Jeanne captive ou le regard enchaîné

Jeanne captive, assurément. A l’occasion de la sortie du nouveau film de Philippe Ramos, il semble intéressant de se pencher, en quelques lignes, sur la figure visuelle de Jeanne d’Arc. On ne compte plus, aujourd’hui en 2011, le nombre d’apparition du visage éploré de la tragique pucelle. De Maria Flaconetti (film de Dreyer, 1928) à Clémence Poésy (Philippe Ramos), en passant par Ingrid Bergman (Victor Flemming, 1948), Jean Seberg (Otto Preminger, 1957), Ludmilla Pitoëff (George Bernard Shaw, 1925) ou encore Mila Jovovitch (Luc Besson, 1999) pour ne citer qu’elles, Jeanne d’Arc est une image incarnée, si ce n’est incarcérée.

Pour utiliser les armes d’une culture médiévale au service d’un discours à l’ère numérique, on retrouve la notion de captivité au cœur de l’œuvre de Guillaume de Lorris, Le roman de la rose (1230-1280) Au fil des allégories, c’est Richesse qui est décrite comme celle qui captive les hommes, les attire et les conduits à s’assujettir. Richesse captive et possède les Hommes, d’où une représentation imagée de l’allégorie souvent ornée d’une couronne. Reine des vertus, Richesse est celle qui concentre le regard, les attentions, les désirs. On doit à Marie-Elisabeth Bruel la découverte d’une représentation inattendue de Richesse sur l’une des tapisseries, dite du « Toucher », de la série de la Dame à la licorne (Musée de Cluny, Paris), qui date approximativement de 1490.

Sur cette image, on découvre une autre dimension de la définition de Guillaume de Lorris. Si Richesse captive les Hommes, il convient de l’entendre (et par là même de le voir) dans son acception de captivité. Dès lors, l’artisan anonyme de la Dame à la licorne a fait le choix de représenter l’environnement de Richesse enchaîné, le singe et le chien par exemple sont lourdement immobilisés par leurs chaînes. Le singe étant, dans l’iconographie médiévale, le pendant ironique de l’homme, la tapisserie se donne à voir comme la preuve de l’assujettissement de l’homme face à Richesse.

On l’aura compris, la notion fondamentale qui semble devenir une porte entr’ouverte de l’analyse est bien celle de la « captivité ». Le propos n’est pas ici de mettre en avant une critique d’un film mais bien d’essayer de comprendre, dans la dialectique que nous offre la tapisserie du « Toucher » en quoi la figure de Jeanne (Richesse historique) captive l’attention du contemporain ? En quoi elle emprisonne la question de l’image historique. On excusera une telle formulation académique mais il semble bien qu’une telle question, au regard de cette actualité cinématographique, peut être posée sans chercher à y répondre de manière exhaustive. Il y a des questions, comme celle-ci, qui s’offrent à la réflexion et qui peuvent flotter, longtemps, sans trouver de véritables réponses.

Michel Winock, dans son article sur « Jeanne d’Arc », dans les Lieux de Mémoire annonce que « son nom emplit les siècles », qu’elle « semble aimanter toutes les plumes » ; on peut sans peine ajouter qu’elle semble captiver tous les regards. Au seuil d’une sur-imagination de Jeanne, on a l’impression étrange d’avoir besoin de la voir. Même si le film de Ramos ne va pas concurrencer Intouchables, sa simple présence dans les rames de métro et les devantures des cinémas vient replacer dans l’espace public (il faut penser aux nombreuses statues) la figure captivante de Jeanne d’Arc. En effet, c’est incontestable, le visage de Jeanne semble devoir se répéter, se multiplier. On est face à un phénomène surprenant, presque antithétique de notre époque. Deux mouvements peuvent apparaître dans les aléas de l’image, un qui cherche l’image à tout prix lorsqu’il y a néantisation et un autre qui dilue, qui s’étale, qui ressasse, qui emprisonne l’imaginaire.

(De gauche à droite et de haut en bas : Florence Carrez-Delay, Mila Jovovitch, Ingrid Bergman, Jean Seberg, Maria Falconetti et Clémence Poésy).

