Caméra d’Indifférence ou indifférence face à l’image de la caméra.

Yue Yue. Un prénom oriental qui peut résonner, dans l’oreille d’un occidental, comme ce jouet qui monte et qui descend. Dans les esprits formés à l’imaginaire numérique, les images interviennent et performent à l’instar de ce jeu de ficelle. Elles vont et viennent, elles vont de haut en bas, au gré de la dose d’image remémorée dessinant, inlassablement, un cheminement intellectuel imagé qui nous dépasse. Le jeu du yoyo des images, qui conditionne l’être contemporain, trouve ici une belle illustration dans l’agonie de Yue Yue.

En quelques secondes, en une trainée de poudre disions-nous, Yue Yue devint le parangon de l’indifférence nationale chinoise, trop lourdement pansue et assise sur son séant politico-économique. On appelle communément, en littérature, les génies littéraires trop vite disparus des « météores ». Dans la constellation imagée de la Toile, les météores deviennent ces éclats de vérité, incarnés dans des personnalités impromptues, comme cette jeune chinoise de deux ans. Yue Yue se promène, nous l’avons vue. Cette portion d’existence nous est offerte par la contingence de la Vidéo Surveillance, double majuscule de notre nouveau regard. Entouré par les soins d’un admirable artiste du cadrage, notre regard se plonge dans ce nimbe où, comme asphyxiée par ces derniers instants de temps, Yue Yue évolue vers le camion. Le choc, frontal, est bouleversant. L’enfant est renversée puis écrasée par les roues du camion blanc. Elle gît, les mains vers le céleste inconnu du cadre. Nous, spectateur au yoyo intérieur, nous ne regardons pas cela. En effet, dans un clignement de la caméra, on aperçoit peu à peu ce qui doit nous intéresser : le temps de l’après. Dans ces instants d’agonie de l’enfant, la question du temps comme suspension individuelle prend ici tout son sens, deux temps viennent s’entrechoquer : celui de l’agonie et celui des passants. Par l’œil indiscret, vulgaire, de la Vidéo Surveillance, nous assistons à l’individualité temporelle. Hommes, femmes, enfants, passent (Ricœur s’amusait à relever que le temps présent, c’est celui qui passe) devant la gisante sans montrer d’affect.

On peut être surpris de voir que nous sommes sur un terrain d’entente visuelle. En grande partie, cette vidéo ne nous est plus inconnue. Pour cause, de nombreux médias, de You tube aux journaux en passant par la Télévision, se sont fait Charon et ont passé, à grands traits de commentaires vides, les images d’une rive à l’autre de notre esprit. Quelques jours après cette vague de répétition médiatique nous apprenons que Yue Yue est décédée de la suite de ses blessures. Les images de sa mort (elles deviennent les images de sa mort) sont à nouveau ressassées et prennent une dimension étrange, elles agissent comme identité de la défunte aux yeux du Spectator. Dès lors, nous ne regardons pas Yue Yue mais bien la mort de la-jeune-fille-de-la-vidéo-choc-de-Chine. Elle prend cette efficience fondamentale, unique, qui l’érige non plus en météore du choc mais bien en symbole, en icône.

Ainsi, jouons à ce jeu qui caractérise l’esprit contemporain et suivons le fil incessant du yoyo des images. Nous y avons pensé, beaucoup sûrement ont ressenti cette distorsion de la pensée du déjà-vu. Il y a quelques mois, les médias avaient déjà proposé une mise en parenthèse du regard de la Vidéo Surveillance. Ce temps du temps qui passe, soumis à l’angle de l’immobilité, qui laisse le flot de l’humain couler, avait déjà saisi la même scène. Du moins semble-t-il. Nous ne sommes plus en Chine mais aux Etats-Unis, à New York, une femme se fait agresser par un homme qui est aussitôt arrêté par un autre homme, un homeless, qui vient aider cette femme en détresse. L’agresseur s’enfuit et le « héros » d’un jour (qui sera appelé ainsi par les intitulés des vidéos) s’effondre devant l’œil cancéreux de la caméra de surveillance. Au sol, l’homme ne bouge plus, il apparaît à l’image comme une masse noire, inerte. Nous retrouvons ici, dans le même procédé temporel, la suspension du temps. Seul élément fondamental : au gré de l’éclaircissement de l’image, le spectateur comprend que le jour se lève. Le temps se dilate et se comprime au niveau de cette masse noire qui tâche l’écran, la société qui l’entoure. En effet, comme Yue Yue, l’homme est dépassé par de nombreux passants qui ne se penchent pas sur son sort, continuant à marcher le long du trottoir, apparaissant et disparaissant dans le champ statique de la caméra. De la même manière, la vidéo avait été présentée par les médias comme étant le reflet de l’indifférence de la société capitaliste américaine. Dans les deux cas, on nous a largement évoqué le problème de l’indifférence dans la société.

Que peuvent nous apprendre ces deux vidéos, non pas comparées, mais bien mises en parallèle au niveau sémantique ? Dans un premier temps, elles révèlent la manière dont les médias sélectionnent la part de réel offerte par le Vidéo Surveillance et comment ils construisent un discours. Prenons l’exemple de la dimension iconique de ces images. Par leur identification médiatique, qui passe par le jeu de la présentation (d’où le rôle fondamental et falsificateur du « présentateur »), ces deux personnes, mortes devant nos yeux, sont devenues des symboles de la société occidentale. Pour cela, il convient d’insister sur la caractérisation des personnages. Dans le premier cas, nous regardons une jeune fille de deux ans, dans le second nous sommes face à un homeless. L’utilisation (qui passe par une sélection) de la figure du démuni, du faible, vient construire un discours, a posteriori, sur notre société. Dès lors, l’image contingente de la Vidéo Surveillance n’est plus son efficace (en ce sens qu’elle se doit de surveiller) mais bien celle qui révèle les « points noirs », les angles morts du quotidien, de la réalité sociale. Par l’utilisation d’une telle vidéo, par la sélection d’une icône (d’un archétype  en somme : le Mendiant, la Petite Fille) les médias instaurent un discours sur le social et sur la vie quotidienne purement construit et injustifié. Quelle vision du monde imposent-ils ? Ne sommes-nous pas dans un pur discours de Décadence (l’entre-aide n’existe plus ?).

