Mon Golgota, l'écran totalitaire.

Je me propose ici, en toute humilité, d’ouvrir une large porte analytique, une parmi tant d’autres, sur cette pièce plus qu’actuelle où l’image et la culture visuelle ont une place prépondérante.

La phrase est glaciale et pleine de sens, elle apparaît sur l’écran qui surplombe la scène, elle annonce en substance : « 13 décembre 2011, j’ai honte de présenter une œuvre protégée par un service de sécurité ». En effet, j’ai rarement traversé autant de barrières, de fouilles, de CRS, d’hommes pourvus d’oreillettes pour m’assoir dans une salle de théâtre. En elle-même, l’entrée dans le Théâtre du Rond-Point pour voir la pièce de Rodrigo Garcia, Golgota Picnic, agit comme une mise en scène de la paranoïa contemporaine. On est fouillé au corps, déshabillé pour passer le portique avant de présenter son sésame. Assis dans mon siège, je n’aurais pas été surpris d’assister à un décollage.

Je ne crois pas si bien dire. Quelques minutes après le début de la pièce, l’écran, véritable puissance théâtrale qui va nous intéresser ici, donne à voir dans un tumulte assourdissant la chute d’un corps dans les airs, un corps féminin. La scène quant à elle est jonchée de pains à hamburgers, on distingue un maigre mobilier, deux chaises, quelques accessoires apportés au fil de la pièce par les personnages. Dans l’ensemble, visuellement, quasiment rien si ce n’est cet immense écran qui devient –dans l’utilisation qu’en fait de plus en plus le théâtre dit « contemporain » -un personnage essentiel et totalitaire, qui impose et diffuse des images pendant tout le déroulé de la pièce. Je pense que c’est ici la force de cette pièce subversive (il y a aussi son texte évidemment), Rodrigo Garcia vient démontrer que l’écran, diffuseur de l’image, peut agir comme un personnage unique, matériel.

Image extraite du site du Théâtre du Rond-Point

Si le théâtre s’est emparé de la vidéo, Garcia place l’image au centre de son théâtre, elle devient la question matricielle de son texte et de sa mise en scène. L’image est présente partout, elle l’est dans les nombreuses interrogations que posent le texte (notamment sur la représentation du Christ), elle l’est aussi dans la diffusion de tableaux (Rubens notamment). Mais l’image est omniprésente, avant tout, là où elle n’existe pas, au départ, au théâtre : c’est-à-dire sur scène, au cœur du jeu et des déplacements des comédiens. Par le biais d’une caméra numérique directement en connexion avec l’Ecran, les comédiens filment en direct leur propre performance, produisant une mise en abîme (certes pas révolutionnaire) de l’image, de la mise en scène, de l’image des comédiens eux-mêmes et de l’instantanéité de la production visuelle. Garcia joue avec cette instantanéité. Cet aspect de « saisine » du direct permet la mise en avant des « tâches aveugles » de la scène de théâtre, soudain le spectateur se doit de voir en gros plan un visage, une bouche, un sexe. Par cette toute puissance de l’écran, le spectateur ne peut plus avoir sa position de recul classique que lui offre le théâtre, il est tout d’un coup forcé, contraint de voir par le biais du personnage écran une dimension qu’il ne saurait voir.

Image extraite du site du Théâtre du Rond-Point

Image extraite du site du Théâtre du Rond-Point

L’Ecran devient donc un être totalitaire, atroce, qui enferme le regard. C’est ici toute une partie du discours de Garcia à mon sens. Hormis la contrainte du surtitrage (la pièce est en espagnol), le regard est automatiquement captivé par l’écran. Dès lors, et c’est une gêne formidable, on perd ce qui se passe sur la scène, dans la réalité. On a la fâcheuse tendance à regarder l’écran, la représentation du réel théâtral, et de ne plus se soucier de la matérialité des acteurs. D’où ces personnages qui semblent se battre devant notre attention close, ils semblent comme des enfants en manque d’attention parentale, ils bougent, crient, chutent, se mettent nus, se recouvrent de peinture ou de gel, sculptent avec leur corps des acrobaties délirantes et provocantes…rien y fait, le spectateur fixe l’écran. Mais Garcia retourne les rôles et jouent de notre va-et-vient du regard attiré comme des moustiques par la lampe-écran. Il s’amuse par exemple à représenter en gros plan l’insoutenable : son acteur en train de recracher langoureusement et « dégueulassement » (c’est le seul mot qui convient) son hamburger. Alors le spectateur s’insurge (sort de la salle pour certains à ce moment-là), et se doit d’éloigner son regard pour retomber dans le réel, chaotique, de la scène.

Ainsi, le génie de Garcia est bien de nous interroger sur cette surpuissance inquiétante de la place de l’Ecran dans l’axe de notre regard. Il s’insurge contre une société à œillères, qui fixe le point coloré de l’écran, de cinéma, de télévision, d’ordinateur… Il pose merveilleusement la question du remplacement d’un culte par un autre, du fanatisme christique on est passé au fanatisme-écran. Par sa position imposante, par son totalitarisme agaçant et troublant, la place de l’écran dans cette pièce pose la question de l’apparition d’un nouveau Dieu, similaire parce qu’image, mais tout aussi tyrannique. C’est pourquoi, à mon sens, l’écran s’éteint pour laisser place, pendant les trois derniers quarts d’heure de la pièce, au son unique du piano joué par Marino Formenti. La musique clôt à son tour le visuel et plonge l’espace scénique et le public dans une torpeur sans pareille. On a l’impression unique de se dire tout d’un coup : « on voit plus rien ». Les deux parties sont complétement antagonistes, sans liens entre elles si ce n’est qu’on peut voir le passage du visuel au musical, du chaos totalitaire de l’Ecran au calme individuel du ressentiment musical.

On sort de la pièce presque vidé, incapable d’allumer un quelconque écran en rentrant du théâtre. On a l’amère sensation d’avoir, nous aussi, escaladé un Golgotha, chacun le sien, le sentiment d’avoir été crucifié par la justesse.

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