Quel est ce regard, porté vers un hors-champs commun, vers la gauche du cadre ? Qu’exprime-t-il ? Si la gauche du cadre représente une nébuleuse immatérielle, inatteignable, pour cela répétée, ce non-lieu est en somme un véritable lieu-commun qui constitue la figure visuelle de Jeanne d’Arc ; à l’instar du cheval et du drapeau dans le statuaire. La Jeanne de l’écran est pensive, évanescente, le regard constamment dirigé vers le hors-champ, vers la fuite du cadre. Dieu n’est-il pas, dans la conscience humaine, le hors-champ de notre imaginaire ? Ce qui marque l’esprit c’est bien cette redondance visuelle, cette répétition formelle dans l’expression cinématographique qui captive la pensée imagée. Ces six photogrammes apparaissent comme une unique « image close », comme si la mise en image, dans le temps, était verrouillée, emprisonnée. Sans doute, il existe (mais pas à ma connaissance), des Jeanne d’Arc visuelles qui tournent le regard, qui déverrouillent l’icône figée du personnage. Cela n’empêche, il semble impossible de fuir l’image close qui constitue une culture commune visuelle. Est-ce un éternel hommage aux pionniers de l’imagerie johannite que de reprendre la même imagerie ? Est-ce un mouvement inconscient, bâti sur le ressassement qui va venir produire le même imaginaire ?

C’est ici toute la question. Plus largement, à quel moment du temps filmique et historique une figure devient image-close, à quel moment le ressassement visuel agit comme Richesse sur les hommes, captivant leur imaginaire, les vouant à produire inlassablement une imitation ?

Il reste cependant une remarque (qui frise la critique filmique, on m’en excusera) qui permet de nuancer cette position discutable. Le film de Philippe Ramos, à mon sens, pose la question qui nous occupe de manière plus indirecte. A lire les différentes analyses-critiques du film, la plupart des avis négatifs (et ils sont nombreux, on peut dire familièrement que les critiques ne sont pas « bonnes ») insistent sur la dimension « faussement historique » des scènes. Le spectateur, ayant encore en tête (en image) la fresque héroïque de Luc Besson recherchait une plongée dans la première moitié, obscure, du XVe siècle. En effet, il y a incontestablement une gêne dès la première scène du film, on a la fâcheuse impression de voir une série télévisuelle (le tournage en numérique y est pour beaucoup), aux éclairages ratés et aux décors javellisés. On peut être surpris de voir évoluer ces personnages « déguisés » dans un château de Vincennes couleur blanc-de-restauration. On peut être choqué, de la même manière, de voir apparaître une jeune fille « échappée d’une sitcom contemporaine » (critique du journal Le Monde du 15 novembre 2011 de Thomas Sotinel). Contemporaine, le mot est lâché. Philippe Ramos, dans la dialectique imaginaire ressassée de Jeanne d’Arc propose, en filigrane, une réflexion sur l’insertion de Jeanne dans la société contemporaine, une image enchaînée, captive.  Ses personnages évoluent dans un décor contemporain, les lieux de tournage ne sont pas proprement « mis en scène », ce sont les personnages, images d’eux-mêmes (c’est-à-dire de notre vision costumée du Moyen Age finissant) qui sont mis en scène dans un décor contemporain, des châteaux médiévaux digérés par l’imagerie et les nombreuses restaurations. C’est bien de l’image du Moyen Age, à travers l’enfermement imagé de Jeanne d’Arc que Philippe Ramos nous invite à interroger.

Son film n’est pas un film d’histoire, ce n’est pas un film costumé, c’est un film sur l’image de l’Histoire. Jeanne n’est que le prétexte d’une démonstration sur la captivité du regard lorsqu’il se penche sur l’histoire. C’est bien d’une « pucelle numérique » (titre de la critique de Thomas Sotinel) dont on nous parle, d’une Jeanne d’Arc contemporaine, allégorique.

Plongé au cœur d’une luminosité contemporaine, Jeanne peut apparaître comme le singe de la tapisserie du « Toucher », enferrée, endormie, prostrée dans le silence (le titre étranger du film est « The silence of Joan »), elle incarne la captivité du regard dans une société qui ressasse un imaginaire en manque d’imagination.

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