On est en droit de se demander quel est le but d’une telle monstration de ces images, en quoi doivent-elles, aux yeux des médias, s’afficher en place publique ? Quel discours infèrent-ils dans cette démarche ? Les spectateurs doivent-ils s’indigner (et c’est ce qu’ils font, il suffit de regarder les commentaires de certains articles ou vidéos), montrer leur écœurement ? Doivent-ils pleurer sur le sort du démuni ? En somme, par l’utilisation d’une icône, le spectateur retrouve un comportement, une réaction, une émotion, qu’il se doit d’avoir face à l’image. Or, et c’est ici l’angle mort du discours, parfois dogmatique, des médias, la mise en place de codes de lectures (les vidéos sont similaires) produisent un discours commun sur la société, un jugement « de masse ». On peut noter ci-dessous l’exemplification faite grâce au même procédé de concentration du regard par l’iris dans le premier cas et par l’encerclement dans le second. Concentrer le regard pour produire la même intension.

Si on superpose les deux images, on est surpris de retrouver la même composition. Les deux victimes se placent à l’extrême droite du cadre ; l’angle en plongée produit le même regard. Dans l’esprit contemporain, qui agit sur l’image et par l’image, la similitude produit indirectement le même regard, c’est-à-dire le même jugement, la même indignation, la même émotion. La même culpabilité ? On peut parfaitement mettre en parallèle cette remarque avec les conclusions analytiques de la déchéance imagée des tyrans (avec l’exécution de Mouammar Kadhafi en dernier exemple). Ce qui est en jeu ici, on l’aura compris, c’est bien le jeu dangereux du yoyo des images où, par la répétition d’un même schéma visuel, les réactions s’alignent sur le discours médiatique.

Reste à comprendre, dans une certaine mesure, quelles sont les conséquences sur l’esprit contemporain d’un tel ressassement de modèles visuels. L’image, par sa répétition, infère un domaine de l’ordre du connu. L’exemple des images médiévales est ici probant : chaque personnage ou chaque scène est reconnaissable par toute une litanie de symboles divers. Au-delà de la question religieuse, l’image induisait une perception de la culture et de son temps. Que voyons-nous à travers ces deux martyrs des temps numériques ? Où nous plaçons-nous, nous spectateurs ? A travers la vision d’une telle image, ne voyons-nous pas, avant tout, notre propre indifférence ? Car oui, je reste indifférent en voyant ces deux faits d’une banalité transhistorique. Je reste froid.

Est-ce mal ?

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2 réflexions sur “Caméra d’Indifférence ou indifférence face à l’image de la caméra.

  1. L’image, dans votre description, est un donné. Elle apparaît dans l’univers par un coup de baguette magique, et devient instantanément accessible à tous. Les caméras de surveillance enregistrent pourtant des millions d’heures de vidéo tous les jours. Qui a sélectionné ces images-là et s’est occupé de les transmettre sur une plate-forme collaborative ou un réseau social? Qui les a relayées, commentées et événementialisées, les constituant en fait médiatique et les rendant dignes d’un commentaire anthropologique et culturel comme le vôtre? Ces questions préalables sont rarement posées, et les médias eux-mêmes s’en tiennent le plus souvent à un commentaire moral et sociétal, nous conviant à notre tour à la répétition du stéréotype dont ces sources passagères ont fourni le prétexte, entérinant l’idée que ce qu’ils nous montrent du spectacle du monde est tout ce qu’il fallait en apercevoir. J’aime dans ces moments-là penser au film Home du photographe héliporté Yann-Artus Bertrand, dont le dispositif faussement panoptique rappelle à quel point c’est celui qui a effectué les choix préalables qui est le maître de notre regard (et des pensées qui vont avec)…

    • C’est ici toute la question que j’ai essayé, en filigrane, de poser. Car en effet, ce qui m’interroge et qui, en définitive, me dérange, c’est bien l’absence d’information dont je suis -dont nous sommes- victime(s). La conscience historique, qui depuis plusieurs années maintenant, tente de se dégager de cette glue du discours-collé sur des sources, au profit de la source pure, guide la pensée contemporaine lorsqu’on se retrouve face à ce type d’image. Où se trouve la véritable « source » de nos jours lorsqu’une image, en quelques secondes, est manipulée, cadrée, recadrée, recolorée etc? Comment pouvons-nous, nous spectateurs, nous poser sainement en « commentateurs » de l’imaginaire numérique lorsqu’elle est, à la base, à la source, déjà une donnée biaisée? Ce sont ici des questions, comme vous le précisez, fondamentales, qui doivent, même si ce n’est pas ici véritablement le cas, être posées. (Pour ma part, la place prépondérante de l’image comme « illustration » du discours dans un Journal Télévisé, par exemple, me semble très problématique, en ce sens que les images ne sont à aucun moment présentées pour ce qu’elles sont). Je vous remercie pour cette remarque qui complète parfaitement le discours sous-jacent de ce commentaire de ces deux vidéos.

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