Considérations sur l'"image close"

Après avoir évoqué dans l’article précédent la question de la captivité de l’imaginaire, j’aimerais approfondir la notion d’ « image close » et de l’élargir pour la rendre peut-être plus heuristique. Dans l’intentionnalité générale des billets postés, il y a le désir de saisir au vol, au fil de l’écriture et de la réflexion, des idées motrices qui semblent porteuses d’une évidence contemporaine.

C’est la lourdeur, l’intensité, la concentration verbale du ministre de l’intérieur Claude Guéant interviewé au JT de Tf1 qui m’a marqué et qui m’a poussé à m’interroger à nouveau sur la captivité de l’imaginaire. Ces mots, sermonnés gravement par lavoix d’une sorte de prédicateur, résonnent encore dans le fond des esprits, comme une sorte d’appel à l’image.

Je vous invite, avant de continuer, à aller regarder les premières minutes de cette vidéo : http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20111121.OBS5020/video-meurtre-d-agnes-gueant-evoque-un-dysfonctionnement.html.

Le ministre décrit une situation, celle d’une jeune fille, assassinée. Il parle lentement, scande ses phrases, les laissent tomber dans le puits des imaginaires des téléspectateurs : l’émotion, même verbalement construite, est un cri porté vers l’Image reine. Si notre ministre, grand acteur à ses heures, s’exprime ainsi c’est parce qu’il souhaite former un imaginaire commun. On peut être fatalement surpris de l’entendre décrire, que dis-je, peindre, le lieu du crime avec une telle morgue : « il l’emmène dans un bois […] la menace d’un couteau…». Les phrases s’abattent sur le plateau comme des guillotines (qu’une autre politicienne souhaiterait rétablir pour ce type de criminel, qui surfe sur la même bâtisse d’imaginaire), elles produisent des blancs sonores pour laisser libre cours à l’imaginaire personnel devenu communautaire. Car enfin, que voit-on lorsqu’on entend Claude Guéant ? On imagine, incontestablement, comme dans un mauvais polar, les différentes étapes, méthodiques, du viol et de la mise à mort. Pour les plus farouches, pour les plus morbides, pour les plus chargés d’un imaginaire érotique ou pornographique, chacun peut, à son échelle, avec son bagage, reconstituer, par le biais de la voix passante du ministre, la scène d’un crime extraordinaire. Chacun se fait réalisateur à ses heures, à ses dépens, chacun contre son gré. Chacun devient le meurtrier et la victime.

En un sens, cette première démarche, mise en avant par M. Guéant, serait un des premiers points fondamentaux de la construction d’une « image close ». En effet, avant même d’être image, avant même d’exister matériellement dans l’imaginaire collectif, l’image est ensemencée, « chargée » d’un émotionnel convenu. Le regard de Jeanne d’Arc dans les films qui la prennent pour objet, porté en-dehors du cadre, produit le même effet signe, la même décharge émotionnelle chez le spectateur. L’ « image close » procéderait ainsi d’une sorte d’engagement inverse en ce sens qu’elle est déjà en elle-même le message social et émotionnel qu’elle doit ou devrait induire chez le regardant. Elle acte, captive, enfermée dans un carcan émotionnel avant même d’être image en tant que tel. Evidemment, il n’y a ici pas une grande nouveauté à avancer cela, on peut penser que toute image (religieuse du moins) agit à un certain degré de cette manière. Or, il convient d’avouer que l’avancée réflexive de cette notion dépend de la création d’un cercle d’exclusion : un « cliché » est-il une « image close » ? Une icône religieuse est-elle une « image close » ? Par exemple, la figure tant utilisée d’Hitler (dont il a été question dans un article d’André Gunther sur culture visuelle, « Apocalypse ou la trouille de l’Histoire ») est-elle une « image close » ? Une « image close » est avant tout une image non identique qu’on ressasse et qui, par ce processus de redondance visuelle va produire la même émotion, la même ré-action du spectateur.

On l’aura compris, cette notion demande à être davantage interrogée. Cependant, ce qui paraît intéressant, c’est de comprendre cette acception à travers le discours médiatique d’aujourd’hui, ce qui placerait pleinement l’ « image close » dans une dimension contemporaine. Pas de captivité de l’image sans un discours répété, social, télévisuel, sociétal, qui va clore l’émotion ressentie par cette image.

Lemonde.fr, 20 novembre 2011.

Dès lors, pour rester dans le même état d’esprit, il me semble que l’image de la victime devient pleinement une « image close ». La dernière victime médiatisée est cette jeune fille, appelée Agnès ; en quelques jours, son image est apparue dans les journaux télévisés, dans la presse, sur Facebook etc. On a assisté, rapidement, à une monumentale litanie répétée d’une seule et même image. C’est évidemment sa surutilisation par les médias et la rapidité de sa diffusion qui va mettre en place un processus de captivité de l’image. Petit à petit, de manière rapide, l’image subit un effet d’enclosure du fait même de son ressassement aux mêmes fins discursives. Il suffit de regarder ces visages de victimes qui ont essaimés au cours de l’année 2011, on a la fâcheuse sensation de les « connaître ». Or, au-delà de cette sensation presque évidente de déjà vu, on a surtout l’amère sensation de « connaître » leur calvaire, de le voir. A travers ces photographies souvent mal cadrée, légèrement floue, trop communes, aux couleurs pâles ou trop contrastées, elles incarnent, indépendamment de leur banalité, l’atrocité ressassée du meurtre extraordinaire.

