce contexte d’imagerie de l’actualité, poser la question de l’« image marquante » c’est, et c’est ici ce que je voudrais évoquer en quelques mots, poser l’ambiguïté qu’il y a maintenant entre actualité, image-événement et histoire immédiate. Dans une sélection faite par le site Lepost.fr, les images proposées sont donc à regarder comme on impose à ses amis les différentes photographies d’un voyage. On montre un souvenir, souvent dans un ordre chronologique, et on retrace par le biais d’un défilement d’image, le passé d’une réalité individuelle. Lorsqu’on regarde la sélection de ce site, les images n’agissent pas de la même manière, nous sommes face à un choix orienté qui nous propose d’élire une Image, une image qui se doit d’être « la plus ». La plus quoi en définitive ? Doit-on élire l’image la plus spectaculaire ? L’image la plus choquante ? L’image la plus amusante ? Lepost.fr, grand démocrate, ne répond aucunement à ces questions. On nous demande d’élire l’image qui nous a le plus « marqué ». Je copie ici le texte de présentation du diaporama :

2011 aura été une année particulièrement riche en événements. Venant du Japon, de la Norvège, de la Libye, de la Tunisie ou des Etats-Unis, des images ont suscité compassion, colère, espoir ou tristesse dans le monde entier ces douze derniers mois. Et vous, quelle est celle qui vous a le plus marqué ? […]

Dans cette formulation, trois éléments s’enchevêtrent et viennent montrer que l’image prend davantage une dimension illustrative que proprement historique (du moins dans ce cas précis). Les images proposées sont d’abord instrumentalisées par les événements : une année 2011 « particulièrement riche en événements ». Ces images, nous dit-on « ont suscité » des réactions. Dès lors, les images que nous allons voir sont d’ores et déjà teintées d’un affect communautaire, produit par sa redondance visuelle. Enfin, on nous propose de dire si une d’entre elles nous a marqué. Ce que je comprends ici, lorsqu’on m’invite à cette élection c’est d’entreprendre une projection mentale de cette année 2011 et d’élire celle qui m’a le plus fait réagir intimement, celle qui m’a marqué, en ce sens qu’elle a un potentiel de hantise. Ainsi, on nous demande, à travers ces images, de retranscrire une obsession visuelle qui serait une transcription imagée de l’histoire de l’année 2011. C’est, de fait, ce qu’infère une telle question, qu’on pourrait reformuler comme cela : par quelle obsession visuelle pouvez-vous retranscrire la dimension évènementielle de l’année historique 2011 ?

Or, et c’est ici le point ambigüe de ce diaporama du site Lepost.fr. La deuxième partie des images (à partir des émeutes de Londres, en retirant l’image de Kadhafi) confond de plus en plus événementialité visuelle et factualité purement historique. Qu’on vote pour l’image de Dominique Strauss-Kahn menotté, on touche à un certain degré de la possible image « marquante » d’une année, en ce sens qu’elle a été et qu’elle est un événement visuel à part entière. Cette image est à la fois un événement et de l’histoire. A contrario, l’affiche du film Intouchables ou la photographie qui accompagne l’événement dit de « la disparition d’Amy Winehouse » ne peuvent pas être marquantes, elles ne performent pas, elles ne sont pas des événements visuels, elles ne sont que l’avatar imagé d’un fait d’actualité.

Capture d'écran du site Lepost.fr

Capture d'écran du site Lepost.fr

Capture d'écran du site Lepost.fr

Certaines images ne peuvent être par définition des « images marquantes » dans la sélection que nous propose le site car elles ne sont en aucun cas des images-événements. Certaines de ces images font partie de cette litanie d’images illustratives qui viennent orner de plus en plus le haut des articles des journaux en ligne, elles ne signifient pas ou peu la performance événementielle que peut prendre une autre image. Ainsi, et on touche ici une remarque finale, l’internaute ne va pas élire l’ « image marquante » de 2011 mais bien l’événement qui l’a marqué. Le visuel est relégué au profit du factuel ou de la globalisation d’un fait (les exemples les plus probants étant les photographies censées être l’Image du « mouvement des indignés », ou de la « crise de la dette »).

Le mélange de cette sélection est donc surprenant et prouve dans le même temps le télescopage qui apparaît de plus en plus évident et intense entre événement-visuel et illustration des faits d’actualité. C’est pourquoi l’histoire immédiate (et on la contemple toujours mieux en fin d’année, lorsqu’on sent que l’histoire s’écrit ou se donne à voir) prend le pli d’une histoire oscillant entre illustration intensive (parlant souvent à la place de l’événement ou des faits eux-mêmes) et les images-événements qui s’imposent, lourdement, de plus en plus vite remplacées, dans les mémoires individuelles et collectives et imposant, marquant, au fil de leur emploi, leur propre vision de l’histoire.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s