Lætitia Perrais, Image parue dans France Soir le 1er juin 2011. (http://www.francesoir.fr/actualite/faits-divers/laetitia-perrais-106552.html)

Parismatch.com, mercredi 9 novembre 2011.

C’est toujours déroutant, je trouve, de constater que l’on voit le même domaine émotionnel. Ces images, souvent utilisées, recadrées, zoomées en fonction de la dose intentionnelle d’émotion (voir cet exemple flagrant de l’utilisation de l’image d’Agnès sur le site du Parisien : http://videos.leparisien.fr/video/iLyROoaf2ybd.html), produisent de la gêne, de la pitié, de la colère, une certaine nausée. Elles sont laides en ce sens qu’elles nous imposent une sensation qui devient artificielle parce qu’elles ont été, au moment de leur diffusion et de leur utilisation, accompagnées d’un décorum, d’artifices divers qui ont produits un enclos. C’est pourquoi, et c’est la question subsidiaire de la notion d’image close, la liberté du spectateur est un élément à débattre et à réfléchir. Et elle est une des conditions d’analyse : à quel moment une image subit un effet d’enclosure et à quel moment le spectateur n’est plus libre de son émotion ? de son interprétation ?

Dernière piste: J’invite également à visiter ce site: http://www.faitsdivers.org/5693-Avant-Marie-jeanne-5-joggeuses-ont-ete-assassinees-depuis-2005.html où l’on peut voir un montage d’images de victimes. La question reste la même, à travers cette mosaïque de visages. D’ailleurs, l’ensemble des visages est, en tant qu’image, un véritable parangon de l »image close ».

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3 réflexions sur “Considérations sur l'"image close"

  1. Merci d’avoir effectué ces modifications. Elles vous permettent peut-être de mieux percevoir qu’il n’existe pas « une » image transcendantale qui se déplace de support en support, intacte, mais autant d’occurrences éditoriales autonomes, qui associent un document à un ensemble complexe d’informations, par la mise en page, la titraille, le légendage, etc., qui le recontextualisent et en modifient la lecture et l’interprétation (au point d’en changer la nature juridique – exactement comme sur ce blog!).

  2. Il y a plusieurs problèmes dans l’iconographie que vous mobilisez. Premièrement, les images ne présentent aucune mention de source. Cet usage est contraire aux règles de Culture Visuelle. Il suggère que vous êtes l’auteur des photos.

    Ensuite, vous reprenez sans précision les copies de documents originaux, alors que votre texte évoque leur utilisation médiatique: il serait plus approprié d’utiliser les compositions éditoriales dans lesquelles ces images sont prises, sous forme de copies d’écran. Faute de quoi, vous contredisez votre développement, car les photos que vous montrez ci-dessus ne sont que de simples portraits privés, des images d’amateur qui ne sont évidemment nullement des « photos de victimes ». Celles-ci ne le deviendront que par leur utilisation policière et médiatique postérieure – ici invisible.

    Enfin, la reproduction de portraits de personnes privées vous expose à des poursuites au titre du droit à l’image, protégé par la loi (je vous rappelle que l’auteur d’un blog est juridiquement responsable des contenus qu’il publie). Merci de corriger votre iconographie en fonction de ces éléments.

    • Je vous remercie pour votre commentaire, les modifications ont été faites.
      Je dois avouer qu’il m’est difficile de savoir à quel moment une image est considérée comme « publique » et donc utilisable à des fins diverses. Je comprends tout à fait la question de l’utilisation de l’image privée comme étant une atteinte possible au droit à l’image. Mais est-ce vraiment le cas pour ces images constamment montrées et relayées dans les médias? Je ne cache pas qu’avant la diffusion de l’article je n’étais pas très sûr d’être dans mon bon droit.
      Mais c’est ici le problème que je trouve intéressant face à ces images et là où je ne suis pas foncièrement en accord avec votre deuxième remarque. Certes l’image s’enferme au moment où elle est utilisée par un média, c’est un premier point. Cependant, ces photographies, prises indépendamment, sans cadres médiatiques, agissent tout de même, je pense, de la même façon. C’est peut-être en cela qu’elles sont captives et que même sans être contextualisées, elles ne sont dorénavant plus de « simples portraits privés » ou des « images d’amateurs ». Il y aurait donc ce double mouvement, dans un premier temps l’image est utilisée par les médias puis dans un second temps elle est captive de ce discours, de cette utilisation et elle peut agir, au cours du temps, seule.
      Ces idées ne sont que des pistes, elles méritent une réflexion et un corpus d’image beaucoup plus vaste.

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